La Chine aux Caraïbes : focus sur une gageure touristique

Méga-complexe touristique dont l’ouverture ne cesse d’être reportée, Baha Mar reflète jusque dans ses déboires la stratégie chinoise dans les Caraïbes et la confusion entretenue entre tourisme et développement. Il donne ainsi à voir l’envers d’un paradis fiscal et touristique.

Le 10 avril 2016, à Nassau, capitale des Bahamas, se clôturait l’Assemblée générale annuelle de la Banque interaméricaine de développement (BID). Le lieu [1] et la date de ce Sommet sont emblématiques des aléas de la mondialisation et des contradictions des politiques de développement mises en œuvre dans la région.

L’objet principal des discussions fut la manière dont le continent devait (ou pouvait) faire face à la conjoncture actuelle, marquée, entre autres, par le ralentissement économique, la fin du cycle de la hausse des prix des matières premières – qui a boosté la croissance de l’ensemble des pays latino-américains –, la dépendance énergétique et la vulnérabilité des pays caribéens au réchauffement climatique et aux catastrophes naturelles. Cependant, quelques jours à peine après la révélation des « Panama papers » [2] , dans un pays pointé du doigt, situé qui plus est dans une région où se trouvent un nombre important de paradis fiscaux, la thématique ne pouvait que hanter les débats.

Paradis fiscal et touristique

Composé de quelque 700 îles, dont la plupart sont inhabitées – la population totale est à peine de 377.000 personnes –, les Bahamas sont classés parmi les États à haut développement humain, à un niveau similaire à ceux de l’Uruguay et du Kazakhstan. Le pays a cherché à tirer profit de leur insularité ainsi que de leur proximité avec les États-Unis – Nassau est à moins de 300 km de Miami – pour asseoir leur économie sur le tourisme et les « services » financiers offerts aux sociétés offshore. D’où une double dépendance envers les États-Unis (et le dollar) : plus des trois quarts des touristes proviennent de ce pays, alors même que le secteur touristique représente près de la moitié du Produit national brut (PNB) et plus de 50% des emplois [3].

Selon le Tax Justice Network, les Bahamas accueillent «  un centre offshore du crime et de l’évasion fiscale depuis des décennies, et le pays a une histoire de plus grande tolérance de l’argent sale que la plupart des paradis fiscaux » [4] . D’ailleurs, aucune taxe sur les revenus n’y est perçue. Même The Economist, pourtant l’un des fers de lance du néolibéralisme, dans un article récent, y voyait une combinaison unique d’un secteur bancaire et offshore sophistiqué, d’une part, et de défiance envers toute transparence, d’autre part, au point que les banques du pays possèdent des actifs à hauteur de 223 milliards de dollars... soit vingt-six fois le PNB [5] !

Si les Bahamas avaient tant insisté pour accueillir l’Assemblée générale de la BID, c’est aussi que celle-ci devait coïncider avec l’inauguration du complexe touristique de Baha Mar. Las, la construction, terminée à 97% selon les principaux intéressés, est toujours au point mort. L’idée du projet, lancée dès 2005 par le Premier ministre, avait été un temps laissée de côté suite à la crise financière de 2008. Commencé en février 2011, censé ouvrir d’abord en décembre 2014, puis en mars 2015 (entre-temps, quelques 2.000 employés avaient été recrutés pour assurer l’ouverture), et encore deux mois plus tard, Baha Mar est à l’arrêt depuis plus d’un an, et l’affaire est actuellement devant les tribunaux pour banqueroute.

Mais de quoi s’agit-il ? De la construction, sur 4 km², d’une nouvelle riviera de luxe, complexe touristique ultra-chic, proposant 2.200 chambres, répartis sur 4 hôtels, une quarantaine de restaurants, un terrain de golf et le plus grand casino (copié de ceux de Las Vegas) des Caraïbes. Projet pharaonique de 3.5 milliards de dollars – 40% du PNB du pays –, qui, selon les calculs des investisseurs, une fois fini, devrait contribuer au PNB des Bahamas à hauteur de près de 13% [6] . Mais jusqu’à présent, c’est moins l’économie que les doutes et obstacles qu’entretient le feuilleton de ce projet.

