L’altermondialisme en mal de débouchés

Un bilan en demi-teinte

Six ans après son entrée fracassante sur la scène politique internationale, la mouvance altermondialiste est traversée d’interrogations quant à son propre avenir. L’euphorie est retombée et le triomphalisme n’est plus de mise. Pour beaucoup de protagonistes comme d’observateurs, le phénomène contestataire semble manquer de perspective et de prise sur les événements. Les diagnostics se recoupent en particulier sur le point le plus sensible : l’altermondialisme a réussi à mettre beaucoup de monde en mouvement, mais sa lisibilité reste problématique et ses résultats politiques concrets ne sont pas à la hauteur des espoirs initialement soulevés.

Le bilan de l’altermondialisme est généralement présenté en demi-teinte : « victoire morale » ou « idéologique », mais manque d’efficacité politique. A travers ses interventions publiques, il a contribué à déconstruire, au sein des opinions, le mythe de la « mondialisation heureuse », à montrer l’envers du décors – le coût humain, social et écologique effrayant des dynamiques marchandes et financières présentées jusqu’alors uniquement du point de vue de leur efficience supposée – et à mettre en question le dogme de la pensée unique. Et cela n’est pas rien, étant donné la force de frappe médiatique d’un « discours fort » qui, comme le disait Pierre Bourdieu « n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est » [1]. Mais cette percée au sein des opinions publiques, dont il faut aussi relativiser la portée car il semble que le mouvement ait atteint un « plafond » d’audience à mesure que sa présence et ses modes d’actions se routinisaient, ne s’est pas traduite pas un infléchissement réel des politiques libérales menées aux échelles nationales, régionales ou mondiales.

L’impact du mouvement de contestation de la mondialisation sur les institutions et les politiques est loin d’être nul, mais jusqu’à présent le rapport de force reste trop inégal pour qu’il aille au-delà d’un réagencement marginal de leurs orientations, souvent de nature rhétorique. A mesure que la critique du système mondial montait en puissance, aiguillonnée par les mobilisations successives, les élites mondiales multipliaient les effets d’annonce, faisant leurs les préoccupations de la mobilisation citoyenne pour en tirer un supplément de légitimité et lui enlever sa charge contestataire dans un même mouvement. [2] Qu’il s’agisse de l’accord sur l’accès aux médicaments génériques signé au sein de l’OMC en 2003 à Cancun ou de la décision des ministres du G8 de supprimer l’intégralité de la dette multilatérale de 18 pays pauvres très endettés, ces avancées « historiques », hypermédiatisées, ne passent pas de mesures en trompe l’œil, dont les effets réels sont limités par une batterie de conditionnalités et de procédures contraignantes.

Les organisations financières internationales travaillent quant à elles depuis plusieurs années à une reformulation de leurs politiques. Le mouvement altermondialiste a efficacement servi de caisse de résonance aux émeutes de la faim et aux crises financières qui, au Sud et à l’Est, ont jalonné l’application de leurs programmes. Mais le nouveau « consensus post-washington » en train d’émerger ne remet pas en cause le noyau de mesures des programmes d’ajustement structurel – levée des barrières aux importations, privatisations et austérité budgétaire. L’introduction des notions telles que « lutte contre la pauvreté », « société civile » ou « participation » dans les nouvelles stratégies de développement n’a pas pour objectif de démocratiser l’action publique. Elle participe d’une reconfiguration instrumentale et dépolitisée des rapports entre Etats et sociétés qui vise à rendre l’intégration au marché mondial « gouvernable » et « durable ».

Cette difficulté de l’altermondialisme à peser sur le cours de la mondialisation doit être analysée à l’aune des rapports de force réellement existants, à l’échelle internationale et au sein des nations. Pour ce qui est de l’Europe, les forces et le discours altermondialistes ont certainement beaucoup compté dans le « non » français au TCE. Si celui-ci constitue un coup de semonce indiscutable adressé aux politiques et aux experts néolibéraux, il est trop tôt pour mesurer son onde de choc réelle sur les institutions européennes. D’autant que les grands médias en France et en Europe se sont empressés d’escamoter ses dimensions sociale et antilibérale, pour le travestir en réflexe archaïque et chauvin, preuve supplémentaire du « déclin » d’une France accrochée à un modèle social dépassé. Les mobilisations continentales à venir montreront si le mouvement social européen est suffisamment fort pour imposer une voie de sortie sociale et démocratique à la crise actuelle du projet européen.

