Kenya : inertie de la société civile, vacuité des politiques agricoles

Au-delà des facteurs conjoncturels et climatiques, la crise alimentaire kenyane trouve ses origines dans la désertion par l’Etat de la sphère agricole. L’intensité de cette crise amènera-t-elle enfin le gouvernement à revaloriser une petite production étouffée par le prix des intrants ? En l’absence de pression structurée de la société civile sur la question, on peut se permettre d’en douter.

Le Kenya est classé par la FAO comme « pays déficitaire sur le plan alimentaire ». Lors de la pénurie de l’année 2008, deux facteurs circonstanciels sont venus s’ajouter à cette fragilité structurelle et à la hausse des prix mondiaux, pour affaiblir davantage encore les capacités nationales à subvenir aux besoins des 30 millions de Kenyans. Tout d’abord, les violences post-électorales de 2007-2008 ont déplacé plus de 100 000 paysans de la Vallée du Rift, le grenier à blé du pays. Il faut savoir qu’à elle seule, cette région compte pour plus de 75% de la production alimentaire nationale et qu’elle produit notamment l’essentiel du maïs, le premier aliment des Kenyans. Les violences étant apparues peu avant la période de mise en culture, moins de la moitié des terres des principales régions productives ont pu être labourées.

Les mauvaises conditions climatiques de l’année 2008 constituent le deuxième facteur aggravant. La pluviosité a été anormalement faible dans tout le pays. Les récoltes ont donc été particulièrement maigres, même dans la région traditionnellement humide de la province centrale, où les familles vivent de la production à petite échelle de maïs et de haricots. Dans le seul district de Keiyo, plus de 170 000 personnes ont été en proie à la famine. Les effets cumulés de la violence ethnicopolitique, de la sécheresse et de la hausse des prix du pétrole ont donc entraîné une chute spectaculaire de la production alimentaire en 2008.

Dans ce contexte, l’inflation des produits alimentaires est passée de moins de 20% pour l’année 2007 à 36,8% pour les cinq premiers mois de l’année 2008. D’après les chiffres du Bureau central des statistiques, le prix des tomates a augmenté de 44,6% sur ces mêmes cinq mois (Mathiu, 2008). Les plus affectés par cette hausse des prix sont bien sûr les plus pauvres, ceux qui consacrent la plus grande partie de leur revenu à l’achat de nourriture.

Stratégies d’adaptation populaires

Les réactions des pauvres ont été relativement uniformes au Kenya, qu’ils habitent la ville ou la campagne. La principale adaptation à la crise a pris la forme d’une résurgence de l’économie « kadogo », pour reprendre une expression kiswahili largement utilisée par les médias, soit l’économie « à petite échelle », qui revient pour les petits commerçants à réduire les portions de sel, de thé, de sucre ou de farine pour qu’elles restent accessibles au plus grand nombre. Dans les bidonvilles, le prix des portions de graisse à frire est tombé à 5 shillings (5 cents d’euro), et celui des plats de maïs et de haricots bouillis à 10 shillings (10 cents d’euro). Les plus pauvres ont poussé cette stratégie d’adaptation plus loin encore en devenant végétarien pour un temps, le prix des légumes courants ayant augmenté moins vite que celui de la viande.

D’autres types d’ajustements socioéconomiques ont pu être observés : les pauvres urbains les plus vulnérables ont déménagé vers les quartiers les moins chers, ce qui a gravement accentué la surpopulation dans les bidonvilles et augmenté la pression sur les loyers les plus bas. Dans les zones rurales des régions les plus arides, les hommes ont dû parcourir des distances de plus en plus grandes pour trouver de l’eau et des pâtures, tandis que les femmes et les enfants n’ont eu d’autre choix que de manger des fruits sauvages toxiques pour ne pas mourir de faim (Action Aid, 2007). D’après Roger Yates, directeur d’Action Aid, « la population de l’ensemble de la région de la Corne de l’Afrique devra faire l’objet d’une aide alimentaire internationale jusqu’en 2009 ».

Inertie de la société civile kenyane

Bien que la crise ait attisé les sentiments de désespoir, de désillusion et de trahison au sein de la population pauvre, les rues kenyanes n’ont pas été le théâtre de manifestations de masse du type de celles qui ont agité le Cameroun, Haïti ou l’Egypte. La seule manifestation publique contre la hausse des prix de l’alimentation, tenue en juin 2008 par une série d’associations de quartier, a été dispersée en moins de trente minutes par la police anti-émeute de Nairobi. Plusieurs militants ont été arrêtés puis relâchés. Les membres de l’« Assemblée des citoyens » qui s’apprêtaient à rendre publique une proposition alternative de budget ont connu le même traitement.