Dépassements des échéances et du budget se sont accumulés, tandis que les divers promoteurs s’accusent mutuellement de porter la responsabilité de ce fiasco. De son côté, le gouvernement a cherché à arbitrer le différend et à dégager un accord. Dans cet imbroglio, comme le souligne le Miami Herald, il y a un large consensus sur deux points : le projet est spectaculaire et multiples sont les fautes qui expliquent l’échec répété de l’ouverture du complexe touristique [7] .

Chine-Caraïbes

Partenariat privé-public, soutenu par le gouvernement bahamien, Baha Mar est financé – à hauteur de près de 900 millions de dollars – par la société de Sarkis Izmirlian, citoyen suisse résidant aux Bahamas, l’initiateur et le PDG du projet jusqu’il y a peu, et la Banque chinoise d’import-export Exim, qui a mis sur la table 2,45 milliards de dollars (deux tiers du budget total). Celle-ci a en outre exigé que le principal entrepreneur du projet soit la China Construction America (CCA), filiale du plus important conglomérat chinois de la construction et de l’immobilier, la China State Construction Engineering Corp (CSCEC), qui a fait un apport de 150 millions de dollars.

L’intérêt de la Chine pour les Caraïbes s’inscrit dans les grandes lignes de sa politique extérieure, telle qu’elle a été mise en œuvre en Amérique latine. Mais avec des particularités. Initialement, l’implication du gouvernement de Pékin était surtout diplomatique ; cherchant à être reconnu comme unique représentant légitime de la Chine – la politique d’« une seule Chine » –, à l’encontre de Taïwan. C’était également une opportunité pour mettre en avant sa prétention à une coopération Sud-Sud. Mais, au début du millénaire, les relations avec la région ont pris – comme ailleurs – un tour plus abruptement économique.

Comme dans le reste de l’Amérique latine (et des pays du Sud), la Chine est principalement venue chercher des ressources naturelles, des opportunités pour développer des méga-projets d’infrastructures et des débouchés pour ses importations. Ainsi, elle a été amenée à structurer et à accroître considérablement ses échanges avec les Caraïbes : elle a signé des traités bilatéraux sur les investissements avec sept pays de la région, et entre 2003 et 2011 les investissements étrangers directs en provenance de la Chine ont augmenté de plus de 500% [8] . Ce faisant, elle a largement contribué au boom du prix des matières premières, et, indirectement, à l’afflux de devises étrangères et à l’accélération de la dynamique extractiviste du continent [9] .

Cependant, la situation géopolitique particulière des Caraïbes attire également Pékin. Sa proximité avec les États-Unis, son positionnement stratégique au sein des principales voies maritimes commerciales internationales, ainsi que les nombreux accords commerciaux préférentiels signés par la plupart de ces pays avec les États-Unis, le Canada et l’Union européenne – permettant à la Chine d’accéder plus directement et plus facilement à ces marchés – constituent autant d’attraits particuliers [10] . D’où une relative réorientation des investissements chinois dans la région vers les infrastructures portuaires et le marché touristique [11]. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet de Baha Mar – le plus grand projet de construction chinois en cours à l’étranger –, financé par la banque chinoise Exim, habituellement engagée dans des projets miniers et d’infrastructures.

Un modèle de développement ?

Fin août, le gouvernement bahamien annonçait qu’il était arrivé à un accord avec la banque chinoise. La plupart des débiteurs – notamment les quelque 2.000 travailleurs, en chômage technique depuis des mois – allaient pouvoir être remboursés – ne fût-ce que partiellement –, chercher d’autres financements pour terminer les travaux... et, idéalement, Baha Mar ouvrir enfin ses portes dans un avenir pas trop lointain. Mais les lignes de cet accord demeurent secrètes et la méfiance est d’autant plus de rigueur que le projet souffre, depuis le début, d’un manque de transparence. Sans compter que ce n’est pas la première fois que de telles annonces sont brandies... puis démenties dans les faits.

