Afghanistan : l’ONG suisse au centre d’un massacre réfute tout prosélytisme

Bible contre charia ? Quelques jours après la mort de huit humanitaires occidentaux et de deux Afghans dans la province du Badakhchan, dans le nord-est de l’Afghanistan, l’organisation non gouvernementale pour laquelle ils travaillaient, Mission internationale d’assistance (IAM), fondée à Kaboul le 2 février 1966 et inscrite au Registre genevois du commerce depuis le 8 juin 2000, est au cœur de cette tragédie. Les auteurs du massacre justifient leur acte arguant que les humanitaires s’adonnaient au prosélytisme.

Contacté à Kaboul, son directeur néerlandais Dirk Frans réfute ces accusations : « Nous sommes une organisation ouvertement chrétienne. C’est ainsi que nous sommes enregistrés auprès du gouvernement afghan. Notre statut est sans équivoque. » La Mission internationale d’assistance, qui a son siège social à Genève sans être toutefois enregistrée comme la plupart des ONG auprès de la chancellerie du canton, n’a pas de bureau dans la Cité de Calvin et a concentré ses activités opérationnelles en Afghanistan. Dirk Frans rappelle que son organisation est signataire du code de conduite destiné aux ONG et élaboré par le Comité international de la Croix-Rouge qui prohibe tout prosélytisme.

Comment se concrétise dès lors l’engagement chrétien qu’a pris l’ONG genevoise ? « C’est notre foi chrétienne qui explique notre présence ici. C’est suffisant  », précise son directeur, qui ajoute que IAM « ne distribue pas de bibles en dari [ndlr : l’une des langues parlées en Afghanistan] ». Dans l’extrait du registre du commerce, le but de l’organisation ne laisse pas transparaître un comportement prosélyte : « Former le peuple en Afghanistan à donner des soins adéquats et le traitement aux malades, à prévenir les maladies, à répondre aux situations d’urgence, à participer à l’instruction des enfants […] ».

Lundi, les dépouilles des victimes ont été remises aux familles à Kaboul. Une bonne partie d’entre elles pourraient d’ailleurs, triste ironie de l’Histoire, être inhumées dans le « Cimetière britannique » où furent ensevelis des soldats lors de la seconde guerre anglo-afghane de 1879. Parmi elles, des infirmières, des médecins, des ophtalmologues et un dentiste dont six Américains, une Britannique et une Allemande. Les huit humanitaires avaient entrepris une mission délicate de trois semaines. Dans la province du Nouristan, ils ont parcouru près de 5 kilomètres dans la montagne pour accéder à des villages et à une ville afin d’y apporter des soins, notamment ophtalmologiques. «  Depuis 1966, nous avons soigné les yeux de millions d’Afghans, poursuit Dirk Frans. Nous avons accompli cette dernière mission sur invitation des autochtones. » Sans escorte armée.

Les huit personnes ont été exécutées par une dizaine d’hommes barbus lors de leur retour vers Kaboul, dans une forêt de la province du Badakhchan. Leurs effets personnels ont été volés. Parmi les victimes, une doctoresse britannique, Karen Woo, 36 ans, qui devait se marier ces prochains jours à Londres. Ses parents insistent : elle n’était pas religieuse et était en Afghanistan pour « des raisons purement humanitaires ». Dirk Frans ajoute qu’elle n’appartenait pas à part entière à son ONG, mais qu’elle avait répondu à l’appel d’IAM qui avait besoin d’un médecin généraliste.

Le massacre a été revendiqué par plusieurs groupuscules extrémistes dont le Hezb-e-Islami et les talibans. Un bon connaisseur de l’Afghanistan s’étonne toutefois que l’ONG genevoise se soit rendue dans le Nouristan. «  Contrairement à ce qu’on croit, il n’y a pas que le sud qui soit dangereux. Depuis un an, la situation dans le nord s’est fortement détériorée et y est très périlleuse. Pressés au sud, les talibans se sont en partie redéployés au nord et tentent de pousser les Allemands à quitter le pays. » De fait, aucune autre organisation ne s’aventure dans la région, où règne en partie la charia. L’expert estime que l’ONG suisse a sous-estimé les risques : « Jusqu’ici, elle a eu de la chance, d’autant qu’elle opérait surtout dans des zones présentant moins de risques.  » Coordinateur des opérations de Médecins sans frontières en Afghanistan, Brice De Le Vingne ne cache pas que, pour accéder à certains endroits, son organisation négocie « avec tous les acteurs pendant des mois ».

Depuis un an, la presse afghane se fait toujours plus l’écho de dérapages prosélytes. Réels ou fictifs ? Difficile de le dire. De l’avis de nombreux observateurs, l’hostilité envers les étrangers a augmenté, et ceux-ci sont moins nombreux sur le terrain. Quant à IAM, revenue en Afghanistan après avoir été expulsée par les talibans en 2001 au même titre que d’autres chrétiens, elle refuse de se retirer après quarante-quatre ans de présence au cours desquels seuls quatre collaborateurs ont été tués. Elle revendique son statut d’association suisse, conclut son directeur Dirk Frans, «  car comme la Suisse, nous adoptons une attitude neutre ».

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