Le Burkina adopte la transition « apaisée » et « inclusive »

Encore une fois comment ne pas saluer l’étonnante capacité de ce pays, de ce peuple du Burkina Faso, à puiser en lui, dans son histoire, dans sa culture, et à déjouer les obstacles qui pouvaient sembler les plus insurmontables ?

La mise en place de la transition, une performance inégalée

En à peine plus de deux semaines, ce peuple s’est débarrassé de son dictateur en place depuis plus de 27 ans, a demandé aux militaires d’ « assumer leur responsabilité », a retrouvé son calme, la population de Ouagadougou se mettant dès le lendemain à nettoyer ses rues des séquelles des violences, s’est doté d’une charte de transition consensuelle (voir à http://www.blaisecompaore2015.info/La-charte-de-la-transition-adoptee) , a nommé une personnalité civile comme président de la transition et a rétabli sa constitution. Quel pays pourrait-il se vanter d’une telle performance ?

Ce que l’on appelle les « forces vives » de la nation ont toutes participé aux discussions. Les autorités religieuses, la chefferie traditionnelle, les partis politiques, y compris même ceux de l’ancienne majorité, les organisations de la société civile. Si la représentativité des autres composantes n’est guère contestée, il a fallu attendre la fin des discussions pour que la liste de ses représentantsde la société civile ayant participé aux discussions soient publiées. Ce qui n’a pas été sans de nombreuses contestations. Car parmi de nombreuses associations représentatives ou personnalités reconnues pour leur compétence et leur engagement contre le régime précédent, on trouve aussi des ONG de quelques individus, « opportunistes » qui ont réussi à intégrer dès le départ les discussions. D’autres sont accusées d’être à la solde de partis politiques. Gageons que petit à petit les choses vont s’éclaircir.

Si la participation de l’ancienne majorité a été fortement contestée, elle a finalement été acceptée, mais sa représentation reste très limitée. Il faut ajouter que cette décision est accompagnée de restriction. Les représentants de l’ex majorité ne doivent pas avoir participé aux multiples provocations qui ont précédé l’insurrection populaire.

Le pays va se doter d’un conseil national de la transition, de 30 représentants des partis politiques de l’opposition, 25 représentants des organisations de la société civile, 25 représentants des forces de défense et de sécurité, et 10 représentants des autres partis. Les institutions de la transition, vont petit à petit se mettre en place, et se mettre au travail. Car l’objectif essentiel c’est de préparer les élections qui devront se tenir en novembre 2015.

Le président choisi, M. Michel Kafando, sans doute après de longues discussions, résulte d’un consensus. Il faisait partie des deux personnalités proposées par l’armée. Il résulte d’un arbitrage probablement difficile. La société civile avait choisi deux journalistes, Cheriff Sy et Ahmed Newton Barry, connus pour leur engagement contre le pouvoir, et un archevêque. L’armée, en plus de Kafando, avait aussi proposé Joséphine Ouedraogo, une sociologue, ancienne ministre de Thomas Sankara, ancienne dirigeante d’ONG. Michel Kafando est plus représentatif de la génération qui a été balayée par la révolution de 1983 à 1987, même s’il n’a exercé pour l’essentiel que des postes techniques ou diplomatiques. Ce qui ne correspond probablement pas à l’attente de la jeunesse. Mais il ne s’est guère affiché aux côtés du régime de Blaise Compaoré, sauf comme diplomate aux Etats-Unis de 1998 à 2011, comme ambassadeur auprès des Nations Unies. Et surtout c’est un diplomate aguerri, c’est sans doute ce qui a présidé à ce choix, en plus de son apparente neutralité.

Et maintenant ?

Mais en réalité c’est maintenant que l’essentiel va se jouer. Durant ces deux dernières semaines, le peuple est resté observateur, sans trop être informé de l’avancement des discussions. La charte de la transition ne s’est intéressée qu’à son fonctionnement interne. Aucune ligne ne contient quelques éléments d’orientation de cette transition, par exemple les premières mesures sociales à prendre, pour lutte contre la pauvreté, créer des emplois, poursuivre les anciens dignitaires du régime en justice et récupérer ce qu’ils ont volé au peuple burkinabè. Certes le départ de Blaise Compaoré est une grande victoire, mais toute cette population, composée de jeunes pour l’essentiel, souhaite avant que tout que son sort s’améliore, dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’emploi, des infrastructures publiques en particulier la fourniture d’électricité très aléatoire.