En réalité, c’est tout le projet de Baha Mar, depuis son élaboration jusqu’à l’arbitrage du gouvernement, en passant par sa mise en œuvre, qui pose problème. Ainsi, le gouvernement a préféré un arrangement à l’amiable avec Exim plutôt qu’une solution juridique formelle. Mais de quelle marge de manœuvre réelle dispose ce petit État insulaire face au principal investisseur, étroitement appuyé par le gouvernement d’une super puissance mondiale ? Quoi qu’il en soit, même s’il avait été fini dans les temps, le complexe touristique n’en soulèverait pas moins une série de problèmes.

Certes, il a contribué à créer des emplois (autour de 2.000), mais pas autant que prévu ni qu’il aurait pu. En effet, l’accord signé avec Exim stipulait non seulement que la CCA serait le principal entrepreneur, mais aussi qu’on « importerait » des travailleurs chinois pour la construction. Le nombre exact de ceux-ci fit l’objet d’âpres négociations ; au bout du compte, ils furent 4.100 à y travailler. Et cela sous prétexte que la main-d’œuvre qualifiée manquait sur place... mais sans chercher à tirer profit de ce projet justement pour mettre en place des formations, dans un pays où le chômage atteint plus de 16%, et près du double chez les jeunes.

De plus, Baha Mar accroît encore la vulnérabilité environnementale [12] et économique du pays. Aucune étude environnementale préalable ne semble avoir été menée, alors que l’impact d’un tel mégaprojet – sur les sols (du fait notamment de l’érosion), l’accès à l’eau, la pollution et les déchets, etc. – ne peut être que très lourd. Que dire par ailleurs du pari économique qu’il incarne ; à savoir attirer plus encore de touristes (entre autres de Chine, de Russie, du Brésil...), dans une région où le marché touristique tend à être saturé, et dans un pays qui possède déjà un complexe touristique géant – Atlantis –, offrant, lui aussi, un casino et 3.400 chambres ?

Les analyses et projections de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) vont à rebours d’un tel défi. En raison de la saturation de l’offre touristique dans les Caraïbes, parallèlement à son extension dans d’autres régions du globe, le nombre d’arrivées de touristes ne s’est que modestement accru ces dernières années dans la région – il a même baissé aux Bahamas de 2006 à 2015. Or, tout indique que la tendance se poursuivra et que la région, dans les prochaines années, reculera encore au bénéfice de nouvelles destinations touristiques [13]. Et si tout cela ne suffisait pas à remettre en question ce pari, l’ambassade des États-Unis a émis une alerte auprès de ses citoyens, concernant la criminalité élevée aux Bahamas ; le taux d’homicides y est en effet près de 3 fois plus important que celui de son voisin haïtien (et près de 30 fois celui de la France) [14] .

Par ailleurs, cette stratégie du « tout au tourisme » renforce la dépendance et la vulnérabilité aux fluctuations de prix, aux crises et aux renversements de tendances. Elle hypothèque les tentatives de diversifier l’économie, dans un pays où la balance commerciale est largement négative et qui doit – comme la plupart des États de la région d’ailleurs – importer l’essentiel de son alimentation. C’est d’autant plus problématique, qu’en raison de la concentration croissante du secteur, les « coûts » – pressions sociales, inflation, marchandisation des cultures, etc. – comme les bénéfices sont très inégalement répartis : « l’essentiel des flux financiers du tourisme est capté par des tour-opérateurs transnationaux, dont le siège principal est situé en Europe ou en Amérique du Nord  » [15].

