L’Egypte de Sissi : un régime terroriste, néo-fasciste, et génocidaire

Au moment où nos gouvernements s’apprêtent à normaliser ouvertement ou plus discrètement leurs relations avec l’état égyptien de l’ex-chef des armées et désormais président Abdel Fattah al-Sissi, il faut nous interroger sur la nature de ce pouvoir. De quoi parle-t-on ici ?

Un régime illégal

Tout d’abord, il s’agit d’un régime illégal, né dans le coup d’état militaire du 3 juillet 2013 et qui se maintient au pouvoir par des moyens barbares : répression et persécution des opposants tant islamistes que libéraux, laïques, et sécularistes (ainsi le Mouvement du 6 avril a lui-même été banni), emprisonnement par milliers (l’ONG égyptienne Wiki Thawra, qui maintient la banque de données la plus complète sur ce sujet, indique que plus de 41.000 opposants ont été emprisonnés depuis le coup d’état, c’est-à-dire en moins d’un an), massacres de masse de protestants pacifiques (on y reviendra), et dernière nouveauté, « condamnations à mort de masse », plus de 500 opposants condamnés à mort collectivement lors de parodies de procès-minute (Le point.fr) . Une horreur.

Quant à la récente farce de l’élection présidentielle des 27 et 28 mai, pure opération de propagande visant à conférer une légitimité populaire à ce régime ultra-violent, elle tourna vite au fiasco devant le taux d’abstention massif des égyptiens, qui ne se trompèrent pas sur cette parodie d’élection bidon, dont le seul autre candidat était un simple faire-valoir au Maréchal Sissi, histoire d’avoir au moins deux challengers.

Du reste, les forces d’opposition au premier rang desquelles les Frères Musulmans étant soit interdites, soit emprisonnées, soit condamnées à mort de façon arbitraire, soit carrément massacrées dès qu’elles tentent de manifester, la concurrence avait été d’office éliminée. Ce qui on en conviendra aide grandement à « gagner » une élection ! La totalité des organisations humanitaires, d’Amnesty à Human Rights Watch ont d’ailleurs dénoncé cette sinistre comédie, HRW soulignant dans son rapport que « les arrestations de masse de milliers de dissidents politiques tant islamistes que sécularistes ont anéanti l’arène politique et privé ces élections de toute valeur. » Qu’il soit chef-des-armées, Maréchal ou Président, le règne de Sissi, né dans un putsch et maintenu dans le sang et la répression, reste donc aussi illégal et illégitime qu’il l’était au soir du 3 juillet.

Un régime terroriste

Mais Sissi n’a pas seulement annihilé les acquis démocratiques du Printemps Arabe et renvoyé l ’Egypte 30 ans en arrière en restaurant une dictature militaire et un régime népotiste corrompu jusqu’à l’os, à la Moubarak, dont les amis en exil reviennent d’ailleurs tous au pays (cf Foreign Policy), en rachetant leur amnistie à coup de millions. L’Egypte d’aujourd’hui est bien pire que celle de son prédécesseur, encore moins libre et avec un pouvoir infiniment plus violent. Le Dr Khalil al-Anani, Professeur spécialiste du Moyen-Orient à l’université américaine John Hopkins, parle d’une « République de la terreur » (cf. Al Jezeera) et en offre un portrait saisissant.

Interdiction des principaux partis d’opposition y compris leurs activités sociales et charitables, fermeture des médias dissidents, propagande insensée et culte de la personnalité (cf. The Africa Report) à côté duquel même la Corée du Nord fait figure d’amateur, persécution sauvage des dissidents, arrestations par milliers d’opposants, critiques, journalistes, intellectuels, etc. y compris les plus modérés (cf. HRW), condamnations à mort collectives dans des procès factices, civils jugés dans des tribunaux militaires d’exception comme la loi le permet désormais, etc., en moins d’un an, Sissi a bel et bien fait de l’Egypte un des pires états du monde.