Car rien n’est encore acquis au sein des arènes intergouvernementales. Le paradigme libéral est sans doute ébranlé, mais il ne vacille pas. Les clivages principaux entre pays concernent plutôt les modalités de mise en œuvre de la libéralisation et le rôle des instances multilatérales dans la régulation des échanges. Les échecs des négociations des conférences de l’OMC à Seattle et à Cancun doivent être correctement interprétés : les pays du Sud – Chine, Brésil ou pays ouest-africains producteurs de coton - ne s’allient non pas tellement pour s’opposer à l’ouverture de leurs économies au marché mondial, mais pour mieux la monnayer contre l’ouverture des marchés nord-américains et européens à leurs propres (agro-)industries d’exportation.

La succession des attaques terroristes et le fantasme du « choc des civilisations », funeste prophétie autoréalisatrice, obscurcissent encore le tableau. Loin d’attirer les attentions sur les véritables racines du « mal-être mondial », elles font du maintien de la sécurité globale le nouvel objectif prioritaire de la communauté internationale. Objectif tout à fait compatible avec la progression de la mondialisation néolibérale : ce sont les corps qu’il s’agit de contrôler, les flux de marchandises, eux, doivent être intensifiés car ils contribuent à « intégrer » les territoires et les populations à l’ordre mondial.

Au niveau national ensuite, les forces intégristes et nationalistes disputent férocement aux mouvements progressistes les bénéfices politiques de la progression des précarités et de l’augmentation des angoisses générées par la mondialisation, tandis que les gouvernements, de droite ou de gauche, au Sud comme au Nord, conservent un calendrier néolibéral (flexibilisation du marché du travail, privatisations, démantèlement des protections sociales) qu’ils appliquent avec plus ou moins de rigueur suivant l’intensité des résistances sociales. Qui plus est, dans de nombreux pays -Maroc, Egypte, Indonésie ou Russie - la « guerre contre le terrorisme » constitue le prétexte rêvé pour remettre en question les timides libertés publiques fraîchement conquises. Le nouveau contexte est franchement hostile aux mouvements citoyens qui s’opposent aux politiques néolibérales. Leurs espaces d’expression sont pris en tenaille par la radicalisation des logiques répressives d’Etats qui ont fait de « l’entrée dans la mondialisation » leur doctrine officielle et la montée en puissance des mouvements conservateurs, qu’ils soient nationalistes ou religieux.

Des convergences sous tension

Mais ce manque - relatif - d’efficacité politique doit aussi être relié aux caractéristiques de la dynamique altermondialiste. En effet, l’altermondialisme est et reste avant tout la convergence d’un ensemble fortement hétérogène de mouvements sociaux, d’ONG et de syndicats en désaccord, plus ou moins profond, avec la gestion néolibérale du processus de mondialisation et à la recherche de nouvelles manières - plus démocratiques, solidaires et écologiques – d’envisager l’inévitable « vivre ensemble mondial ». Cette convergence se fait sur le mode du consensus et du réseau, ce qui permet de rassembler un maximum de monde autour d’une même revendication (exemple des manifestations contre la guerre) ou d’un cadre minimal commun (exemple de la charte des principes du Forum social mondial) tout en laissant un maximum de liberté à chacun des participants pour poursuivre ses propres revendications et organiser ses propres activités.

Si un axe commun se dégage de la diversité inhérente à la mouvance altermondialiste – l’idée que les droits des gens (sociaux, politiques, culturels et écologiques) priment sur le droit des affaires – et si cette multiplicité d’acteurs est source d’enrichissements mutuels et permet de relier des problématiques trop longtemps traitées séparément, elle génère également une série de tensions, voire de contradictions, qui handicapent sérieusement son développement et troublent sa lisibilité de l’extérieur. Ces tensions ressortent particulièrement lorsqu’il s’agit d’avancer dans la description plus précise de cet « autre monde possible », dans la définition d’objectifs politiques et de stratégies pour les atteindre. Elles se jouent sur plusieurs plans.

Un premier type de tension renvoie à des divergences « de fond », c’est-à-dire à des différences de vision et de positionnement politiques sur des enjeux importants. Ces divergences se sont multipliées, et dans une certaine mesure accentuées, à mesure que la mouvance altermondialiste accueillait de nouveaux groupes et embrassait de nouvelles thématiques. Elles touchent à des questions telles que le mode de développement à promouvoir – doit-il continuer à dépendre de la croissance de la production économique ? –, le degré et la nature des régulation des échanges économiques visant à garantir l’intérêt général, le partage des rôles entre États-nations et organisations internationales dans la démocratisation du système mondial, l’articulation entre reconnaissance de droits culturels et principes universels – droits humains, démocratie, laïcité – au sein des sociétés, etc. Ces divergences ne doivent pas être sous-estimées, elles renvoient à des traditions nationales spécifiques tout comme à la diversité des paradigmes politiques sous-jacents à l’engagement altermondialiste : républicain, socialiste, écologiste, féministe, tiers-mondiste et identitaires.