Sans dirigeants politiques élus et représentatifs, il va être difficile de lancer une politique globale, mettre en place un modèle de développement tourné vers les besoins essentiels à satisfaire, qui correspondent à la volonté populaire. Sera-t-il possible de prendre des mesures fortes sans attendre ? Si rien ne va dans ce sens, le risque de voir le mécontentement renaitre rapidement n’est pas exclu.

La justice par exemple ne doit pas attendre. Ce serait le premier signe qu’il n’y aura pas de restauration, alors que l’on a accusé le lieutenant colonel Zida de manœuvrer pour ménager les personnalités de l’ancien régime. Que les juges se saisissent de tous les dossiers en suspens, qu’ils reprennent les poursuites de personnalités pour corruption, qu’ils acceptent de se pencher sur les nombreux assassinats non élucidés : celui de Thomas Sankara et de ses collaborateurs, celui du journaliste Norbert Zongo et celui du jeune étudiant Dabo Boukary qui sont devenus des symboles de la lutte pour la justice et contre l’impunité.

Et l’on reverra certainement le balai citoyen.

Cette association, si elle a été une des plus actives dans la conscientisation de la jeunesse, et pour la mobilisation lors de la l’insurrection, a évité de jeter de l’huile sur le feu lors des négociations de ces deux dernières semaines. Elle a été critiquée pour avoir demandé à l’armée de prendre ses responsabilités, et d’avoir « vendu la révolution ». Des critiques qui n’apparaissent guère fondées aujourd’hui, avec le recul, probablement en provenance d’ « opportunistes » cherchant à profiter de la situation pour trouver une notoriété qu’ils contestent au balai citoyen. Mais parmi les organisations de la « société civile », combien peuvent-elles se vanter d’avoir des antennes dans les quartiers ? Cette jeune association continue en effet de mettre en place des clubs décentralisés. Elle va continuer son rôle de veille citoyenne et de mobilisation si nécessaire. Peu d’associations peuvent se vanter d’une telle implantation, si ce n’est d’autres plus anciennes comme la CCVC (Coalition contre la vie chère), où le PCRV, le parti communiste révolutionnaire voltäique, qui a été quelque peu dépassé les journées des 30 et 31 octobre, qui rassemble plutôt les syndicats.

Les partis politiques, qui ont remarquablement conservé leur unité, tout au long des mobilisations depuis 2013, malgré les multiples manœuvres de Blaise Compaoré, vont de nouveau se trouver en concurrence et vont lancer toutes leurs forces dans la préparation des élections. Et la compétition va être rude. La plupart des leaders de l’opposition ont collaboré avec Blaise Compaoré, et l‘ont quitté il y a plus ou moins longtemps, parfois très récemment. Reste à gauche, l’UNIR PS (Union pour la renaissance, parti sankariste) qui a clairement appelé à l’insurrection le 30 octobre et le PDS Metba qui vient malheureusement de perdre son très populaire leader M. Arba Diallo. Les sankaristes ont par ailleurs entamé un processus d’unification. S’ils arrivaient à le mener à bien, ils s’assureraient une nouvelle popularité. Car cette insurrection est aussi un peu la « résurrection de Thomas Sankara », comme l’a dit récemment un de ses frères. Ils ont, par ailleurs, acquis une riche expérience politique depuis leur création et on leur reprochait surtout de ne pas être capables de surmonter des querelles de personnes.

La jeunesse reste méfiante des partis politiques. Une méfiance alimentée, à tort ou à raison, par le balai citoyen et d’autres organisations de la société civile. Seule, un peu plus de la moitié de la population en âge de voter était inscrite sur les listes électorales lors des dernières élections de 2012. Et, parmi les inscrits, à peine un peu plus de la moitié sont allés votés. C’est dire que tout est ouvert et rien n’est joué. Et il est bien possible que de nouveaux partis voient le jour. Mais pour que les élections soient transparentes, encore faudrait-il les débarrasser de l’influence des chefs traditionnels dans les campagnes et surtout de l’achat des votes par quelques billets. On ne peut que souhaiter que cette insurrection signe aussi un réveil de la conscience citoyenne, y compris dans les urnes, auquel cas les élections pourraient engager vraiment le pays vers une modèle de développement à même de satisfaire les aspirations du peuple burkinabè.


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