Dans un récent rapport, Amnesty International documente comment le gouvernement Sissi « utilise tous les moyens à sa disposition pour écraser toute opposition et violer les droits humains les plus élémentaires ». Ailleurs, l’ONG parle d’un « état de violence sans précédent » depuis le 3 juillet. (Ces conclusions font l’unanimité chez les autres ONGs humanitaires indépendantes.)

Si les mots ont encore un sens, Sissi est donc bien un terroriste d’état, le pire de la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord après Assad.

Quant aux conditions de détention de ses prisonniers politiques, elles sont tout simplement inhumaines : la torture est bien évidemment courante, de même que la privation de nourriture et soins médicaux, et le harcèlement sexuel des détenu(e)s femmes et hommes. Pire, des centaines de mineurs et d’enfants dont certains n’ont pas plus de 14 ans figurent parmi les détenus, qui plus est emprisonnés avec des adultes, et ce au mépris de la loi égyptienne qui interdit l’incarcération de mineurs de moins de 15 ans ainsi que leur mélange avec des adultes derrière les barreaux. D’après tous les témoignages de visu, les conditions de détention sont inhumaines : cellules surpeuplées et asphyxiantes, absence d’hygiène minimale, privation de soins médicaux et de nourriture, absence de recours légal et d’accès à un avocat, violences psychologiques, mais aussi, souvent, sexuelles sur ces mineur(e)s (cf. The Telegraph).

Un régime de type néo-fasciste

L’état-boucher de Sissi est également bel et bien un régime néo-fasciste, au sens des fascismes historiques tel l’Italie de Mussolini, dont il présente la plupart des caractéristiques : militarisme effréné ; brutalité répressive et persécution des dissidents ; mépris souverain pour les droits humains ; propagande d’état, censure des médias d’opposition, et culte de la personnalité autour d’un « chef » censé incarner la nation toute entière, d’un « homme fort » machiste et « viril » dont la surpuissance est mythifiée à longueur de journées dans les organes propagandistes ; nationalisme exacerbé (mais de pacotille) se faisant passer pour du patriotisme authentique ; discours officiel démagogue, populiste, et manichéen, avec un binarisme du « eux » contre « nous » (ici, les vilains « Frères Musulmans terroristes » contre les « bons égyptiens pro-Sissi ») : politique du bouc émissaire vilifiant un groupe particulier désigné comme Ennemi de la Nation et à ce titre ciblé pour extermination finale (juifs, communistes, ou dans ce cas Frères Musulmans) ; mobilisation des partisans civils utilisés comme force d’intimidation (par exemple lors d’élections) et, si besoin est, force de frappe physique contre les opposants (le phénomène de la « lynch mob » pro-Sissi est partout présent, cf. Foreign Policy ) ; endoctrinement et lavage de cerveaux de la jeunesse nationale, enfants y compris, dans la propagande militariste, afin de supprimer toute possibilité de libre arbitre (voir la vidéo écœurante en bas de cet article), etc.

Tous ces traits saillants des fascismes historiques sont également ceux du régime Sissi.

Un état génocidaire

En tant que chef-des-armées, en plus des exactions mentionnées ci-dessus, le général Sissi est également coupable, littéralement, de multiples actes de génocide, et ce selon la définition et les textes de loi internationale en vigueur.

C’est en effet avec un coup d’état suivi de pas moins de trois massacres d’opposants politiques et de manifestants en six semaines (essentiellement des Frères Musulmans et partisans du Président élu Morsi) que Sissi fit son entrée sur la scène égyptienne et internationale : tuerie du 7 juillet 2013 qui fit 51 victimes (cf. i24N EWS) ; second bain de sang le 27 juillet, qui n’ajouta pas moins de 70 victimes. Le pire massacre, le troisième, eut lieu le 14 août, lors du raid contre les camps et « sit-in » des partisans de Morsi sur les places du Caire al-Nahda et Rabba al-Adawiya. Presque un millier d’égyptiens sans défense, hommes, femmes, et enfants, furent massacrés par les forces armées du général Sissi, le gouvernement égyptien reconnaissant lui-même 800 morts et plus de 4000 blessés entre le 14 et le 16 août, tous parmi les opposants à de rares exceptions (cf. RIA Novosti).

