Zapatistes et internet : le câble qui cache la forêt

“Vous nous avez dit que l’on pouvait entrer en communication avec le sous-commandant Marcos ?” C’est la journaliste Laure Adler qui pose la question. On ne sait si on a affaire à une parodie ou si la journaliste est sérieuse. Nous sommes sur France 2, une chaîne de la télévision publique française, en novembre 1996, dans une émission politico-culturelle de débats [1]. Elle s’adresse à son vis-à-vis qui pianote sur le clavier d’un ordinateur. La machine va-t-elle nous permettre de dialoguer avec le “branché de la jungle” [2], le leader emblématique de la rébellion des Indiens zapatistes ? Suspense. L’internaute de service fait grise mine. Son écran ne répond pas. “Donc, on ne peut pas entrer en communication avec Marcos ?” regrette la journaliste, frustrée du scoop. “Pourtant, il paraît qu’il communique avec le monde entier sur Internet. Rassurez-nous ! Le sous-commandant existe, ce n’est pas une réalité virtuelle !”

Qu’elle se rassure, l’animatrice de France 2, Marcos n’est pas une réalité virtuelle. C’est pour cela peut-être qu’elle ne l’a pas trouvé là où on lui avait pourtant dit qu’il serait, lui, l’interface, et son mouvement d’ « Indiens cybernautes ». Au coeur du cyber-espace, sur les autoroutes de la communication, loin, très loin de La Realidad, ce petit village de la forêt lacandone au sud-est du Mexique, sur lequel les zapatistes armés ont dû se replier. N’en déplaise à une certaine couverture médiatique friande de réalités virtuelles, d’artefacts creux, construits et détruits au fil du marché, les zapatistes - paysans le plus souvent sans eau et sans électricité - ne tuent pas leur temps sur des personal computers. C’est un mythe, tenace. Mais c’est aussi le thème convenu qui, épisodiquement, a su ouvrir les colonnes d’une presse grand public habituellement peu diserte sur les rébellions armées. L’hypermédiatisation supposée des “Indiens de l’âge du spectacle” a volé la vedette au mouvement zapatiste lui-même. “Radio, réseau Internet, Minitel, Marcos communique son message “révolutionnaire” par tous les moyens. En France, tapez 3615 Zapata.” [3] L’épiphénomène technique supplante le phénomène indigène. L’accessoire efface l’essentiel. “Le chef rebelle de la fashion guérilla est un Robin des bois high-tech, cyber-Che, qui vit au fond d’une cabane, mais qui communique sur Internet.” [4]

Le pli, pris par divers organes de presse pour aborder l’actualité du Chiapas, même s’il les éloigne des réalités, ne serait toutefois pas dramatique en soi, s’il avait déjà pour conséquence de donner du retentissement à un mouvement qui en demande. Il est néfaste, par contre, lorsqu’il participe à la folklorisation de la rébellion, à sa banalisation ou pire à l’évitement des situations vécues. L’occupation militaire, les villages abandonnés, les arrestations, les assassinats, le dénuement de la région, l’originalité du message zapatiste, c’est pourtant ce dont les sympathisants zapatistes parlent sur Internet. Mais un Internet utilisé – massivement depuis les premiers jours de la rébellion - comme moyen de propagation de l’information, comme espace de débat et non comme “un câble qui cache la forêt”...


Notes

[1Le cercle de minuit, France 2, 7 novembre 1996.

[2Libération, 27-28 juillet 1996.

[3New look, juin 1995.

[4Elle, juillet 1996.


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