La face cachée de l’attractivité de l’Afrique aux investissements

Une lecture critique de l’attractivité de l’Afrique aux investissements internationaux, nouvelle trouvaille de l’afro optimisme, s’impose. Qu’est-ce que l’attractivité d’un territoire par rapport à l’investissement international ? Quels sont les non-dits d’une telle attractivité dans le cas de l’Afrique ? Comment élargir le concept d’attractivité afin de la rendre profitable à l’Afrique et aux Africains ?

  • Qu’est-ce que l’attractivité d’un territoire par rapport à l’investissement international ?

Une chose est attractive lorsqu’elle attire, lorsque capte l’attention, lorsqu’elle séduit et lorsqu’elle convainc par ses atouts, très souvent analysés en termes de points forts. Dans ce sens, un aimant attire certains objets et pas d’autres comme certains territoires vont attirer certaines activités économiques et pas d’autres. Il faut donc une certaine compatibilité entre la structure de l’aimant et celle des objets qu’elle attire. On peut dans ce cas parler d’attractivité positive pour signifier la compatibilité de structure entre la force d’attraction de l’aimant et les objets qu’il attire. Mais l’attractivité négative ou différentielle existe aussi. C’est le cas des forces électrostatiques entre lesquelles s’exercent une attraction réciproques lorsqu’elles sont de sens contraires.

Ces deux images de l’attractivité physique sont extrêmement utiles pour analyser l’attractivité d’un territoire par rapport à l’investissement international. La première chose à signaler ici est qu’on sort, lorsqu’on parle de l’Afrique et du reste du monde, du monde de l’aimant et des forces électrostatiques pour parler des pays dans lesquels il y a des gouvernements, et dans lesquels vivent des hommes, des femmes et des enfants. L’attractivité cesse alors d’être une force naturelle d’attraction entre deux corps pour concerner des sociétés avec un objectif de vie bonne.

Par conséquent, l’attractivité positive de l’Afrique à l’investissement international cesse d’être une force naturelle pour devenir un construit politique dont le but est de bâtir une compatibilité entre les structures sociales, économiques et politiques des pays africains, les besoins de l’investissement international et ceux des investisseurs internationaux. Cela peut se faire de façon conjointe ou concertée avec ses partenaires – cas des fora Chine/Afrique et Europe/Afrique – ou via des colloques et des conférences internationales. Cas de la conférence internationale Investir au Cameroun des 17 et 18 mai derniers à Yaoundé ou du 26e Forum économique mondial pour l’Afrique ouvert le mercredi 11 mai 2016 à Kigali, au Rwanda où près de 10 chefs d’Etat sont intervenus sur le thème de la connexion des ressources africaines via la transformation numérique.

Le but des ces fora, colloques et conférences est de mieux se vendre au marché international de l’investissement en exhibant ses atouts exploités, ses ressources inexploitées, ses projets, ses chantiers afin de renforcer sa capacité de séduction de l’investisseur international. Toute la philosophie ici est celle de la princesse qui veut séduire son prince charmant et se doit de mettre en avant et en valeur tous ses atouts.

  • Attention cependant aux petits matins des grands soirs de séduction

La métaphore de la séduction est importante pour évoquer les dimensions tues de l’attractivité de l’Afrique par rapport aux investissements internationaux. Très souvent la réalité réapparait après la séduction et les problèmes commencent parce qu’on aura sur joué sur les artifices en laissant de côté la réalité des choses.

Cette réalité des choses est que de nombreux pays africains sont des dictatures politiques parce que sans Etat de droit, sans respect scrupuleux des Droit de l’Homme, sans justice crédible, sans administrations efficaces, sans moyens de transports et de communications aux normes, sans services de sécurité fiables et sans respect des normes environnementales. Par conséquent, l’attractivité de l’Afrique par rapport aux investissements est une attractivité purement financière et économique. C’est-à-dire un ensemble de dispositions qui garantissent aux investisseurs internationaux un très bon retour sur investissement. En langage ordinaire, cela équivaut à dire que des aménagements spéciaux au niveau des projets et chantiers nationaux, des administrations nationales, du système bancaire national, de la justice nationale, des douanes nationales, des marchés financiers nationaux, du système postal national, des moyens de communications nationaux et de la sécurité nationale assurent un traitement spécial aux investisseurs de telle façon que les rendements maximums de leurs investissements soient des appels d’air pour d’autres investissements et d’autres investisseurs sur le territoire national qui acquiert ainsi un avantage comparatif en termes de retour sur investissement. Le cercle vertueux de l’investissement qui en résulte transforme le territoire en question – une ville, un pays, une région ou un continent, – en un très bon risque économique et financier. Dans le domaine purement financier et économique le risque-pays devient une destination favorable à l’IDE (investissement direct étranger). Il s’agit-là d’une attractivité positive entre l’investissement international et une Afrique réelle inexistante mais qui aménage des dispositifs spéciaux pour attirer les investisseurs internationaux.