Dans son rapport du 19 août, Human Rights Watch décrit cette boucherie comme « le pire homicide de masse dans l’histoire moderne de ce pays ». Rien de moins. Ce jour-là, le zèle des hommes de Sissi transforma les mosquées du Caire en morgues débordant de cadavres (cf.The Huffington post). Et rien de tout cela ne convainquit le Président Obama d’arrêter l’aide américaine à ce gouvernement. Pire, il préféra violer délibérément la Constitution et les lois américaines, comme le Foreign Assistance Act, dont la section 508 force les autorités U.S. à « interrompre toute assistance à un pays dont le chef d’état légitimement élu [dans ce cas, Morsi] est déposé par un coup d’état militaire ou par décret. » Obligation que le président américain, de surcroît Constitutionnaliste de formation diplômé d’Harvard, pouvait difficilement ignorer, d’autant plus que la presse internationale se chargea, en vain, de le lui rappeler.

Or, non seulement Obama poursuivit l’aide américaine à coups de centaines de millions de dollars, mais avec le Pentagon, il tente depuis janvier d’y rajouter la partie militaire, initialement gelée après le coup d’état (cf. Agence Ecofin). Le gouvernement Hollande, par la voie de son Ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius, vient lui-même de reconnaître, en catimini, honteusement, le Président Sissi (cf. Saphirnews). Et ce malgré les multiples tueries d’égyptiens par les forces armées du général, malgré la féroce répression des opposants de tout bord, malgré les condamnations à mort de masse dont l ’Egypte s’est maintenant fait une spécialité.

Comme quoi lorsqu’il s’agit de soutenir des autocrates, despotes, tyrans et assassins de masse dans le monde arabo-musulman (et au delà), nos dirigeants, qu’ils soient de droite ou de gauche, n’hésitent jamais à piétiner leur propre Constitution, trahir leurs beaux principes « droitsdel’hommistes », et violer les lois qu’ils jurent pourtant formellement, dans le cas d’Obama, sur la Bible et main sur le cœur, de respecter.

Bien évidemment, aucune enquête ni même une simple reconnaissance ne fut accordée par le gouvernment égyptien aux victimes et à leurs familles (cf. Amnesty international). Au contraire, Sissi distribua des médailles du mérite à ses tueurs pour « service rendue avec honneur à la nation », sa façon à lui de cracher sur les cadavres encore chauds de ses centaines de victimes. Le massacre des sit-in du Caire et la condamnation internationale qui suivit, aussi timide soit-elle tant nombre de nos politiciens et médias racistes et islamophobes regardent avec une satisfaction secrète la tuerie de gens présentés comme des « islamistes », n’arrêta en rien la barbarie des hommes de Sissi : ainsi, le samedi 25 janvier 2014, pour la quatrième fois, ceux-ci tuaient à nouveau allègrement 50 manifestants pro-Morsi lors du 3ème anniversaire du Printemps Arabe, marquant à leur façon cette célébration historique (cf. The New York Times). Le Ministère de l’Intérieur se vantant même avec candeur d’avoir en plus arrêté plus de 1000 opposants dans tout le pays dans cette seule journée !

Ajoutons que contrairement aux mensonges ignobles des partisans de Sissi y compris une bonne partie de la diaspora égyptienne pseudo-libérale, la quasi totalité des victimes de ces multiples massacres étaient sans armes et sans défense. Ceci est attesté par quatre types de preuves : a) les interviews des survivants b) les reportages sur le terrain tant de la presse occidentale que moyen-orientale, y compris de la part des sources les plus irréprochables comme Reuters et c) les preuves vidéos et photographiques d) la totalité des ONGs humanitaires, d’Amnesty à Human Rights Watch.

