Intellectuels critiques en Chine

Et si le débat politique en Chine était bien plus vif qu’on ne le croit en Occident ? Et si la question de la démocratie ne préoccupait pas seulement ceux que l’on appelle les « dissidents », fort médiatisés, mais aussi de nombreux intellectuels ayant plus ou moins pignon sur rue ? Telles sont les conclusions de la chercheuse Emilie Frenkiel [1]. Au terme d’une étude approfondie, comme il n’en existait pas encore en français, elle révèle la façon dont s’est constituée et dont vit aujourd’hui la scène politique chinoise.

Bien entendu, Frenkiel ne prétend nullement que le débat peut se déployer sans entrave ; l’emprisonnement de Liu Xiaobo, animateur de la Charte 08 (pour l’instauration d’une démocratie à l’occidentale), suffirait d’ailleurs à la démentir. Mais elle souligne justement la différence de traitement entre ces dissidents déclarés, harcelés sinon persécutés, et les intellectuels critiques, plus ou moins tolérés selon les périodes. La radicalité des uns ne diminue pas la créativité des autres.

Son livre s’ouvre sur une enquête sociologique auprès d’une vingtaine d’universitaires spécialistes de la chose politique. On y découvre les stratégies déployées pour éviter de franchir la ligne rouge (qui dépend de l’humeur du moment en haut lieu). Certains préfèrent être publiés à Hongkong ou à l’étranger pour éviter toute censure ; d’autres — ou les mêmes, selon les circonstances — préfèrent ne pas écrire tout ce qu’ils pensent, mais voir leurs textes sortir en Chine. Les uns privilégient le débat académique, quand d’autres essaient de dialoguer avec le pouvoir, et même de le conseiller ; d’autres encore misent sur la société. Tous doivent composer avec les dirigeants du Parti communiste chinois (PCC), qui ont la haute main sur l’université, mais aussi avec les financeurs étrangers (fondations, organisations non gouvernementales…), qui, fatalement, orientent les sujets de recherche.

En dressant le portrait d’intellectuels engagés, l’auteure retrace le cheminement de ces élites : bouillonnement des idées dès l’ouverture du pays, en 1979, jusqu’aux événements de la place Tiananmen, en 1989 ; repli, puis réveil de l’intelligentsia au cours des années 2000, autour notamment de la question des inégalités et de la « gravité des méfaits que les Chinois se sont infligés à eux-mêmes au XXe siècle », comme l’écrit l’un d’entre eux. Un constat qui ne fait guère polémique. Pas plus que le refus d’en rester au statu quo et au système du parti unique autoritaire.

Tous cherchent un « modèle chinois » qui ne répande pas le chaos — une hantise largement partagée. Mais ils divergent sur les solutions. Une partie des chercheurs militent pour de larges emprunts au système occidental, tant du point de vue économique (avec comme référent le libéral Friedrich Hayek) que politique. Certains espèrent avancer par « tâtonnements, expérimentations, innovations localisées ». Ils insistent sur le rôle d’un Etat de droit — en construction —, d’une société civile — en devenir — et théorisent une « démocratie graduelle ». D’autres, enfin, prônent en priorité la mise en place d’une « citoyenneté sociale » et d’une démocratie « participative » avant d’être électorale. Loin d’être taboue, la démocratie fait donc l’objet de controverses parfois enflammées — du moins dans l’intelligentsia. Et le questionnement mérite l’attention au-delà des frontières chinoises.

S’attaquant au système politique lui-même, Jean-Pierre Cabestan [2] fait également œuvre de révélation (ou presque) tant ces rouages demeurent inconnus en France. Il décrit avec minutie le PCC, ses structures, ses adhérents et son mode de fonctionnement, les institutions de l’Etat, les assemblées populaires, la justice, l’armée. Il n’est pas exagéré de dire que son ouvrage fera référence.

Si l’auteur souligne la capacité de mouvement des dirigeants, le consensus entre les élites politiques, économiques et intellectuelles, il met également l’accent sur les tensions actuelles. « Une démocratisation mal préparée peut échouer et peut contribuer à un régime autoritaire ou semi-autoritaire comme en Egypte ou en Russie », assure-t-il, estimant toutefois que toutes les hypothèses pour l’avenir restent ouvertes.


Notes

[1Emilie Frenkiel, Parler politique en Chine. Les intellectuels chinois pour ou contre la démocratie, Presses universitaires de France, Paris, 2014, 315 pages, 22 euros.

[2Jean-Pierre Cabestan, Le Système politique chinois, Presses de Sciences Po, Paris, 2014, 710 pages, 24 euros.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

© Odd Andersen/AFP
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Né en 1956 à Changchun, docteur en littérature de l’université de Pékin, Liu Xiaobo a été condamné à onze ans de prison en 2009 pour « incitation à la subversion du régime ».