Kabila, les détonateurs, la poudre

Le deuxième et dernier mandat du chef d’Etat congolais s’achève théoriquement ce lundi, mais il restera en exercice durant la transition menant au scrutin. La jeunesse compte bien manifester sa réprobation dans la rue. La révolte, voilà la hantise de Kabila.

Le deuxième et dernier mandat du chef d’Etat congolais s’achève théoriquement ce lundi. Sans successeur, le processus électoral ayant délibérément été retardé par des institutions acquises à sa personne, Joseph Kabila restera en exercice durant la transition devant mener au scrutin. Sur la base d’une interprétation de la Constitution qui ne convainc pas. Une certaine jeunesse escompte bien lui manifester sa réprobation dans les rues de la capitale et des grandes villes, ce lundi, quitte à s’exposer aux balles de « sa » garde républicaine. Qui sont ces jeunes déterminés et que reprochent-ils à Kabila ?

Un caillou dans la botte du pouvoir

On peut schématiquement distinguer quatre composantes parmi la jeunesse qui marche ces derniers mois contre le « glissement » du mandat présidentiel. La plus médiatisée est sans conteste celle des « nouveaux mouvements citoyens », dont Lucha (Lutte pour le changement) et Filimbi (« sifflet » en swahili) sont les fers de lance. D’un profil social plutôt privilégié, hyper-présents sur les réseaux sociaux, inspirés des mouvements de jeunes sénégalais et burkinabés ayant « dégagé » leurs présidents respectifs en 2012 et 2014, ils sont porteurs d’une radicalité démocratique qui tranche avec les accommodements intéressés et autres courbes rentrantes des organisations sociales et politiques classiques. Elle leur a ouvert les portes des chancelleries… et celles des geôles du renseignement congolais, où leur bravoure déstabilise la police politique et impressionne les ténors de l’opposition. Véritable caillou dans la botte du pouvoir, leur influence sur le peuple kinois n’est cependant pas proportionnelle à leur aura internationale.

Cellules combattantes

Politiquement moins autonomes, les jeunesses des partis d’opposition bénéficient d’un ancrage territorial que les précédents n’ont pas (hormis à Goma). La Ligue des jeunes de l’UDPS [1] d’Etienne Tshisekedi, en particulier, peut compter sur des cellules de « combattants » disséminées jusqu’au plus profond des quartiers populaires de la capitale. Si les structures verticales de leurs partis leur assignent essentiellement un rôle de mise en œuvre de stratégies décidées en haut, ces jeunes n’en prennent pas moins certaines libertés avec les mots d’ordre, en particulier lorsque ces derniers sont jugés trop tièdes. Leur adhésion aux principes démocratiques se combine paradoxalement avec un culte de la personne considérée comme seule à même de relever le pays : le président de leur propre parti. Dont l’accès au pouvoir générera aussi des opportunités de promotion personnelle pour les militants les plus fidèles…

Indignation des « élites »

Foyers historiques de contestation, les universités ne présentent plus le même dynamisme militant qu’à l’époque de Mobutu. La surveillance politique omniprésente y est pour beaucoup - tenir des activités « politiques » (entendre « critiques du pouvoir ») expose à l’exclusion, voire à l’arrestation. Pour autant les campus demeurent des espaces de politisation informelle de première importance.

Plongés dans des conditions de vie et d’étude éprouvantes, pressentant un avenir de diplômé chômeur, indignés par l’écart entre les principes qu’on leur enseigne et les pratiques des politiques, sans charge de famille, ces « élites de la nation » au destin contrarié estiment qu’il est de leur devoir de marcher pour un Congo meilleur. Si l’emprise des partis d’opposition sur le militantisme étudiant demeure importante, des formes d’organisation indépendantes existent, qui travaillent dans l’ombre à la mobilisation des campus.

Frustration

Les trois groupes précités sont les cibles prioritaires de la sûreté congolaise, qui depuis janvier 2015 déploie les grands moyens pour les mettre hors d’état de nuire. Pourtant ce n’est pas l’action de ces groupes en elle-même et pour elle-même qui effraie le plus le pouvoir, mais le fait qu’elle puisse servir de détonateur à un soulèvement de grande ampleur. Et le véritable explosif de ce soulèvement, la poudre en quelque sorte, c’est la masse non organisée des jeunes des communes populaires de la capitale. (Sur-)vivant de petits boulots occasionnels, incapables de fonder un foyer, soumis au rançonnement de la police, leur frustration est insondable. L’origine politique de cette déchéance ne fait pas de doute : « Ce sont les politiciens qui bouffent tout l’argent alors que nous souffrons ! » Une origine entachée d’extranéité, qui plus est : « Avec Kabila le Rwandais, les étrangers sont mieux traités que les enfants du pays ! »

Révolte populaire

Cette « underclass » urbaine ne manifeste pas « pacifiquement », elle se révolte, « fait le désordre », dresse des barricades de pneus enflammés sur les avenues des quartiers, s’en prend physiquement à tout ce qui symbolise l’ordre politique injuste dont elle s’estime victime - commissariats, bus de l’Etat, propriétés (maisons, hôtels, stations-service) des politiciens, commerces des étrangers. Moins séduisant que celui des mouvements citoyens, ce mode d’expression émeutier est le seul accessible à cette frange majoritaire de la population la plus exposée à la violence de l’Etat. Un langage politique faute de mieux en quelque sorte.

Le contact entre cette poudre et ces détonateurs a déjà produit deux explosions, en janvier 2015 et septembre 2016, lorsque des quartiers se sont révoltés deux ou trois jours durant, dans le sillage des étudiants et des militants de l’opposition. En maints endroits les forces de sécurité ont été débordées, quand elles n’ont pas sympathisé avec les manifestants ou participé aux pillages. Une réédition à grande échelle de ces déflagrations à la date éminemment symbolique du 19 janvier, voilà la véritable hantise de Kabila.

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Voir en ligneLire l’article de François Polet sur le site de La Libre Belgique

Notes

[1L’Union pour la démocratie et le progrès social, parti d’opposition historique.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.