Le championnat d’Europe de football n’est qu’une « diversion politique »

Avec l’Euro 2016, le gouvernement Hollande-Valls s’est mis en ordre de bataille pour faire du football une « cause nationale ». Le président de la République, grand amateur de football, n’a pas hésité à faire la promotion publicitaire de l’Euro 2016, produit commercial phare de l’UEFA, qui doit être, selon lui, « une fête collective, un grand moment de fraternité et de solidarité » (discours à l’INSEP le 29 mars 2016). Plombé par son impopularité persistante dans l’opinion publique, François Hollande cherche surtout à bénéficier des effets positifs d’une « France qui gagne » en cas de parcours vertueux des Bleus. Il espère même une réédition de la divine victoire des « Blacks, Blancs, Beurs » lors du Mondial de 1998. En attendant, il décline sur tous les tons un optimisme de façade qui dissimule mal son ambition de candidat à la présidentielle de 2017 : « La France va mieux », « la croissance repart », « le chômage diminue », le « moral des ménages s’améliore ». Les ministres, à l’unisson de cette propagande d’État, pratiquent, eux aussi, l’autosuggestion pour amplifier la mise en condition de la population française. Le Ministre des sports, Patrick Kanner, porté par le lyrisme social-démocrate, souhaite ainsi que « les Bleus propagent leurs ondes positives », « la joie » et le « bonheur d’être rassemblés » en favorisant des « moments de communion laïque nationale » (Direct matin, 9 juin 2016). En somme, tous supporters de l’équipe de France, tous unis derrière le supporter en chef Hollande qui compte bien, malgré ses dénégations, profiter de la diversion politique qui ne manquera pas d’être entretenue par cette prétendue « fête populaire » orchestrée par les sponsors, annonceurs et partenaires officiels du foot-business.

La rénovation des stades grâce à l’argent public (1,6 milliard) et la sécurisation des parcs humains sponsorisés appelés « fans zones UEFA » qui accueilleront chaque jour des dizaines de milliers de supporters dans toutes les villes hôtes à grands renforts d’enveloppes budgétaires n’ont eu d’autre finalité que de permettre la rentabilisation du foot-spectacle, au détriment d’autres priorités sociales : l’aide sociale sous toutes ses formes, l’hôpital public, les transports en commun, l’enseignement supérieur notamment. Le coût global de l’Euro à Bordeaux, sans compter les 359 millions d’euros engagés dans la rénovation du stade, est ainsi évalué à plus de 10 millions d’euros dont 6 millions d’argent public, tandis que la fan zone du Champ-de-Mars, confiée par le Conseil de Paris au groupe Lagardère Sports, aurait un « coût net pour la Ville » d’environ 7,5 millions d’euros (Le Canard Enchaîné, 11 et 25 mai 2016). Pour d’autres villes, l’addition est également salée. Le stade de Nice Allianz Rivera a coûté 243 millions, dont 69 millions sur fonds publics. Le plan de financement public-privé oblige la mairie à verser au gérant du stade une redevance de 8 millions par an pendant 27 ans, soit 216 millions (Lemonde.fr, 24 juin 2015). Même scénario à Marseille où la rénovation du stade vélodrome a coûté 268 millions et la collectivité remboursera 12 millions d’euros durant 30 ans, soit 360 millions. Le nouveau stade de Lyon a coûté 405 millions d’euros dont près de 200 millions sur fonds publics. À Lille le stade Pierre Mauroy a coûté 324 millions d’euros (lexpansion.lexpress.fr, « Football : la folie des grands stades », 2 mai 2013). Rien ne semble trop onéreux pour le circus maximus du football dont les retombées économiques seront essentiellement captées par l’UEFA et ses partenaires commerciaux (près de 900 millions d’euros de bénéfice net attendus). Dans le même temps les coupes budgétaires drastiques frappent quasiment tous les secteurs publics, en particulier la recherche scientifique, ce qui a amené des Prix Nobel français à dénoncer « un suicide scientifique et industriel » (Le Monde, 23 mai 2016), contraignant ainsi le gouvernement à promettre de rétablir les dotations. Pour « mettre du Bleu dans l’esprit des gens » (dixit Madame Vallaud-Belkacem) le gouvernement qui organise par ailleurs l’austérité ne regarde pas à la dépense. À qui profite alors vraiment le football ?

