L’image du tiers-monde : du droit des hamburgers au paradoxe des ONG

« Quick, les Hamburgers aussi ont Droit à la Différence. » Non, vous ne rêvez pas... Mais peut-être, n’est-ce déjà plus vraiment une incongruité ? Le symbole par excellence du rouleau uniformisateur de la mondialisation-j’écrase-tout érigé en Giant de la célébration de la différence ! Autre chose vue : deux visages androgynes - un noir, un blanc - photogéniques et en parfaite harmonie... Il faut se pencher sur le bas de l’affiche pour identifier le gentil mécène de service. Benetton ? Les Tec ? 11.11.11 ? Belgacom ? MacDo ? Autant d’adeptes d’un multiculturalisme soft et du respect des différences... Ebony and Ivory à toutes les sauces, un tiers-mondiste « modèle seventies » n’y retrouverait plus ses petits.

La planète bleu aussi se vend bien. Assorti d’un slogan consensuel, humaniste et protecteur, le globe terrestre se décline pour toutes les causes. Gaz de France ? Entraide et Fraternité ? Le Vif-l’Express ? Les Cimenteries CBC ? La Région Wallonne ? MSF ? Autant de relais d’un cosmopolitisme lénifiant... Mais l’image est aussi festive et colorée, exaltation du mouvement (naturel de préférence) et des pulsions des aborigènes, natives et indigènes de tous poils, propension à mixer les sons et les tons dans une même soupe du monde, épicée authentic ’n’ light. Comment d’ailleurs pourrait-on évoquer le Sud sans un djembé calé entre les deux jambes ? Et là non plus, point de chasse gardée. La diversité culturelle euphorisante a ses promoteurs dans tous les secteurs : privé, public et humanitaire... Autant de zélateurs d’un unanimisme bêtifiant et... commercial. « Tout le monde, il est beau ; tout le monde, il est gentil ! » La petite bourgeoisie-citoyenne-du-monde est ravie, l’air du temps est à la découverte et aux loisirs interculturels. Inoffensif ! Était-ce le voeu de la plupart des ONG ? Ou surfent-elles, faute d’alternatives, sur une lame de fond qui les dépasse ?

Bien sûr les images tiers-mondistes d’hier méritaient un certain ravalement de façade, bien sûr les lectures classistes « centre-périphérie » avaient probablement à gagner de la désormais incontournable « prise en compte de la dimension culturelle du développement », bien sûr les références du public des années 2000 ne sont plus celles des militants d’il y a trente ans... mais de là à se positionner sur le même terrain esthético-idéologique que les agences de voyage ou que les opérateurs en téléphonie, de là à considérer cette convergence troublante comme inexorable, il y avait une marge ! Que sont les ONG devenues et que veulent-elles ? On a l’habitude de dire que les images du Sud véhiculées au Nord sont plus révélatrices de l’identité de leurs producteurs que des réalités des sociétés représentées. Mais aussi que la manière dont on perçoit une situation détermine en grande partie le comportement adopté à son égard. Bref, que l’image est à la fois reflet de soi et moteur de pratiques. D’où l’interrogation : les attitudes induites par une bonne partie de l’imagerie ONGiste actuelle correspondent-elles aux finalités de ces organisations ?

Mais au fait, quelles sont ces finalités ? Caresser le public cible dans le sens du poil ? Séduire les jeunes et sortir des cercles de convaincus ? Travailler à une meilleure compréhension des réalités du tiers monde ? Lutter contre l’injustice des rapports Nord-Sud et se battre contre un système économique qui creuse l’écart entre riches et pauvres et détruit l’environnement ? Toutes celles-là oui, toutes à la fois, quitte à mélanger les moyens et les fins ou à justifier les premiers par les secondes. Fussent-ils incompatibles, ces objectifs apparaissent comme autant d’étapes obligées pour des ONG de développement pas vraiment en position de préférer l’une à l’autre. Elle est d’ailleurs bien là, la quadrature du cercle : exister sur le marché de l’image du tiers monde et se profiler comme acteur de changement ; vivre de l’intérêt et de l’argent du grand public et promouvoir des alternatives populaires ; vendre le Sud et changer le Nord ; conforter un système et y résister... Contradictoires sûrement, ces objectifs coexistent néanmoins. Il est des paradoxes plus défendables.


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