N’oublions cependant jamais que l’économie et la finance sont des instruments pour le développement humain, social, politique et écologique. Parler d’attractivité d’un territoire, au sens de milieu de vie, doit donc intégrer d’autres critères. C’est pourquoi la question attractivité pour qui et pour quoi ? est cruciale. Etant donné que le processus de développement vise l’amélioration des conditions de vie individuelle et collective au sein d’un territoire donné, l’attractivité purement économique et financière de celui-ci à l’IDE peut être en contradiction avec son attractivité en termes de bien-être de ses propres populations. Par conséquent, une Afrique avec un meilleur retour sur investissement est, dans les conditions politiques et sociales actuelles du continent noir, plus le signe que l’investissement et l’investisseur internationaux sont mis aux petits soins par des dispositions nationales idoines, que celui d’un aménagement du territoire et d’une gouvernance attractifs pour la qualité de vie des Africains toujours assujettis aux mêmes carences administratives, au même rationnement du crédit bancaire, aux mêmes incuries administratives, aux mêmes dictatures politiques et aux mêmes carences des systèmes postaux, de transport et de sécurité. Il en résulte une attractivité négative ou différentielle de trois formes :

La première forme met en exergue le fait qu’attirer les investisseurs internationaux se fait en créant une enclave à l’intérieur du pays où les investisseurs bénéficient des services améliorés et avantageux dont aucun Africain ne voit et ne connait la couleur.

La deuxième forme traduit le fait que le capital étant plus rentable au Sud qu’au Nord, le grand capital s’oriente de lui-même vers l’Afrique où les opportunités de gains sont très élevées grâce ou à cause de la faible intensité capitalistique des systèmes de production africains.

La troisième forme est le fait que le retour sur investissement augmente effectivement dans un pays sans respect des Droits de l’Homme, où les investissements sont protégés de façon militaire, où le droit du travail est laxiste et tolère de faibles salaires et où les normes environnementales ne sont pas respectées. Un exemple africain type d’une telle situation est le Golfe de Guinée, une des régions les plus riches en pétrole au monde, où les multinationales pétrolières exploitent l’or noir depuis des années, mais où les populations sont parmi les plus pauvres au monde. C’est un cas d’attractivité négative ou différentielle car les investissements internationaux n’y ont pas entraîné le bien-être des populations africaines mais ont enrichi les multinationales et leurs actionnaires africains et extra-africains.

  • Doit-on d’abord attirer l’investissement international et s’occuper du bien-être des Africains quand la richesse aura augmenté ?

Supposons un pays assimilé ici à une bouteille. Supposons cette bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, et que seuls ceux qui sont à l’intérieur de la bouteille ont de l’eau à boire alors que ceux qui sont à l’extérieur de bouteille n’ont rien pour étancher leur soif. Le raisonnement qui a dominé depuis les années cinquante a consisté à dire qu’il fallait d’abord remplir la bouteille en augmentant sa quantité d’eau parce qu’une fois celle-ci pleine, l’eau allait dégouliner le long de la bouteille en abreuvant ainsi ceux qui crevaient de soif hors de la bouteille. C’est ce que les économistes appellent le Trickle-down effect ou effet de débordement. C’est-à-dire qu’il faut d’abord augmenter la taille du gâteau pour que même les pauvres se nourrissent des miettes qui tomberont de la table tellement le gâteau sera grand. Il est désormais établi que cela n’a jamais marché dans l’histoire du développement car quand on insiste uniquement sur la croissance, ce sont ceux qui avaient déjà beaucoup qui ont encore beaucoup plus quand ceux qui avaient moins ont encore moins ou rien du tout. Les inégalités et la pauvreté n’ont diminué dans le monde que via des politiques publiques ciblées pour les réduire de façon volontariste et non via le trickle-down effect. Les pays africains qui pensent qu’ils doivent d’abord attirer l’investissement international et s’occuper du bien-être des Africains quand la richesse aura augmenté font donc fausse route comme la Chine ou le Brésil où la pauvreté est devenue plus profonde qu’avant leur émergence économique.

