La baisse de la demande : la réalité commence-t-elle à poindre ?

L’idéologie néolibérale a dominé le discours mondial pendant les quinze premières années du XXIe siècle. Son mantra : la seule politique viable pour les gouvernements et les organisations sociales est de donner la priorité à une chose nommée « le marché ». La résistance à ce credo a fortement reculé, puisque même les partis et mouvements se réclamant de la gauche ou du centre-gauche ont rompu avec leur attachement traditionnel aux politiques sociales et entériné le bien-fondé de cette orientation pro-marché. Le mieux que l’on puisse faire, expliquent-ils, est d’en atténuer les effets en préservant un minimum des filets de sécurité historiques tissés par les Etats depuis plus de cent cinquante ans.

Le résultat est une politique de réduction drastique d’impôts pour les plus riches, avec pour corollaire une augmentation de l’écart des revenus entre cette strate privilégiée et le reste de la population. Les entreprises, notamment les plus grandes, ont pu accroître leurs marges et/ou délocaliser des emplois.

La justification de cette politique, selon ses promoteurs, est qu’elle permettra, à terme, de recréer les emplois perdus. Ils annoncent aussi un effet de ruissellement du surcroît de valeur ajoutée censé se produire si on laisse prévaloir le « marché ». On sait en réalité que « laisser prévaloir le marché » a toujours supposé une action politique au niveau des Etats. Le « marché » n’a jamais été une force indépendante du fait politique. Mais cette réalité élémentaire est constamment passée sous silence, ou farouchement contestée s’il arrive malgré tout que l’on puisse en débattre.

Cette page est-elle tournée ? Assiste-t-on à ce qu’un récent article du Monde nommait un retour « timide » des institutions dominantes à des préoccupations de soutien de la demande ? Deux signes au moins en témoignent, l’un et l’autre d’une portée considérable. Le Fonds monétaire international (FMI) a été longtemps le plus solide pilier de l’idéologie néolibérale, dont il imposait les préceptes à tous les Etats qui sollicitaient l’octroi de prêts. Mais voilà que, dans une note publiée le 24 février 2016, cette même institution s’inquiète ouvertement de l’état d’anémie dans lequel est tombée la demande, en exhortant les ministres des finances des pays du G-20 à dépasser les politiques monétaires et à encourager l’investissement plutôt que les économies, de façon à soutenir la demande par la création d’emplois. Pour le FMI, c’est un revirement de taille.

Presque au même moment (le 18 février), une note de l’Organisation de développement et de coopération économiques (OCDE), autre pilier majeur du néolibéralisme, annonçait déjà un virage similaire en appelant de façon urgente à engager « collectivement » des actions de soutien à la demande mondiale.

D’où ma question : la réalité commence-t-elle à poindre ? Eh bien, oui, fût-ce timidement. Le fait est que, au niveau mondial, la « croissance » de la production de valeur ajoutée qu’on nous avait promise n’est pas au rendez-vous. La baisse est certes inégale : la Chine continue de « croître », quoique à un rythme beaucoup plus lent et qui menace de faiblir encore ; les Etats-Unis semblent encore en train de « croître », mais surtout parce que le dollar passe encore pour le plus sûr refuge (toutes choses égales par ailleurs) de l’argent des Etats et des riches. En revanche, c’est la déflation qui semble aujourd’hui la réalité dominante dans la plupart des pays d’Europe et des économies dites émergentes de l’hémisphère Sud.

Chacun est dans l’expectative. Les timides changements préconisés par le FMI et l’OCDE parviendront-ils à enrayer la baisse de la demande mondiale ? Le dollar résistera-t-il à une nouvelle perte de confiance en sa capacité d’être une réserve de valeur stable ? Nous dirigeons-nous, au contraire, vers un nouveau renversement beaucoup plus marqué et brutal du marché, avec toutes les conséquences politiques qui ne manqueront pas de s’ensuivre ?

La baisse de la demande mondiale est la conséquence directe de la dégradation de l’emploi mondial. Au cours des deux – si ce n’est des cinq – derniers siècles, chacune des innovations techniques impliquant des pertes d’emplois dans un secteur productif a été combattue par les travailleurs qui en subissaient les effets. Ces réfractaires au machinisme ont exigé le maintien des techniques traditionnelles au travers d’actions qualifiées de « luddistes » [1].

Politiquement, la résistance luddiste a toujours échoué. La classe dirigeante a toujours prétendu que les créations d’emploi à venir compenseraient les postes supprimés et que la croissance repartirait à la hausse. Elle disait vrai : de nouveaux emplois ont vu le jour, en effet... mais pas des emplois ouvriers. Les emplois créés l’ont été dans les bureaux. Ainsi, dans le temps long, l’économie-monde a-t-elle vu décroître l’emploi ouvrier à l’échelle du monde et augmenter significativement la part des cols blancs.

Il était acquis depuis toujours que les emplois de cols blancs ne risquaient pas de disparaître. Ces métiers supposaient, a priori, une interaction entre un être humain et d’autres êtres humains, et l’on ne croyait pas qu’il puisse exister une machine capable de remplacer l’agent humain dans ce domaine. Ce n’est plus le cas.

Des avancées technologiques majeures permettent désormais à la machine de traiter d’énormes masses de données, tâche qui incombait jusqu’ici à des employés subalternes des services financiers. La capacité de ces ordinateurs est telle qu’il faudrait des vies entières à un individu pour réaliser la même quantité d’opérations. La conséquence est qu’ils sont en passe de faire disparaître ce type d’emplois. Certes, le phénomène n’a pas encore atteint les catégories supérieures et d’encadrement, mais on voit bien d’où souffle le vent.

Dans le passé, lorsque se produisaient des suppressions totales ou partielles d’emplois chez les cols blancs, elles étaient en effet compensées par des créations de postes. Mais aujourd’hui, lorsque ces emplois disparaissent, où est donc le gisement des emplois à venir ? S’il reste introuvable, l’effet global de cette mutation est une forte réduction de la demande effective [2].

Or la demande effective est la condition sine qua non du capitalisme en tant que système historique. Sans demande effective, il n’y a pas d’accumulation du capital. C’est cette réalité, précisément, qui semble commencer à poindre. Rien de surprenant à ce qu’on s’en inquiète. Pour autant, les « timides » tentatives d’y faire face ne devraient guère avoir d’effet. La crise structurelle de notre système bat son plein. La vraie question n’est pas de savoir comment réparer le système, mais par quoi le remplacer.

Traduction : Christophe Rendu


Notes

[1Note du traducteur : ou « luddites ». Du nom de Ludd, un ouvrier tisserand anglais à l’existence réelle ou supposée, qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1790.

[2La demande effective (effective demand) est le niveau de demande anticipé par les producteurs, qui influe sur leurs décisions en matière d’investissement et d’emploi.


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