Irak : la renaissance ambiguë d’une « société civile »

Après quarante ans de chape de plomb, la liquidation du régime baathiste par l’intervention américaine n’a pas débouché sur la reconstruction d’un espace public ouvert et pluriel. La renaissance d’une « société civile » irakienne fait face à de sérieuses limites, à la fois internes – absence d’autonomie, clivages ethniques et religieux, dépendance des financements étrangers – et externes – climat d’insécurité et tutelle
gouvernementale.

L’affaiblissement, puis la destruction, de la société civile irakienne dans la période ayant précédé l’occupation étrangère est le produit de plusieurs décennies de conflits armés, du blocus international qu’a subi l’Irak au cours des années 1990, mais aussi, et plus fondamentalement, de sa déstructuration méthodique par la dictature baathiste. Le pays n’était donc pas en condition de gérer les effets de l’intervention étrangère du printemps 2003. Après plus de six ans d’occupation, et alors qu’un premier retrait militaire étranger des principales villes du pays s’est opéré, l’Irak reste profondément divisé et structurellement instable sur le plan sécuritaire. Plusieurs rapports récents des Nations unies relèvent que la situation humanitaire reste critique. Ils suggèrent aussi que le succès des efforts de reconstruction dépend pour une bonne part du développement d’une société civile irakienne.

La « renaissance » d’une société civile en Irak dans la période post-baathiste et le rôle de cet acteur émergent dans la promotion d’une culture démocratique constitueraient un véritable tournant dans l’histoire contemporaine du pays, mais ce renouveau reste marqué par d’importantes zones d’ombre et d’incertitude. Quels sont les rapports entre le pouvoir politique irakien et cette société civile en devenir ? Peut-on parler de l’affirmation d’une action collective indépendante du nouveau pouvoir ?

Transformations historiques profondes

D’après une opinion répandue, l’idée de société civile serait avant tout propre au monde occidental et ne s’appliquerait que marginalement aux sociétés du Moyen-Orient. Un examen plus minutieux démontre cependant que cette notion – en arabe al-mujtama’ al-madani – plonge ses racines dans l’histoire lointaine de la région. Dès le 14e siècle, le savant andalou Ibn Khaldoun mettait en évidence dans ses Prolégomènes les interactions liant les peuples arabes à l’Etat (dawlat) et au pouvoir (mulk), et soulignait le rôle fondamental de ces interactions dans le changement social. Dans le cas particulier de l’Irak, certaines voix ont mis en doute la réalité historique de la société civile irakienne. Or, si l’Etat-nation moderne irakien ne s’est effectivement pas constitué autour d’une société structurée et démocratique, le paysage politique irakien s’est caractérisé très tôt par un fort engagement citoyen et une pluralité de courants idéologiques et socioculturels.

La société civile irakienne émerge dans les années 1930, à travers l’essor d’une presse écrite dynamique, d’une « culture du café », d’ateliers artistiques et de collectifs d’écrivains dans les grandes villes, ainsi que d’associations étudiantes et professionnelles. La modernité incarnée par les principales élites intellectuelles et politiques du pays se reflète dans le pluralisme politique, le rôle des syndicats, du monde des affaires et des professions libérales. Comme le souligne l’historien Sami Zubaida, cette « grandeur » de la société civile irakienne s’impose à la lecture des mémoires et récits des figures publiques et lettres de l’époque. Cette littérature témoigne de l’existence d’un débat idéologique et politique large (panarabisme versus « irakisme », communisme versus libéralisme, etc.), qui dépasse les clivages ethniques et religieux (sunnites versus chiites, Arabes versus Kurdes).

Au lendemain de la seconde guerre mondiale apparaissent les premières organisations de défense des droits de la femme, à l’instar de la Ligue des femmes irakiennes, établie en 1952 pour lutter contre l’analphabétisme féminin et promouvoir une participation accrue des femmes à la vie publique. La période républicaine (1958-1963) de la jeune nation arabe est marquée par d’importantes mobilisations sociales, idéologiques, politiques et culturelles, autour notamment de la confrontation entre partis communiste et nationaliste. De nouveaux segments de la population viennent grossir les rangs de la société civile irakienne.

