La Bolivie d’Evo : des idéaux indianistes à la realpolitik néodéveloppementiste

Octobre 2014, Evo Morales remporte les élections présidentielles pour la troisième fois consécutive avec un score de 61 %. Assurément, les raisons de cette popularité inoxydable sont à trouver dans l’amélioration spectaculaire de la situation économique du pays et la rapide progression de ses indicateurs sociaux.

Longtemps considérée comme « le pays plus pauvre d’Amérique latine, après Haïti », la Bolivie enregistre désormais la croissance la plus forte du continent. Le revenu par habitant n’a cessé d’augmenter ; et le chômage de se tasser. L’extrême pauvreté a été réduite de moitié, voire plus, et de nouvelles classes moyennes d’origine indigène font peu à peu leur apparition. Et, conséquence de la « nationalisation » des hydrocarbures, l’endettement du pays, qui avait accentué sa dépendance à l’aide externe et aux institutions financières internationales, et interdit la mise en œuvre de toute politique de développement ambitieuse et autonome, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Parallèlement, cette nouvelle prospérité s’est accompagnée d’une transformation de l’architecture institutionnelle du pays, laquelle a complètement été revue et redessinée dans une perspective intégratrice et de reconnaissance des identités indigènes. Bref, la Bolivie a vécu une profonde métamorphose, y compris épistémique, avec l’introduction de référents inédits et d’un vocabulaire nouveau (« vivir bien », pluralisme économique, socialisme communautaire, etc.) qui symbolisent le processus de « refondation » de la nation, suite à l’échec du projet libéral.

Mais si la Bolivie d’Evo étonne, elle déçoit également. Entre les idéaux et leur réalisation ; entre les lois et leur traduction en politiques publiques ; entre le discours et la pratique, l’écart n’a sans doute jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Élu sur une promesse de sortie du modèle primo exportateur, le gouvernement paraît au contraire s’y être accroché, à l’instar de ses prédécesseurs. La diversification productive et l’industrialisation se font toujours attendre. L’agriculture familiale est délaissée au profit de l’agriculture productiviste. Et, malgré la rhétorique, les questions environnementales et indigènes sont aujourd’hui reléguées au second plan. Aux antipodes d’un modèle respectueux des droits de la Terre-Mère, dont la Bolivie par ailleurs s’est faite le premier défenseur, le « processus de changement » semble plus que jamais s’orienter vers un modèle productiviste classique, à l’exemple de l’Argentine, de l’Équateur ou du Brésil.

Ce tournant néo-développementiste n’est pas sans conséquence, sociale, environnementale et politique. D’ores et déjà facteur de fortes tensions et de divisions entre les mouvements sociaux, cette option risque à terme d’approfondir toujours plus le divorce entre le gouvernement de Morales et une bonne partie de sa base électorale.

Texte complet de l’étude, ci-dessous.

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Evo Morales
Evo Morales
©Flickr-Sebastian Baryli