L’explication de cette situation est simple. L’attractivité négative ou différentielle entraîne un renforcement du dumping social et des conditions de travail des populations locales, un durcissement de l’autoritarisme politique, un non respects des normes environnementales, une polarisation sociales et un non respect des Droits de l’Homme par rapport aux populations locales sans que la croissance qui en résulte ne réussisse à éliminer le chômage de masse. La croissance africaine par exemple n’entraîne pas une création d’emplois capable de résoudre le problème du chômage de masse qui frappe les jeunes. Par contre ce qui se renforce en situation d’attractivité négative ou différentielle est la domination des oligarchies dominantes locales et internationales dont les moyens d’accumulation du capital se renforcent. Le cas du Golfe de Guinée ou encore des investissements dans le secteur des minerais en RDC le démontre de façon éclatante. En RDC par exemple les multinationales exploitent les minerais alors que les Congolais pauvres creusent des carrières de façon artisanale et y meurent pas dizaine chaque mois suite à des éboulements. L’attractivité pour qui ? et pour quoi ? Ces questions sont cruciales si on veut sortir des discours lénifiants sur l’attractivité de l’Afrique par rapport à l’investissement international.

  • Comment sortir l’Afrique de l’attractivité négative ?

L’attractivité négative ou différentielle est la règle et non l’exception dans de nombreux pays africains car c’est l’investisseur international et ses associés locaux qui en profitent et non le développement social, politique, économique et écologique des populations africaines. Dans cette situation, en mettant de côté de nécessaires réformes monétaires qui rendraient encore plus long ce texte, cinq règles d’or peuvent permettre à l’Afrique de s’en tirer à bon compte.

La première règle d’or consiste à accepter les investissements internationaux qui sont mieux disant, non seulement sur le plan financier et économique, mais aussi sur le plan social, humain et environnemental. Une règle cardinal dans ce sens consisterait à faire attention à l’évolution positive de la situation des pauvres et des vulnérables après les contrats d’investissements comme l’indique le tableau ci-dessous :

La deuxième règle d’or revient à mettre en place une politique nationale de lutte contre les inégalités et la pauvreté. La première règle d’or ne peut avoir du sens et des effets probants que si elle s’encastre dans une politique globale mise en place par les Etats. Or mettre celle-ci en place exige qu’on puisse évaluer les inégalités de pauvreté, de richesse et de vulnérabilité dans les pays africains. Ce qui exige que les chercheurs aient des informations sur les profits des multinationales chinoises et occidentales opérant en Afrique. C’est à partir de telles chiffres qu’on peut évaluer les recettes fiscales de l’Etat, calculer le niveau des inégalités et calibrer une politique de redistribution nationale. Pour le moment il est impossible d’avoir ces données-là.

La troisième règle d’or consiste à ne pas remettre à demain la lutte contre la pauvreté et les inégalités en pansant qu’il faut d’abord que le pays s’enrichisse. C’est une stratégie qui n’a jamais marché partout où elle a été appliquée.

La quatrième règle d’or revient à élargir la notion d’attractivité de l’Afrique en considérant l’Afrique non seulement comme un marché où investir, mais aussi et surtout comme un milieu de vie où il faut améliorer le bien-être des Africains. Dès lors, le bien-être des populations locales devient un critère dans l’attractivité d’un territoire qui ne serait plus analysé que suivant ses seules opportunités en termes de rentabilités des investissements.

La cinquième règle d’or exige la protection de certains secteurs nationaux ou panafricains afin qu’ils soient à l’abri d’une concurrence internationale féroce qui empêcheraient leur développement. C’est la bonne vieille doctrine du protectionnisme éducateur de Frédéric List qu’il faut appliquer ici.

Les migrants vont majoritairement en Europe et non dans les pays du Golfe riches en pétrodollars parce que l’Europe est attractive non seulement économiquement, mais aussi et surtout en termes droits sociaux, de droits humains, de sécurité sociale et de paix au sens d’absence de guerre. C’est une dimension sur laquelle l’Afrique est encore à la traine. Le danger que courent les Africains est d’être pris en tenailles entre les dictatures politiques et celle des marchés internationaux où les multinationales internationales sont reines.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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