La mixité contre l’égalité ?

La polémique suscitée par l’organisation d’espaces non mixtes réservés à des seules femmes noires lors du festival Nyanspo à Paris et la menace de la maire de Paris, Anne Hidlago, d’interdire l’événement a agité la tweetosphère, à tort et à travers. En dépit des cris d’orfraie et du bruit cacophonique ambiant, l’annonce de cet événement a été l’occasion de revenir sur les enjeux d’une pratique, qui suscite, après plusieurs décennies, toujours autant d’incompréhension et de résistance. Petit décryptage critique.
La vague d’indignation actuelle, malgré son ampleur, repose sur une prémisse douteuse. La mixité serait systématiquement associée à des représentations positives, bénéfiques et libératrices, tandis que la non-mixité serait contraignante et restrictive.
Exemples historiques à l’appui : l’apartheid, la ségrégation raciale, la séparation imposée ont constitué des mécanismes d’oppression qui ont permis, aux quatre coins du monde, la domination d’un groupe sur un autre. CQFD. En finir dès lors avec la non-mixité ? Pas si vite. Si, comme le rappelle la féministe Christine Delphy, cette pratique est étouffante lorsqu’elle est subie, il en va autrement lorsqu’elle est choisie.
La non-mixité est un outil politique éprouvé de longue date par des groupes discriminés pour qu’ils puissent s’exprimer sans besoin de se justifier, de s’autocensurer, ni crainte de blesser. Elle permet de contester l’illusion de mixité de nos sociétés et de revendiquer une transformation de celles-ci vers plus de justice et d’égalité. Face aux écarts sociaux, aux déséquilibres de genre, face au déni d’un racisme structurel persistant, des individus - qui souffrent quotidiennement d’une double ou triple oppression (sexe, « race », classe) - ont décidé de s’organiser par et pour eux-mêmes. Ils ont milité pour repolitiser, complexifier et décoloniser des mouvements censés les représenter. Ils se sont réapproprié des espaces dont ils avaient été dépossédés et se sont exprimés en leur nom propre.
Il n’y a là aucune volonté de repli sur soi ou de scission, mais, comme l’affirme un appel collectif de défense du droit à la non-mixité, le besoin (pas l’envie …) d’ « une autonomie et d’une reconnaissance indispensables ». Cette manière d’agir dénote, dérange et est perçue comme un acte d’insubordination à la doxa et au groupe dominant, ce qui leur est reproché.
Les détracteurs du festival n’ont pas manqué d’user des espaces de pouvoir (politiques, médiatiques, institutionnels) dont ils disposaient pour condamner cette pratique collective émancipatrice et pour se poser en donneur de leçons : «  Ce n’est pas la bonne manière de rassembler, ce n’est pas la bonne manière de débattre, ce n’est pas une bonne vision de la société, etc. ». Comme à d’autres occasions, les défenseurs ont été taxés de « communautaristes  », d’ « identitaires  », d’« indigénistes  », de « radicaux  ». Elisabeth Lévy a renchéri en estimant pour sa part qu’ « il s’agissait d’une façon raciste d’aborder l’antiracisme ».
Ces critiques cinglantes et plus largement le débat sur la non-mixité sont révélateurs d’au moins deux choses sur l’état de notre société. Tout d’abord, le cynisme dont jouent « les puissants », lorsqu’ils transforment ceux et celles qui subissent au quotidien les discriminations en « figures de la division » [1] . Le discriminé devenant le faiseur de discriminations. Ensuite, le deux poids deux mesures ou les principes à géométrie variable qui prévalent. La non-mixité blanche ou masculine, non déclarée mais effective, qui sied dans les lieux de décision, dans les sphères d’influence ne choque pas, les « clubs d’hommes » ne sèment pas le trouble ; mais la non-mixité des opprimés est vue, elle, comme une aberration et une gageure.
La non-mixité – choisie, voulue, politique – n’a pas vocation à diviser ; elle constitue une étape circonstanciée, indispensable et structurante sur la voie menant à l’égalité et à la dignité, et contribue à donner corps à un vivre ensemble effectif.
En cela, elle nous concerne toutes et tous.


Notes

[1« Pour le droit à la non-mixité », 4 mai 2016


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