Enfin, l’équation qui réunit tourisme et développement, faisant du premier le levier sinon la solution du second, constitue une mystification, entretenue, ici, par des campagnes de marketing à coup de dizaines de millions de dollars, et, partout dans le monde, par les plans stratégiques des organisations internationales. En témoigne, récemment encore, l’insistance à développer le tourisme pour sortir Haïti de la pauvreté [16] . Or, miser prioritairement sur le tourisme se fait aux dépens d’autres stratégies – notamment en matière de sécurité et de souveraineté alimentaires –, qui cherchent à (re)valoriser les ressources et moyens locaux, plutôt que le marché international.

Alors que ses hôtels, le centre des congrès, son casino, tous vides, se dégradent à force d’être inoccupés et non entretenus, les Bahamiens peuvent se réjouir d’avoir bientôt deux casinos géants pour leur si petit pays... où il leur est interdit de jouer pour de l’argent. Se donne ainsi à voir jusqu’à l’absurde le rapport inégalitaire produit et reproduit par « l’ordre touristique » international. Si son expansion est intimement liée au « développement », c’est donc avant tout à celui du néolibéralisme, participant ainsi « de cette marchandisation généralisée des lieux et des comportements, de ces politiques d’ouverture des frontières au commerce mondialisé et de privatisation du patrimoine et des biens publics  » [17] . En ce sens, Baha Mar est bien un marqueur emblématique de la mondialisation actuelle et du rôle joué par la Chine dans la région... et du piège dont ils relèvent.

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Notes

[1C’était la première fois depuis plus d’un quart de siècle que l’institution régionale organisait une telle réunion dans les Caraïbes (les Bahamas, situées au nord de la mer des Caraïbes, sont traditionnellement considérées comme faisant partie des Caraïbes).

[2Il s’agit de la plus grosse fuite d’informations – 11,5 millions de fichiers provenant des archives du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore –, coordonnées par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).

[3Le deuxième secteur le plus important est celui déjà mentionné des services financiers, représentant entre 15 et 20% de l’économie du pays. FAO, STATE OF FOOD INSECURITY in the CARICOM Caribbean, 2015, http://www.fao.org/.

[5« The Bahamas cocks a snook at the war on tax-dodgers », The Economist, 10 septembre 2016, http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21706516-bahamas-cocks-snook-war-tax-dodgers-holdout.

[6« China makes inroads in the Bahamas with Baha Mar mega-resort », Miami Herald, 15 février 2014, http://www.miamiherald.com/news/nation-world/article1960419.html

[8Richard L. Bernal, « China’s Rising Investment Profile in the Caribbean », http://www.thedialogue.org/.

[9Sur ces questions, lire Frédéric Thomas, « Chine - Amérique latine : enjeux conflictuels d’une relation », http://www.cetri.be/.

[10Juan Miguel González Peña et Laneydi Martínez Alfonso, « Las relaciones de los países de la Comunidad del Caribe (CARICOM) con China : David vs Goliat ? » dans Flasco, China en América Latina y el Caribe : Escenarios estratégicos subregionales, http://www.flacso.org/.

[11La Chine constitue en outre, depuis 2012, le premier pays en matière de dépenses touristiques internationales.

[12La région est très exposée : 182 désastres naturels majeurs s’y sont produits entre 1990 et 2014. Voir FAO, STATE OF FOOD INSECURITY in the CARICOM Caribbean, 2015, http://www.fao.org/.

[13Eclac, Foreign direct investment in Latin America and the Caribbean, 2015.

[14« The bankruptcy of a big resort buffets the Bahamas », The Economist, 23 janvier 2016, http://www.economist.com/.

[15Bernard Duterme, « Expansion du tourisme international : gagnants et perdants », Alternatives Sud, Expansion du tourisme : gagnants et perdants, Vol.XIII 2006/3, 2006, http://www.cetri.be/.

[16Frédéric Thomas, Haïti : un modèle de développement anti-paysan, http://www.cetri.be/.

[17Bernard Duterme, « Expansion du tourisme international : gagnants et perdants », Alternatives Sud, Expansion du tourisme : gagnants et perdants, Vol.XIII 2006/3, 2006, http://www.cetri.be/.


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