Les tensions entre sensibilités altermondialistes se jouent aussi à un niveau plus stratégique, en particulier dans le rapport au pouvoir institutionnel – Etats, parlements et partis. Si une partie de la mouvance, d’inspiration libertaire ou néo-zapatiste, estime qu’il faut « changer le monde sans prendre le pouvoir », la question de la traduction politique des idées altermondialistes taraude la majorité des militants. Pour certains, il s’agit d’allier le mouvement à un parti ou à des parlementaires présentant un agenda clairement altermondialiste, voire créer un parti capable de porter la voix altermondialiste, de manière à être représenté au sein des lieux où sont réellement prises les décisions. [3] Ce groupe se divise ensuite évidemment sur la question du parti ou du candidat à soutenir. Mais le gros des troupes altermondialistes perçoit le double danger de l’éclatement et de la récupération qui guette toute aventure partisane, qu’elle soit « révolutionnaire » ou « sociale-démocrate ». La seule voie démocratique efficace consiste pour eux à susciter l’adhésion d’une partie toujours plus grande de la population aux idées altermondialistes en vue de « peser » sur les décisions politiques.

Un troisième ordre de tensions est plus directement lié à la dynamique interne de l’altermondialisme. La diversité des points de vue que nous avons esquissée va souvent de pair avec une diversité d’identités, de cultures militantes (reposant sur la participation ou sur la délégation) et de modes de légitimation (par le poids organisationnel, l’ancrage social ou l’expertise) qui rendent les processus de concertation particulièrement laborieux. D’autant que les organisations s’inscrivent dans la mouvance altermondialiste au départ de leurs campagnes propres et que beaucoup d’entre elles considèrent avant tout les lieux de rencontre – en particulier les forums – comme des caisses de résonance de leurs campagnes du moment. Lorsque ce climat concurrentiel l’emporte sur les logiques de coopération, le mouvement altermondialiste prête le flanc à ceux qui n’y voient qu’une longue juxtaposition de chapelles militantes.

Si ces tensions sont propres à tout grand mouvement social ou politique – pensons à l’histoire du mouvement ouvrier –, elles sont particulièrement aigues dans le cas du mouvement altermondialiste. Il serait tout aussi préjudiciable pour la viabilité de la dynamique altermondialiste de vouloir les occulter que de vouloir les trancher à tout prix. Il faut au contraire que cette complexité soit reconnue, que les différents points de vue soient explicités et débattus le plus systématiquement possible et que de nouveaux modes de concertation soient expérimentés. Non pas pour rechercher l’unanimité sur l’ensemble des questions en discussion, mais pour progresser le plus possible dans la définition de perspectives communes et d’alliances durables dans un certain nombre de problématiques importantes – biens publics mondiaux, réforme des organisations internationales, souveraineté alimentaire, commerce mondial équitable, taxes mondiales redistributives, etc.

Sans verser pour autant dans le volontarisme, il est indéniable que la re-dynamisation des convergences dépend dans une bonne mesure de la maturation politique des mouvements et des organisations altermondialistes et de leur capacité à prendre du recul par rapport à leurs propres priorités et leurs pratiques et à « monter en généralité » pour envisager des scénarios qui répondent à la diversité des approches et des préoccupations.

Cet effort de cohérence et de cohésion doit contribuer à construire un « pôle » visible, crédible et intelligible au-delà du cercle des initiés. Et en particulier au sein des couches populaires précarisées et désorientées, dont l’intégration à la dynamique altermondialiste reste problématique. C’est pourtant à cette partie de la population, la plus exposée aux ravages de la mondialisation libérale, que l’altermondialisme doit s’efforcer d’offrir des perspectives convaincantes de mieux-être social partagé. Pour contrecarrer les amalgames entre rejet de la mondialisation et repli sur son espace national, sa culture ou sa religion cultivés avec succès par les forces conservatrices. Et gagner l’ampleur et la légitimité qui lui manquent pour faire progresser ses vues à l’échelle internationale.


Notes

[1Pierre Bourdieu, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998.

[2La confusion entre discours altermondialiste et discours dominant atteint certainement son paroxysme avec les « Objectifs du millénaire pour le développement » des Nations unies, qui sont mis en scène comme le défi par excellence devant lequel la communauté internationale – organisations financières, gouvernements et sociétés civiles confondus – doit taire ses divergences pour mieux s’unir dans un même combat.

[3Ces tensions sont d’autant plus fortes que dans beaucoup de pays certains grands mouvements sociaux et syndicats sont plus ou moins explicitement liés à des partis au pouvoir ou dans l’opposition, qu’il s’agisse des mouvements de masse en Inde, de sans-emplois en Argentine, du réseau Globalize Resistance au Royaume-Uni ou des syndicats en Europe.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Manière de voir - en lutte ! - Etat des résistances dans le monde

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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