Cette inertie relative de la société civile kenyane sur la question de l’augmentation du prix des denrées alimentaires s’explique de plusieurs façons. Tout d’abord, la nourriture est toujours disponible, même si son prix a augmenté. Le pays a d’ailleurs connu d’autres crises alimentaires, parfois bien plus graves, comme celles de 1980 et de 1991-1992. [1] Et les régions les plus arides sont en réalité dans une situation de disette chronique : elles sont l’objet de campagnes permanentes de la part d’organisations humanitaires comme le Secours catholique.

Deuxièmement, la société civile s’est essentiellement forgée dans la lutte pour le respect des libertés et de l’Etat de droit, et les organisations les plus revendicatives sont globalement absentes du terrain économique et social en général et de celui de la sécurité alimentaire en particulier. Les états de service plutôt satisfaisants du gouvernement de Mwai Kibaki en matière de respect des droits humains, à tout le moins durant les trois premières années de son mandat, ont quelque peu désarçonné ces mouvements civiques. La détérioration de la gouvernance à laquelle on assiste depuis 2005 semble cependant les avoir revigorés.

On ne peut cependant s’empêcher de penser que le sentiment, largement répandu au sein de la population, que le gouvernement n’a pas levé le petit doigt pour protéger les Kenyans de la crise, a fortement contribué à la flambée de violence politique qui a suivi les élections de 2007.
L’opposition en a d’ailleurs fait un argument de campagne afin de mobiliser les électeurs contre le gouvernement. Quoi qu’il en soit, la culture de la protestation publique spontanée est très faible au Kenya (qu’il s’agisse de problèmes politiques ou sociaux), ce qui explique le manque de dynamisme de la société civile par rapport à d’autres pays africains. La pression économique subie par les pauvres a plutôt tendance à se traduire par une augmentation de la criminalité et d’autres pathologies sociales (violences conjugales, suicides, etc.).

Carences des politiques agricoles

La réponse des autorités nationales à la crise alimentaire de 2008 a essentiellement pris la forme de mesures ponctuelles. Le gouvernement a notamment supprimé la TVA sur le maïs, dans l’espoir que les détaillants diminuent leur prix. La taxe sur les importations de blé est passée de 35 à 10%, tandis que celle sur le maïs a été temporairement supprimée. Ce qui n’a pas empêché le prix de ces deux produits de continuer à augmenter d’environ 40%.

La crise trouve pourtant ses racines principales dans les politiques agricoles de marché qui prévalent au Kenya depuis une vingtaine d’années. Car la principale contrainte qui pèse sur le développement de l’agriculture nationale reste le coût des intrants, trop élevé pour la majorité des petits producteurs. Le gouvernement a en effet mis un terme au subventionnement public de l’agriculture dans les années 1980, sous la pression des pays occidentaux. Conséquence de cette « réforme », les coûts de production ont augmenté de plus de 200% au cours des vingt dernières années. En 2008, l’Etat kenyan n’a consacré que 5% de son budget à l’agriculture, soit la moitié de l’objectif que s’étaient fixés les pays du continent lors du Sommet des chefs d’Etat africains de 2004. Pour n’avoir rien fait pour protéger les petits producteurs de la hausse du prix des intrants, le gouvernement kenyan doit donc être considéré comme coresponsable de la crise alimentaire actuelle.

Force est donc de constater que les innombrables déclarations de politique agricole sont restées lettre morte. En théorie, les plans de développement agricole élaborés successivement ces vingt dernières années parlent de « réduction du coût des intrants », mais en pratique presque rien n’a été fait. Le plan de développement intégré dans le dernier programme en date - « Vision 2030 » - reconnaît que le pays n’atteindra pas ses objectifs sans une politique vigoureuse de soutien aux agriculteurs, en particulier les petits producteurs. L’ampleur de la crise actuelle amènera-t-elle le gouvernement à passer enfin des paroles aux actes ?


Notes

[1La crise alimentaire de 1991-1992 a essentiellement été le résultat de l’hyperinflation causée par l’impression d’une énorme quantité de monnaie destinée à financer la campagne de la KANU (Kenya Africa National Union) de Daniel Arap Moi.


bibliographie

  • Action AID (2007), Food situation in the Horn of Africa, ActionAid Report.
  • Mathiu M. (2008), Inflation is driving many a kenyan to despair, Sunday Nation, Nairobi, 8 mai.
  • Njagi D. (2008), Current food crisis to hurt poor children most, Daily Nation, Nairobi, 5 juin.
  • Wycliff Kipsang M. M. (2008), Rain failure sparks fear of hunger, Daily Nation, Nairobi, août.


P.-S.

Traduction de l’anglais : Monique De Wolf et François Polet.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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