Mais cette effervescence est interrompue par la prise de pouvoir du Baath en 1963. Le nouveau régime se lance dans une étatisation forcenée de la société et réprime brutalement et systématiquement toute forme d’opposition. Les formations citoyennes sont soit supprimées, soit intégrées à l’appareil d’Etat. La société civile est progressivement éradiquée, ses représentants cooptés au sein du parti et les créations intellectuelles et artistiques mises au service du diktat du nouveau leader Saddam Hussein.

Les structures collectives traditionnelles et les réseaux de sociabilité cèdent sous l’action d’un parti-Etat qui s’efforce de remodeler le corps social. Les derniers foyers de contestation politique, notamment communistes et chiites, sont laminés et n’ont d’autre choix que l’exil ou la clandestinité. Les efforts de reconstitution d’un semblant de société civile autour des mouvements kurdes dans le nord du pays et de la diaspora exilée échoueront à faire renaître une dynamique citoyenne. La chape de plomb qui s’installe en 1963 prévaudra quarante ans durant.

Portée et limites de la société civile d’après-guerre

Depuis le renversement du régime de Saddam Hussein par les forces américaines au printemps 2003, la scène sociale et politique « transitionnelle » est marquée par la réémergence d’une société civile. Parmi les acteurs multiples qui la composent, certains préexistaient à la chute de Bagdad – pour l’essentiel les anciennes forces exilées –, tandis que d’autres font leur apparition. Qu’ils soient indépendants du nouvel exécutif établi par « la coalition » ou directement liés à ce dernier, ces nouveaux acteurs – partis politiques, organisations non gouvernementales, intellectuels, artistes, journalistes, blogueurs, etc. – participent de cette renaissance d’ensemble de la société civile irakienne, en œuvrant dans des domaines aussi divers que l’éducation, la culture, les droits et le statut de la femme, la justice sociale et les libertés politiques.

Dans de nombreux cas, les formations les plus locales remplissent d’importantes fonctions sociales et humanitaires, en fournissant à la population les services de base indispensables à sa survie (matériel et soins médicaux, eau, électricité, infrastructures) dont elle manque cruellement du fait de l’effondrement de l’appareil d’Etat. En dépit des progrès indéniables que connaît le pays en matière politique, à travers l’organisation d’élections plurielles notamment, la nouvelle société civile irakienne échoue toutefois à s’insérer dans le paysage de la représentation politique, à l’exception des forces de l’opposition en exil, plus expérimentées, mieux organisées, et qui s’accaparent de cette manière les rênes du nouveau pouvoir.

L’impact de la société civile est plus significatif en termes d’éducation citoyenne. Celle-ci a joué un rôle important dans la phase initiale des premières élections de janvier 2005, par le biais de campagnes d’information et d’éducation des Irakiens aux mécanismes du pluralisme. Des instances telles que la Fondation irakienne, ONG indépendante créée en 1991 par des exilés et centrée sur la promotion de la démocratie et des droits de l’homme en Irak, l’Espoir irakien, fondé au Kurdistan, ou encore plus récemment la Coalition civique pour des élections libres (CCFE), composée de 76 organisations, ont ainsi lancé une série de projets consacrés à l’éducation civique et aux campagnes d’« éveil » électoral et démocratique qui ont permis la mobilisation de plusieurs milliers d’électeurs – dont beaucoup de femmes. Cependant, la faible coordination entre ces organisations, ainsi qu’entre ces organisations et la communauté internationale, a considérablement limité la portée de leurs efforts. Des efforts qui peuvent même s’avérer contre-productifs. Malgré les intentions avancées, l’absence d’objectifs stratégiques, de structures organisationnelles et de mécanismes de coopération effectifs a déjà conduit à d’importants dysfonctionnements internes.

