Le Venezuela d’aujourd’hui et de demain

Au Venezuela, comme dans les autres pays « post-néolibéraux » d’Amérique Latine, il s’agit de refonder le projet de gauche et pas seulement de l’adapter. C’est la seule façon d’être fidèle au projet original d’émancipation populaire et de réorganisation de la société, projet qui a soulevé un si grand espoir et qui, au Venezuela, dispose encore de bases dans les initiatives communales. C’est aussi la voie pour sortir progressivement de la rente pétrolière ou minière, fruits de productions grandement destructrices de l’environnement et totalement à l’opposé d’un projet post-capitaliste.

Après une visite à Caracas, j’aimerais faire quelques réflexions sur la situation du pays.

L’idée d’une révision de la Constitution sur des bases plus populaires est, en principe, bonne, mais implique un processus qui s’étend à moyen, voire à long terme, alors que les problèmes existants sont à court terme. Avant la fin du processus, les gens risquent de se fatiguer face aux difficultés de la vie quotidienne. Celles-ci proviennent évidemment du boycott et de la spéculation de la part du capital local et de l’impérialisme, mais également de problèmes ordinaires en ces temps de pénuries : marché noir, accaparement de marchandises, changement dans la production en fonction de la loi du marché, des intermédiaires, mais également la corruption des agents de l’État.

Malgré tout, il y a un risque de « fétichisme » de la loi (ici de la Constitution) qui tend à confondre le texte juridique avec la réalité. C’est une tendance très latine dans le monde entier, depuis la Déclaration universelle des Droits Humains de la Révolution française. Karl Marx en parlait déjà dans son écrit sur la Question juive. Sans compter qu’il ne sera pas facile de définir sur quelles bases vont se désigner les électeurs et cela également prendra du temps. Finalement, il y a un risque de non-participation de l’opposition qui laissera alors le processus dans les seules mains des convaincus, sans parler d’un possible rejet de la part de la majorité de la population.

C’est pourquoi beaucoup d’autres mesures semblent nécessaires :

  1. renégocier la dette extérieure qui ponctionne des milliards de dollars alors que sévit la pénurie, en sachant qu’il y a évidemment le risque de faire monter l’inflation du pays déjà la plus haute du monde ;
  2. réviser la dette interne qui pour le moment revient à être un financement de l’opposition ;
  3. reconsidérer « l’arc minier de l’Orénoque », qui veut s’attaquer au problème des mines illégales, mais qui est aussi un retour au passé néolibéral avec des concessions accordées aux grandes multinationales et des compensations financières pour des expulsions datant de l’époque Chávez ;
  4. agir sur les systèmes de distribution qui restent encore entre les mains du capital local (une dizaine de grandes entreprises qui manipulent la pénurie) étant donné que la production et les importations ont relativement progressé ;
  5. freiner la spéculation financière qui, avec l’hyperinflation, permet à certains groupes d’engranger d’énormes fortunes sur le dos du bien public et d’augmenter la fuite des capitaux (un total estimé à plus de 300 milliards de dollars) ;
  6. lutter contre la corruption intérieure (y compris au sein de l’armée) qui empêche la distribution des biens que le gouvernement acquiert à l’extérieur ; etc…

Un groupe se développe actuellement qui, bien qu’il soit contraire à l’opposition, critique certaines politiques du gouvernement. Il fait des propositions concrètes, mais risque d’être identifié comme dangereux ou pour le moins utopiste dans ce climat de confrontations extrêmes, et non comme capable de proposer des alternatives dignes d’être prises en considération.

Évidemment, la chute du gouvernement de Maduro aurait comme résultat l’arrivée au pouvoir d’un Macri ou d’un Temer, c’est-à-dire d’un régime anti populaire. C’est pourquoi il faut défendre sa légitimité jusqu’à la fin de son mandat. Il est important de rappeler ici que l’utilisation de la violence par l’opposition a pris des dimensions inédites, destruction d’édifices publics (un hôpital, un dépôt de l’aviation civile, entre autres), l’immolation d’un jeune homme, l’utilisation d’excréments humains, face à des forces de l’ordre qui ont reçu l’ordre de ne pas utiliser d’armes à feu.

Par essence même, les moyens de communication amplifient l’importance des actions violentes de la droite, ce qui donne l’impression d’un chaos généralisé alors que la vie quotidienne continue malgré les difficultés. Les services publics comme le transport, la collecte des déchets, le nettoyage des lieux publics fonctionnent.

Il est certain que la pénurie dans un secteur comme la santé peut avoir des conséquences dramatiques et, à moyen terme, le manque de pièces détachées peut se répercuter sur la disponibilité de véhicules en état de rouler. Ce 21 mai, l’opposition a convoqué une grève générale et, à Caracas, la ville n’était pas paralysée et la vie a continué son cours.

