La Bolivie : les indiens et « l’État plurinational »

La Bolivie connaît depuis 2005 une expérience sociopolitique inédite, avec l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, premier président indien (aymara) de la Bolivie. Le nouveau gouvernement s’est donné pour mission de changer fondamentalement l’État bolivien, en vue, d’une part, de reprendre le contrôle sur les ressources naturelles du pays, mais aussi, et surtout, de répondre aux revendications historiques du mouvement indigène. Ce projet a franchi une étape décisive en janvier 2009 avec l’adoption de la nouvelle constitution bolivienne, qui consacre l’avènement de l’État « plurinational ».

La donne ethnique est essentielle pour comprendre les transformations de l’État bolivien en ce début de vingtième siècle. Au-delà de la complexité inhérente à l’analyse de la question ethnique, nous porterons notre regard sur la capacité des indiens à modifier et refaçonner l’État bolivien dans son ensemble.

L’ascension politique des indiens en Bolivie

On peut diviser l’histoire contemporaine de la Bolivie en deux grandes périodes. Une première, de l’indépendance en 1825 jusqu’à la révolution de 1952, durant laquelle les indigènes ont tout simplement été exclus des instances de décision de l’État. Une deuxième, qui s’ouvre avec la révolution de 1952 et court jusqu’en 2005, durant laquelle les peuples autochtones ont été intégrés au sein de la nation bolivienne en tant que paysans, sans tenir compte, pour ainsi dire de leur « indianité ».

En 1952 donc, la Bolivie connaît une révolution qui débouche sur le démantèlement de l’État oligarchique de la première moitié du 20e siècle. Le temps où trois grands propriétaires de mines disposaient d’une grande capacité de contrôle sur le fonctionnement de l’État est révolu. Les grandes mesures de cette période de bouleversement politique sont la nationalisation des mines, la réforme agraire et l’octroi du droit de vote dit « universel », qui inclut les indiens et les femmes. L’État qui résulte de la révolution de 1952 (« l’État de 1952 »), promettait un pays sans racisme. Cela supposait que tout un chacun, quelle que soit sa classe sociale ou son appartenance ethnique, devait contribuer à la formation de l’État-nation dans le territoire correspondant à la Bolivie.

Cinquante ans plus tard, la « guerre du gaz » [1], qui éclate en octobre 2003, est l’événement social qui précipite la récente réforme de l’État bolivien et la décomposition de l’État de 1952. Le mouvement populaire impose l’« agenda d’octobre », une feuille de route prenant la forme d’une liste de revendications, parmi lesquelles l’appel à une Assemblée constituante « fondatrice » pour la Bolivie, qui sera inaugurée en août 2006. À la suite d’un processus long et complexe, une nouvelle constitution sera promulguée en janvier 2009.

La Bolivie d’aujourd’hui donne ainsi aux indiens une place qu’ils n’ont jamais eue au sein de l’État. C’est là le résultat de revendications ethniques. Du fait de l’exclusion et de la subordination à laquelle ils ont longtemps été soumis dans la structure administrative de l’État, les indiens ont entretenu une volonté d’établir un système politique contrôlé par eux, de façon à (re)prendre le contrôle de l’État. C’est pourquoi, les indiens n’ont pas seulement cherché à imposer leur présence dans les structures de l’État, mais ils l’ont aussi fait dans le but de réorganiser et réformer l’État son ensemble. La finalité était de se ré-approprier l’appareil d’État tout en demandant une reconnaissance de leur indianité, dans le contexte d’un État de nature « plurinationale » et non plus dans le contexte de l’État-nation.

État et ethnicité

Le changement de la constitution a rencontré une forte résistance du côté de la droite bolivienne. Jusqu’à la dernière minute, elle a essayé de repousser et d’empêcher tout accord. Mais le parti d’Evo Morales a réussi à lui faire signer la nouvelle constitution en échange de la satisfaction de pratiquement toutes ses revendications. Certains dirigeants de cette droite n’ont pas hésité à tenir des propos ouvertement racistes à l’encontre d’Evo Morales et de certains de ses camarades de partis. Ce qui amène à se demander dans quelle mesure la droite bolivienne est l’héritière des anciens secteurs, racistes et excluants, au pouvoir.