A un autre niveau, l’autonomie de ces organisations demeure fragile, la majorité d’entre elles étant dépendante du soutien financier d’acteurs extérieurs. Rares sont celles qui disposent d’un financement propre et transparent. Qui plus est, le cadre légal dans lequel opèrent les représentants de la société civile demeure très flou. Pire, les dernières années ont vu une importante régression juridique : la loi de 2008 relative aux organisations non gouvernementales irakiennes impose un contrôle gouvernemental serré par le biais d’une obligation d’immatriculation officielle auprès des autorités, procédure souvent longue et peu transparente. Les dispositions légales permettent en outre au pouvoir fédéral d’intervenir dans les affaires internes des acteurs non gouvernementaux, remettant ainsi en question leur indépendance tant idéologique qu’opérationnelle. Les autorités justifient cette surveillance par des impératifs de sécurité et la nécessité d’empêcher le renforcement de mouvements protestataires radicaux…

Dans l’ensemble, la société civile irakienne ne dispose donc d’aucune autonomie véritable. Le manque de marge se pose en des termes similaires au sein du champ intellectuel et universitaire. En dépit des opportunités offertes à de nombreux Irakiens en matière d’enseignement – le nombre d’institutions établies sur le territoire est passé de 22 universités publiques et privées avant la guerre à plus d’une quarantaine aujourd’hui –, la liberté dont jouissent les cercles académiques est précaire du fait des campagnes d’intimidation et de violence.

Au-delà des aspects purement légaux et institutionnels, la nouvelle société civile irakienne n’échappe pas aux logiques de la violence. Certaines expressions contestataires – mouvances insurgées, milices armées, etc. – se prétendant légitimes, demeurent foncièrement anti-démocratiques. Leur résilience est favorisée par l’insécurité et l’absence d’un Etat de droit. Ce contexte a permis aux associations de charité religieuses, établies sous la forme d’ONG et fortement implantées sur le terrain, de bâtir leur popularité en fournissant des services de base à la population et en se substituant à des autorités inefficaces et corrompues. Ces associations sont pourtant très souvent infiltrées par des éléments radicaux, parfois des membres de groupuscules armés, hostiles au processus politique à l’œuvre depuis le début de l’occupation américaine et pour lesquels l’arène politique n’est autre qu’un instrument stratégique pour mener à bien leurs desseins.

Enfin, il est difficile de distinguer le champ politique formel des formations authentiquement civiles. Depuis 2003, l’ancrage sectaire de nombreux acteurs de la société civile a accentué un processus de fragmentation sociale continu, selon des lignes principalement ethniques, confessionnelles et tribales. Cette réalité hypothèque dans une large mesure les perspectives d’une réconciliation nationale. En témoigne le cas des nouveaux médias irakiens, particulièrement édifiant. Souvent affiliés aux partis politiques en compétition, ces médias – journaux et chaînes télévisées – ont clairement alimenté les divisions communautaires et idéologiques à l’œuvre. Cela vaut d’ailleurs aussi pour les ONG soutenues par des acteurs extérieurs, comme celles établies dans le gouvernorat d’Al-Anbar (à dominante sunnite et ancien bastion de l’insurrection armée), qui sont dans leur majorité financées par les régimes sunnites du Golfe et instrumentalisées par ces derniers dans leur lutte contre l’avènement d’un Irak chiite.

Conclusion

Si la période post-baathiste est indéniablement caractérisée par une floraison de nouveaux acteurs et de formations citoyennes plurielles – organisations humanitaires, féminines, ligues de défense des droits de l’homme, médias, blogosphère, etc. -, leur nombre impressionnant ne doit pas tromper quant à leur marge de manœuvre réelle et leur efficacité. Au-delà des services rendus à la population, la nouvelle société civile irakienne a dans une large mesure échoué à assumer sa fonction citoyenne. Dans certains cas, elle a même contribué à renforcer les dynamiques de la violence qui ont coûté la vie à des centaines de milliers de civils irakiens. Le contexte sécuritaire est, il est vrai, particulièrement hostile : non seulement il affecte le déploiement des acteurs démocratiques mais, plus inquiétant, il donne l’opportunité aux groupes radicaux d’affirmer leur emprise sur le processus politique national.

Bibliographie

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Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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