La France est aux dires du patron de la DGSI le « pays le plus menacé » par l’État islamique. Des attaques multiples pourraient même voir le jour à l’occasion des rassemblements de foule dans les fans zones, sur les places publiques ou devant les bars. Sans même compter les rixes entre meutes de supporters qui ont toujours accompagné les « matchs à risques ». Mais le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, se veut rassurant malgré le fiasco sécuritaire de la finale de la Coupe de France le 21 mai dernier au Stade de France : « Nous faisons tout pour éviter une attaque terroriste et nous nous préparons à y répondre » (AFP, 25 mai 2016). De fait, l’organisation sécuritaire de l’Euro 2016 entraîne l’état d’urgence footballistique qui ne lésine pas sur les moyens humains et financiers en mobilisant 77 000 policiers et gendarmes, une partie des 10 000 militaires de l’opération Sentinelle, 13 000 agents de sécurité privée, des services de déminage, des équipes cynophiles, sans compter toutes les technologies de vidéo-surveillance dont les drones, ce qui alourdira encore la facture déjà très élevée de la mobilisation des forces de sécurité, à flux tendus depuis des mois. La « grande manifestation festive » du ballon rond devrait être aussi inviolable que la célèbre ligne Maginot, même si selon M. Cazeneuve, « 100 % de précautions, ce n’est pas le risque zéro »...

Pour ne pas perturber le bon déroulement de l’Euro, le gouvernement pourrait interdire, à partir du 10 juin, les manifestations des salariés et étudiants qui protestent depuis plusieurs mois contre la « loi travail » en trouvant face à eux des forces de l’ordre à cran. François Hollande et Manuel Valls laissent même planer la menace de la réquisition afin « d’acheminer dans les meilleures conditions de sécurité et de confort les 80 000 spectateurs » attendus au Stade de France. Pour le gouvernement qui depuis des mois met en œuvre une politique social-libérale de régression sociale, les intérêts de l’UEFA, des mercenaires du crampon et des supporters - dont certains se sont déjà violemment affrontés sur le Vieux-Port de Marseille le soir du 9 juin - ont priorité sur ceux des salariés. Avec cynisme, il invite donc les travailleurs à se mobiliser pour le football-business, à se vider la tête devant les écrans géants, à commenter interminablement les résultats des matchs, à faire la « fête » du ballon rond plutôt qu’à se battre pour leurs droits, leurs conditions de travail et leurs rémunérations. Il préfère évidemment accompagner les manifestations d’idolâtrie envers les Bleus et les bavardages sur les « légendes » du foot dont les salaires mirobolants (des centaines de milliers d’euros) sont une insulte pour les smicards, les chômeurs, les précaires et les retraités modestes. Ainsi se concrétise le slogan printanier du gouvernement socialiste : Halte à la chienlit, place à la foot-manie !

Les scandales de corruption à répétition qui secouent depuis plusieurs mois la FIFA, la suspension et la démission de Michel Platini de la direction de l’UEFA, l’affaire de la « sextape » au sein de l’équipe de France, les soupçons réitérés de dopage, le mercantilisme croissant du milieu gagné par des pratiques maffieuses (sur les transferts et les paris, en particulier), le procès pour fraude fiscale intenté au « ballon d’or » Lionel Messi, les écarts de conduite et les propos communautaristes et racialistes inadmissibles de certains joueurs de renoms n’autorisent sûrement pas les habituels thuriféraires du football à faire l’apologie de ses « valeurs » et à présenter les Bleus comme des « modèles pour la jeunesse ». Il nous semble au contraire urgent de résister à l’asservissement idéologique du football dont se sert aujourd’hui le gouvernement pour étouffer le mouvement social, urgent de dénoncer l’exutoire mystificateur du ballon rond. À l’instar des comités populaires brésiliens qui exprimèrent leur colère avant le Mondial de football en 2014, il serait bon que les organisations syndicales et politiques progressistes manifestent désormais sur le mot d’ordre suivant : Pas de foot sans le retrait préalable de la Loi El Khomri !


Cosignataires :

Pierre Arnaud, professeur des Universités, historien du sport et de l’éducation physique ; Gilles Bataillon, directeur d’études à l’EHESS ; Patrick Baudry, professeur de sociologie à l’Université Bordeaux III ; Denis Collin, professeur agrégé de philosophie ; Laurent Delcourt, sociologue et historien, chargé d’études au CETRI de Louvain-La-Neuve ; Claude Javeau, professeur émérite de sociologie à l’Université Libre de Bruxelles ; Laetitia Petit, maître de conférences en psychologie clinique à l’Université d’Aix-Marseille ; Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique aux Universités Paris I Panthéon-Sorbonne et Toulouse Jean Jaurès ; Pierre-André Taguieff, philosophe et politologue, directeur de recherche au CNRS.

Article publié dans Le Monde et dans le Huffington Post


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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