En Amérique latine, et en Bolivie en particulier, l’État moderne s’est établi sur le système colonial, qui s’est lui-même imposé aux communautés indiennes déjà installées. Ces communautés ont survécu non seulement à la période coloniale, mais aussi à la période républicaine, dans le territoire qui correspond à la Bolivie. Or, au 19e siècle, c’est sans les indiens que s’est affirmée l’idée de nation bolivienne2.

L’État bolivien résultant de la révolution de 1952 a entraîné un changement dans la perception de l’État et de la nation. Certes, les indiens reviennent sur le devant de la scène et deviennent parties prenantes de l’État, mais en tant que paysans et non pas en tant qu’indiens. Dans cette perspective, la référence nationale est utilisée pour regarder devant soi (regard modernisateur), dans le sens de la construction de l’État-nation ; tandis que la référence ethnique (celle que la révolution de 1952 abandonne) renforce le regard sur la tradition (regard traditionnel), ce qui était considéré comme problématique, du point de vue de l’État-nation.

Dans le cadre de l’État issu de la révolution de 1952, la persistance de poches ethniques (et notamment de celles qui revendiquent leur ethnicité) est quelque chose qui doit être résolu dans le domaine du discours idéologique. Le but était alors de créer une plus grande adhésion à l’État-nation en poussant à la désolidarisation vis-à-vis de l’appartenance ethnique. L’État-nation a besoin de « patriotes » et de référents qui l’évoquent. Dans ce contexte, le représentant d’un groupe ethnique est perçu comme un « autre » (au sein du « nous » national). Du point de vue de cet État moderne, la nation est construite fondamentalement sur l’idée du « nous tous (paysans y compris), la nation bolivienne ! »

Il n’y a donc de la place que pour l’identité nationale, d’après 1952. L’appartenance ethnique, ne retrouve sa place au sein de l’État qu’à la suite de la constitution de 2009. C’est dans la critique de l’État-nation que l’État plurinational (celui issu de la constitution de 2009) s’est consolidé.

La formation de l’État plurinational

L’État plurinational est donc l’expression même de l’échec de l’État-nation dans un pays où les revendications ethniques n’ont jamais faibli, en dépit d’un certain manque de visibilité. Le climat de racisme persistant y a certainement contribué. On peut comprendre la volonté des indiens à tourner la page du temps où il ne fallait pas avoir l’air d’être trop indien ou avoir un nom à consonance indienne (Choque, Quispe, Mamani). L’avènement de l’État plurinational traduit, en ce sens, l’aspiration historique des indiens à trouver toute leur place au sein des instances de responsabilité à tous les niveaux.

L’« État plurinational de Bolivie » fondé en 2009 reconnaît officiellement trente-six nations. Il accorde donc une légitimité aux ethnies en tant que nations. Le but n’est donc plus de forcer un destin commun à l’intérieur de l’État, mais de laisser s’exprimer les différentes composantes ethniques de la Bolivie, dans leurs territoires.

La nouvelle Constitution de l’État plurinational prévoit à cet effet l’autogouvernement des indiens à travers l’institution de l’ « autonomie indigène ». Celle-ci donne aux indiens, le pouvoir de gérer et d’administrer un territoire donné. La Bolivie a dû pour cela revoir en profondeur son mode de gouvernance, à la fois en matière de distribution de compétences et de réorganisation du territoire.

Une commune qui aurait fait le choix d’être reconnue en tant qu’autonomie indigène est désormais considérée en tant qu’« autonomie indigène originaire paysanne » (autonomía indígena originaria campesina). Dans ce cadre, des populations indigènes adoptent des modes de gouvernance, de gestion du territoire et d’administration de la justice selon leurs propres traditions. Un ensemble d’autonomies indigènes peuvent former une région indigène autonome. C’est à ce niveau local que l’on réalise à quel point la Bolivie a été refaçonnée par les indiens.

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Notes

[1La guerre du gaz fait référence aux manifestations de novembre 2003 autour de la question du gaz bolivien. Elle touche, de manière plus large, à la question du contrôle par l’État des ressources naturelles, et plus spécifiquement à la gestion de l’exploitation et de l’exportation du gaz bolivien. Ces événements ont débouché notamment sur la chute (et la fuite) du président Sánchez de Lozada (2002-2003).


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