La dimension culturelle de la mondialisation et de l’altermondialisation

Les ouvrages sur la mondialisation se succèdent à un rythme accéléré. La plupart traitent de la dimension économique il s’agit cependant d’un fait social complet, impliquant culture, idéalité, subjectivité. Quatre ouvrages récents abordent cet aspect de manière plus au moins extensive

Le premier est celui de Constantin von Barloewen [Anthropologie de la mondialisation, Ed. des Syrtes,2003, 210 p]. L’A. part d’un constat : « la dichotomie entre la raison physico-mathématique des sciences naturelles et de l’économie, avec leur technologie, ne coïncident plus avec la raison culturelle qui s’exprime dans l’art et dans les sciences humaines » (251). Cette dernière est aujourd’hui soumise au pouvoir sans limites du marché mondial, centralisant les biens entre des mains de moins en moins nombreuses. Il en résulte un nivellement mondial des traditions culturelles et religieuses. Ce qu’il faut accomplir, selon lui, c’est un passage du logos (rationalité refroidie) à l’holos (culture intégrale, nouvelle spiritualité). La culture occidentale est aujourd’hui mondialisée et elle est dominée par les technologies qui entrent en contradiction avec les sciences de la réflexion et qui développent une perception moniste du monde. Le messianisme qui en résulte devient une véritable entreprise religieuse. Les Etats-Unis en représentent le modèle type.

Il faut donc réaliser une coexistence des cultures, un ordre pluraliste du monde, une diversité réconciliée des cultures et des religions. Pour l’A, ces dernières ont une fonction très importante, car elles répondent à la quête du métaphysique au sein de laquelle l’être humain se définit comme intrinsèquement humain et elles permettent, tout comme les philosophies, de conceptualiser la structure sous-jacente de la réalité et ses conséquences sur nos vies. La perspective que développe l’A. est que « La culture est la puissance déterminante de notre temps ». Il s’en prend à la Banque mondiale et aux autorités politiques des nations industrialisées dominantes qui font de l’ordre mondial un problème de liens politiques et économiques et non pas un complexe de culture. Or, pour lui, le problème consiste à passer du poids hégémonique du logos à celui de l’holos, afin de rétablir l’ordre du temps. En faisant allusion à « la satanisation de l’Amérique », dans la perspective d’une guerre cosmique que les nationalismes religieux mènent contre l’Occident, l’A. ne passe pas loin de la thèse de Huntington qui parlait du « Choc des civilisations ». Sa vision met le doigt, avec beaucoup de justesse et une érudition remarquable, sur une dimension essentielle de la mondialisation, mais dans une perspective qui a parfois difficile à se détacher du culturalisme.

Le deuxième ouvrage coordonné par Bernard Founou - Tchuigoua, Sams Din Sy et Amady A. Dieng, est intitulé Pensée sociales critique pour le XXIe siècle et est un hommage à l’œuvre de Samir Amin. [L’Harmattan, 2003, 528 p]. Il comprend 41 contributions dont plusieurs concernent les aspects culturels et idéologiques de la mondialisation. La principale d’entre-elles est celle de Hakim Ben Hammouda [Réenchanter le développement, 197 - 230]. L’A. souligne l’importance de la crise de la modernité et le besoin d’une nouvelle utopie. Se basant sur l’ouvrage de Samir Amin, L’Eurocentrisme, il rappelle les leçons d’Averroës (métaphysique islamique) et montre que la modernité occidentale a été un processus continu de réduction de l’altérité. La science est devenue une nouvelle divinité qui a promis de mener l’humanité au bonheur et produit en fait une modernité désenchantée. Le défi est de réconcilier conscience de soi et inter-subjectivité, afin de surmonter la vision atomiste du monde, fruit de la pensée libérale. Théotônio dos Santos [Néo-Libéral Economic Doctrine a Critical Approach, 95-120] insiste sur l’importance de l’idéologie et le poids que lui a donné le projet néolibéral, en créant, après la fondation de la société du Mont Pèlerin en 1946, plus de 100 instituts dans 20 pays différents, pour élaborer et répandre avec succès une pensée économique devenue depuis lors hégémonique. Yash Tandon [The Moribound Empire and Africa Barbarians, 71-94] rappelle que le capitalisme a été capable d’homogénéiser le monde et cite Samir Amin qui affirme que « la meilleure société - à venir, à construire - doit être définie d’abord par ses dimensions culturelles ». C’est la base du « dépérissement de la loi de la valeur ». Quant à Sams Dine Sy [Le penseur et l’expert, 493 - 519], il montre que la contribution de Samir Amin à la pensée économique a consisté surtout à faire émerger un nouveau paradigme à dimension éthique.

Le troisième ouvrage est celui de Francine Mestrum [Mondialisation et pauvreté - l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial, L’Harmattan, 2002, 300 p.] L’A. part du discours de la Banque mondiale et du PNUD sur la pauvreté et montre comment celui-ci est une construction idéologique, qui répond, comme ce fut le cas de tout temps, aux besoins politiques des riches. C’est un discours qui met fin à une pensée sur le développement et élimine les revendications des pays pauvres. Il s’agit d’une expression typique de la mondialisation contemporaine, qui permet de légitimer l’économie capitaliste, en adoptant un ton humaniste et de compassion et fait oublier que c’est la logique du système qui entretient et approfondit la pauvreté.

D’ou l’importance de la lutte sémantique et culturelle au sein des résistances contemporaines. C’est un des aspects traités dans l’ouvrage : Samir Amin et François Houtart (éditeurs), [Mondialisation des résistances - Etat des luttes 2002, Paris, L’Harmattan 2002, 386 p.] ; où Francine Mestrum reprend le même thème et qui dans un chapitre spécifique traite de la dimension culturelle des mouvements sociaux, abordant entre autre la diversité culturelle dans l’invention du futur, la protestation religieuse et ses dimensions éthiques et l’apport des théologies de la libération.

L’entrée en scène de la culture dans la cour des économistes est un phénomène heureux, car elle permet une analyse anthropologique plus complète du phénomène de la mondialisation. Elle répond aussi aux exigences du grand courant alter-mondialiste, dont un des acquis les plus importants est le passage de la culture de : « il n’y a pas d’alternatives » de Margaret Tacher à celle « d’un autre monde est possible » de Porto Alegre. Retrouver l’utopie (quelle société voulons-nous ?), définir les objectifs, motiver pour l’action, redessiner une éthique, exprimer par des symboles, tout cela est au cœur des luttes sociales contre la mondialisation du capital, porteur d’une réduction mercantile de tous les rapports sociaux.


bibliographie

 Constantin von Barloewen, Anthropologie de la mondialisation, Ed. des Syrtes, Paris, 2003

 Bernard Founou - Tchuigoua Sams Din Sy et Amady A. Dieng Pensée sociales critique pour le XXIe siècle- mélange en l’honneur de Samir Amin, Paris, L’Harmattan, 2003.

 Francine Mestrum Mondialisation et pauvreté - l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial, Paris, L’Harmattan, 2002.

 Samir Amin et François Houtart, Mondialisation des résistances - Etat des luttes 2002, Paris, L’Harmattan, 2002.


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