Deux constatations factuelles sont à faire ici :

1. Comme le décompte des morts le prouve et bien que les médias se taisent sur ce fait, Abdel Fattah al-Sissi est maintenant le second plus grand tueur de masse de toute la région Moyen-Orient-Afrique du Nord, juste après Assad, qui fut d’ailleurs le premier et le plus enthousiaste des fans du terroriste égyptien. Le Tortionnaire de Damas a de suite reconnu le Boucher du Caire comme un de ses paires. (cf. The New York Times)

2. Selon la définition légale et internationale en vigueur, à savoir la « Convention sur le Génocide » du 9 décembre 1948, Sissi est bien coupable d’actes de génocide, puisque cette définition comprend l’élimination d’opposants politiques ainsi que de « membres d’un groupe national ou religieux », ce qui est le cas des tueries répétées de manifestants du Caire les 7 et 27 juillet, 14 août 2013, et 25 janvier 2014, et que les Frères Musulmans, sa cible principale, sont bien un « groupe national et religieux ». Il est ici important de réaliser que le génocide tel que le droit international le définit n’implique aucunement l’extermination totale d’un groupe entier. Ainsi, « la destruction d’une partie seulement de ce groupe constitue aussi un génocide. Les autorités retiennent en général comme critère essentiel l’intention de détruire un nombre substantiel de membres d’un groupe, à savoir le massacre de masse. Mais un individu peut selon la loi être reconnu coupable de génocide même s’il ne tue qu’une seule personne, pour autant qu’il participait délibérément à un projet plus vaste d ’élimination du groupe auquel cette personne appartenait. » L’idée selon laquelle il faudrait tuer des millions pour être coupable de génocide est totalement fausse. Les textes et les cas concrets sont absolument clairs sur ce sujet. Exemple célèbre : Pinochet et le Chili. Arrêté en Angleterre sur mandat d’arrêt international alors qu’il rendait visite à sa vieille amie Maggie Thatcher, Pinochet fut extradé au Chili pour y être jugé. Il fut reconnu coupable de génocide pour l’assassinat de seulement (si l’on peut dire) quelques milliers d’opposants politiques tout au long de sa carrière de dictateur. Même chose pour l’ancien président éthiopien Mengistu en 2006. Encore plus récemment, en mai 2013, le général Efrain Rios Montt, lui-même surnommé « le Pinochet guatémaltèque » a lui aussi été jugé coupable de génocide pour la mort de 1 771 indigènes mayas.

Sissi, à 1400 victimes en 8 mois, sans compter les milliers de blessés, tous exécutés par ses forces d’armées comme opposants politiques, manifestants, et /ou membres d’une confrérie religieuse nationale, est donc pleinement dans le cadre du génocide, comme les trois cas cités ci-dessus. Plusieurs organisations humanitaires travaillent déjà en lien avec des avocats en droit international dans l’espoir de pouvoir un jour lancer un mandat d’arrêt contre le Boucher du Caire. Il reste à souhaiter que ce terroriste d’état et tueur de masse génocidaire ait, comme Pinochet, l’inconscience de sortir de son pays et de se faire arrêter un beau jour sur mandat d’un juge local qui aura jugé les preuves à charge du dossier suffisantes.

Il n’y a qu’un seul endroit où lui et son compère Assad, les deux plus grands tueurs de masse du monde arabo-musulman (car même Al Qaeda n’arrive pas à assassiner 1000 personne en une seule journée) appartiennent en droit : La Cour Criminelle Internationale de La Hague, où l’on doit espérer les voir bientôt, pieds et poings liés.

Après quoi il faudra également tenir pour responsables de leurs actes et décisions ceux qui auront reconnu, aidé, armé et/ou financé ce régime, à commencer par Obama, jusqu’aux petits lâches et traîtres aux droits humains comme Hollande et Fabius. Dans cette affaire, tous ceux-là doivent être désignés sans fioriture ni euphémismes pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ont choisi d’être : des alliés objectifs et des sponsors d’un des pires terroristes d’état et meurtriers de masse de la région.


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