La terre tremble à San Salvador et à Davos

Quel rapport y a-t-il entre San Salvador et Davos ? Que peut-il bien y avoir de commun entre l’une des capitales les plus pauvres et les plus violentes de la planète et le berceau doré suisse du libre-échange mondial ? A vrai dire, pas grand chose. Tout oppose les deux endroits : le profil de leurs habitants et l’état de leurs infrastructures. Il aura fallu une coïncidence de calendrier liée aux vicissitudes de la nature pour que le rapprochement incongru s’opère. Alors que le Salvador et ses voisins viennent d’être secoués par un xième tremblement de terre dévastateur, demain à Davos, les plus grands de ce monde se réuniront, au nom du commerce international, pour discourir, dans le meilleur des cas, de ses laissés-pour-compte.

Même si on l’entend peu, on le pressent : les catastrophes qui, régulièrement, touchent l’Amérique centrale, trop simplement qualifiées de naturelles, ne le sont pas seulement. Par leurs causes et leurs conséquences, ces désastres s’inscrivent dans l’histoire récente de la région. Enfin sortis des conflits armés qui les ont rendus célèbres et caricaturaux jadis, les pays centraméricains sont entrés ces dernières années dans une dynamique de « normalisation démocratique » ambivalente. Ambivalente dans la mesure où, concomitante à un processus de libéralisation effrénée et à une consolidation des liens de dépendance d’une économie désormais dollarisée à l’égard du Nord et des entreprises transnationales, cette dynamique débouche là-bas sur un accroissement des inégalités et une détérioration du niveau de vie. Les conditions d’existence de la majorité des Centraméricains sont pires aujourd’hui qu’en 1980.

Pas étonnant dès lors que des pans entiers de la population locale appauvrie soient contraints à s’établir là où les risques sont les plus grands - et connus de tous : sur les flancs de collines instables et déboisées, sur les bords incertains de cours d’eau imprévisibles et pollués. Pas surprenant donc que ce soient les plus vulnérables et les plus démunis qui, les premiers, fassent les frais de ces catastrophes dites naturelles... A Davos, c’est une évidence, on ne court pas les mêmes dangers. Et pas seulement parce que les plaques tectoniques ne s’y recouvrent pas. Davos est le paradis blanc des grands décideurs, le symbole hivernal de la mondialisation du modèle de développement néolibéral. Celui-là même qui, en Amérique centrale, par le truchement du paiement de la dette et celui de ses seuls intérêts, cadenasse les choix économiques opérés par les gouvernements locaux et précipite la mise en vente de ces pays et de leurs ressources aux plus offrants, sans codes et sans limites.

Cette année, dans la foulée de Seattle et des autres moments phares de la mobilisation contestataire taxée un peu légèrement d’« antimondialiste », un « Autre Davos » a de nouveau été mis sur pied, à Davos bien entendu, mais aussi à Porto Alegre au Brésil, au premier « Forum Social Mondial », où se sont donné rendez-vous une multitude d’ONG et de mouvements sociaux des quatre coins de la planète [1]. Les prétendus « antimondialistes » font ainsi la preuve de leur inclination pour la mondialisation. Pas celle de la World Company bien sûr, de Total ou de MacDo, mais celle de la résistance politique, culturelle et économique à la marchandisation de la nature et de la culture, à l’hégémonisme étatsunien et à l’omnipotence des grands organismes financiers internationaux qui, soudain tout affairés à lutter contre la pauvreté, participent à l’affaiblissement et à la subordination des États aux intérêts d’acteurs économiques supranationaux.

Certes, les pionniers d’une mondialisation alternative, qui se croisent à Seattle, à Davos ou à Porto Alegre, n’ont pas réponse à tout. Plus ou moins représentatifs, multiples et parfois contradictoires, réfléchis ou incantatoires, ils cachent encore mal leurs faiblesses. Mais ces dernières suffisent-elles à saper la légitimité d’un mouvement de convergences en construction, dont les représentants des secteurs populaires de San Salvador comptent parmi les premiers moteurs ?


Notes

[1Un premier « Autre Davos » a déjà eu lieu en janvier 1999, à l’initiative notamment du Forum mondial des Alternatives. Lire F. Houtart et F. Polet, L’Autre Davos - Mondialisation des résistances et des luttes, Paris, L’Harmattan, 1999.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.