Tunisie

« La Tunisie est allée trop loin pour revenir en arrière »

Trois questions à Nabil Labassi, avocat, membre du Comité supérieur des droits de l’homme et responsable du développement et de la planification à l’Observatoire Chahed.

Quel est selon vous le bilan des islamistes d’Ennahda au pouvoir ?

Le bilan d’Ennahda comporte des points à la fois positifs et négatifs. Concernant les points positifs, l’on peut dire qu’ils ont peut-être réussi la période transitoire et la mise en place d’une Constitution avec un minimum de dégâts. Ils ont également su se retirer du pouvoir quand il y a eu des problèmes. Ceci n’était pas évident : Ennahda faisait partie de la troïka au pouvoir, avec Moncef Marzouki comme président de la République et Moustafa Ben Jaafar comme président de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Et Ennahda a payé la facture, en quelque sorte, pour faire baisser les tensions.

En revanche, Ennahda n’a pas bien géré la situation, difficile, il faut admettre, après la révolution de 2011 et a sous-estimé les difficultés qui allaient émerger. Ni lui ni les autres partis d’ailleurs n’étaient bien préparés, ni assez expérimentés ou compétents pour faire face aux obstacles qui les attendaient. Pour de nombreux experts, le bilan de la Tunisie depuis sa révolution n’est pas si mauvais, mais aux yeux des Tunisiens, la situation n’a pas évolué assez vite, la comparant sans cesse à ce qu’elle était à l’époque de (Zine el-Abidine) Ben Ali. En outre, Ennahda a été un peu trop prudent et n’a pas su ouvrir les dossiers de corruption de l’ancien régime. Il faut dire qu’il avait les mains liées par une administration complètement sclérosée et fidèle à Ben Ali et (Habib) Bourguiba. Il n’a donc pas pu trouver la brèche dans laquelle s’engouffrer pour changer la logique absolutiste de l’administration et s’est essentiellement intéressé à la politique.

Ennahda arrive en seconde position. Comment expliquez-vous cet affaiblissement par rapport au scrutin précédent ?

Si l’on considère qu’Ennahda a eu à peu près 30 % des voix, ce n’est pas un si mauvais résultat. En 2011, il avait eu 40 %, ce qui l’a surpris ainsi que tout le monde, alors qu’il s’attendait à un résultat bien inférieur. Il ne faut cependant pas oublier le contexte extraordinaire de l’époque. Je considère donc que sa moyenne actuelle n’est pas si mauvaise. On se retrouve de fait face à deux blocs : Ennahda et Nida’ Tounes. Tous les autres ont été quasiment pulvérisés.
Quant à la formation d’un gouvernement d’union nationale, elle me semble un peu difficile pour le moment. Il va falloir attendre le premier tour de la présidentielle le 23 novembre. Le candidat d’Ennahda est toujours inconnu pour le moment. L’essentiel est qu’il n’y ait pas de candidat de la majorité, c’est-à-dire de Nida’ Tounes, afin d’éviter un retour à la dictature, surtout que, cette année, les infractions durant le scrutin étaient nombreuses. On a le sentiment que l’administration, fidèle à l’ancien régime et ayant l’habitude de ses méthodes, a fidèlement travaillé pour Nida’ Tounes, conduisant à l’élimination des partis de gauche.


Pensez-vous que le retour en grâce des partisans de Ben Ali peut nuire à la révolution tunisienne ?

C’est assez difficile de le savoir dès à présent, et j’estime que seul l’avenir nous le dira. J’espère que la Constitution et que le mécanisme qu’elle a mis en marche seront beaucoup plus forts que cela. En tout cas, la Tunisie est allée trop loin pour revenir en arrière. Il est impossible de savoir également comment réagiront la société civile et le peuple. Actuellement, on peut seulement espérer jouer sur les différences idéologiques : il y a les nostalgiques du passé, ceux qui ont pour priorité leurs intérêts personnels, et ceux qui, sincèrement, désirent une démocratie et une cohabitation harmonieuse, comme Kamel Morjane, le dernier ministre des Affaires étrangères de Ben Ali ; je l’ai rencontré à de nombreuses reprises et j’ai le sentiment qu’il désire réellement rompre avec le passé, ce qui n’est pas le cas de tous. En attendant d’en savoir plus, ce qui est certain, c’est que tout dépend à présent de la force de résistance de la révolution.


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