Nonobstant, pour défendre sa légitimité, le gouvernement doit éviter des erreurs qui le mettent en doute et qui alimentent les campagnes de dénigrement menées par la majorité des médias nationaux et internationaux. On pourrait attendre de Nicolas Maduro qu’il adopte plus un discours de chef d’État que de militant de base, en se rappelant qu’il parle à toute la nation, à tout le continent latino-américain, ainsi qu’au reste du monde, et pas seulement aux membres de son parti.

Finalement, c’est surtout et premièrement une question de confrontation de Classes. Les manifestations de l’opposition le prouvent clairement, par le type de quartier où elles sont organisées et le public qui y participe. Une partie de la classe moyenne urbaine, dont le pouvoir d’achat a été très affecté par la chute de la rente pétrolière (aujourd’hui une importante pièce détachée de voiture coûte le même prix que 5 voitures il y a 4 ans), joue un rôle majeur de soutien aux classes les plus aisées qui veulent récupérer le pouvoir politique. Ces dernières s’unissent à des groupes violents (la majorité des victimes sont chavistes). Mais il existe également un fort mécontentement dans les classes subalternes de la base du processus bolivarien, en ce qui concerne la détérioration des « missions » par manque de financement et par la corruption (dans le secteur de la santé, de l’éducation, des marchés populaires, qui existent toujours structurellement, mais avec moins de contenu réel).

La mortalité maternelle et infantile en augmentation est le résultat de différents facteurs combinés : la logique capitaliste de monopole mondial qui manipule les prix des produits de première nécessité, le boycott interne par ceux qui ont toujours entre leurs mains le pouvoir économique et la grande distribution et finalement la corruption interne, il n’est pas certain que la meilleure réponse était de destituer la ministre de la Santé qui a révélé ces chiffres.

La grande difficulté est de combiner la vision à long terme avec celle à court terme. Álvaro García Linera a écrit qu’une révolution qui n’assure pas (pour quelle que raison que ce soit) la base matérielle de la vie de la population, n’a pas beaucoup de futur devant elle et ses adversaires le savent bien.

La Conférence épiscopale a choisi son camp (celui de l’opposition) et produit des textes d’une grande pauvreté intellectuelle, alors que le Pape n’a pas hésité à critiquer l’opposition pour son manque de volonté au dialogue.

Au Venezuela, comme dans tous les pays post néolibéraux d’Amérique latine, la question est de refonder un projet de Gauche et non de l’adapter. C’est la seule manière d’être fidèle au postulat de base d’émancipation du peuple et de réorganisation de la société qui a généré tant d’espérances et d’admiration dans le monde entier et qui, au Venezuela, a toujours de bonnes bases au sein des initiatives communales. C’est également le chemin pour sortir progressivement de la rente pétrolière ou minière, fruit d’une production hautement destructive de l’environnement et en contradiction totale avec un projet post capitaliste.

L’adoption d’une vision holistique de la réalité pour définir un nouveau paradigme de l’existence collective de l’humanité sur la planète, qui soit de vie et non de mort, comme l’est le capitalisme (mort de la Madre Tierra, la Terre Mère, et une économie qui sacrifie des Millions d’êtres humains) est une base nécessaire. Cela implique une autre relation avec la nature, une relation qui n’est pas basée sur l’exploitation, mais sur le respect, la possibilité de régénération de celle-ci, qui ne s’appuie pas sur l’extractivisme, forme capitaliste de l’extraction et qui n’est pas construite sur la rente de produits hautement nocifs pour l’environnement et qui altèrent au final le climat de la planète.

Cette vision implique de privilégier la valeur utile sur la valeur monétaire (unique valeur existante pour le capital) avec toutes les conséquences que cela implique pour la propriété des moyens de production. Cela demande aussi une généralisation des processus démocratiques, pour construire le nouveau Sujet historique, qui n’est plus seulement le prolétariat industriel du 19e siècle mais intègre également l’interculturalité et la fin d’une domination de la culture appelée occidentale, fruit du développement capitaliste, domination instrumentale, morcelant le réel, individualiste, et qui exclut d’autres lectures et d’autres savoirs.

C’est ce que l’on pourrait appeler le Bien commun de l’humanité ou l’écosocialisme ou n’importe quel autre nom qui permette de synthétiser ce contenu. La conquête de ces objectifs exige des moments de transition qui prendront du temps et qu’ en particulier les gouvernements du changement doivent définir, chacun à l’intérieur de ses frontières.


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