Initiatives d’insertion sociale et solidaire. Regards croisés sur la Belgique et le Guatemala

Ces derniers temps, l’économie sociale et solidaire (ESS) suscite autant de curiosité que d’espoirs... contradictoires. Est-elle un moyen de lutter contre la pauvreté et de créer de l’emploi ou, plus radicalement, une alternative au modèle économique actuel ? Cela témoigne de ses ambiguïtés et des lectures divergentes qu’elle nourrit. Revenir sur la manière dont le débat a (ré)émergé et s’est développé permet de mieux saisir les contours, les enjeux et les défis de l’ESS.

Conditions du débat actuel

L’importance et la pertinence du rôle de l’ESS apparaissent sur le devant de la scène, au croisement de tendances issues, schématiquement, d’« en haut » et d’« en bas ».

• « En haut » :

C’est principalement à partir – et au prisme – de la crise économique de 2008, que l’intérêt pour l’ESS s’est affirmé. En effet, force fut de constater, d’une part, l’échec des stratégies de développement centrées sur le marché, et, d’autre part, la résistance des acteurs de l’ESS, et plus particulièrement des coopératives, aux chocs économiques. Par-là même, les organisations internationales (re)découvraient que des millions de travailleurs, une majorité dans de nombreux pays, se situaient dans l’économie informelle [1] .

Dès lors, l’ESS va être appréhendée comme une réponse à la pauvreté et au chômage. Elle est ainsi mise en scène comme la passerelle, qui doit permettre aux travailleurs de passer plus rapidement et plus facilement de l’économie informelle à l’économie formelle. Ce passage est censé assurer en retour une meilleure rémunération, ainsi qu’une protection sociale et des droits auxquels les travailleurs de l’économie informelle – principalement des jeunes et des femmes – n’ont pas (ou très faiblement) accès [2] .

• « En bas » :

La visibilité accrue de l’ESS tient également à une réactivation d’une série de pratiques et de coutumes traditionnelles d’entraide, de travail collectif et de solidarité, qui existent depuis toujours et qui constituent le terreau des activités d’ESS. Au fur et à mesure du désengagement de l’État dans les services sociaux, les acteurs de l’ESS se sont vus contraints d’occuper ces espaces laissés vacants et de pallier ainsi l’absence de politiques publiques. En ce sens, la vague mondiale de privatisation a eu un effet contradictoire : elle a frappé de plein fouet des acteurs déjà vulnérables, mettant à mal leur survie, mais, dans le même temps, elle a servi de catalyseur au redéploiement de pratiques apparentées à l’ESS.

La prise au sérieux de l’ESS tient également au renforcement de ses acteurs et de ses réseaux tant aux niveaux national qu’international [3] . Cela va de pair avec son institutionnalisation, qui en fait un objet d’étude légitime au sein du monde académique, tandis que se multiplient les politiques publiques d’appui. C’est surtout vrai dans les pays emblématiques d’Amérique du Sud, qui ont opéré le « tournant post-néolibéral » [4] .

• Repenser le débat
Non seulement, l’ESS participe aujourd’hui du débat, mais oblige à repenser celui-ci, en bousculant la manière de penser l’économie, en général, et le travail, en particulier. Là encore, la discussion est clivée, selon qu’on cantonne l’ESS à une sphère « en plus » de l’économie ou qu’elle soit une porte d’entrée pour remettre en cause nos cadres d’analyse. Or, cette divergence se décline largement sur un axe Nord-Sud.

Coraggio invite à distinguer l’économie de marché de l’économie avec marché, remettant en question une série de clivages entre ce qui est (supposé) économique et ce qui est (supposé) politique, entre l’espace public et l’espace privé, etc. [5] . Cela a, en retour, des répercussions sur la façon d’envisager le travail. D’autant plus que la réalité de celui-ci est éclatée. Ainsi, l’immense majorité des 20% de la population mondiale en âge de travailler, bénéficiant d’un niveau de protection sociale « adéquat » selon l’Organisation internationale du travail (OIT), se trouve au Nord, où l’économie informelle représente moins de 15% des travailleurs. À l’inverse, la quasi-totalité des 50% de travailleurs n’ayant aucun accès à la protection sociale se trouve au Sud [6]. De même, près d’un travailleur sur deux en Amérique latine, deux tiers des travailleurs urbains en Afrique subsaharienne, et quatre cinquièmes des travailleurs en Asie du Sud sont dans l’économie informelle.

Dès lors, poser la relation de travail salariale comme la norme ne va pas sans difficulté ni ambiguïté. Elle peut certes être maintenue comme objectif à atteindre, mais sans confondre la référence (idéale) avec la règle dominante dans la plupart des pays. En réalité, au sein de la société capitaliste, elle constitue une forme d’anomalie positive, fruit des luttes et de la pression du mouvement ouvrier, dans une conjoncture particulière. Reste qu’il convient de se défaire d’une conception de l’économie informelle, qui ne serait comprise que par rapport à l’économie formelle : en termes dépréciatifs de sous-développement ou en termes fonctionnels d’étape historique passagère vers la « normalité ».

En Amérique latine, tout un courant de pensée préfère ainsi parler d’ « économie populaire » plutôt que d’économie informelle. De la sorte, ressortent davantage les composantes principales : culture de la débrouille et pratiques d’entraide sur fond de capitalisme sauvage. Ces pratiques constituent l’unité de base de l’ESS. Populaire, cette économie l’est donc en termes sociologiques – y sont actifs la plupart des travailleurs pauvres – et bien souvent démographiques – elle regroupe la majorité des travailleurs du pays [7] .

ESS : riche ou « niche » ?

La force de l’ESS – l’homogénéité de ses acteurs, son ancrage dans un territoire (village, communauté, quartier, etc.) connu et circonscrit, le fait de cibler des besoins de populations défavorisées, auxquelles ni le marché ni l’État ne s’intéressent, etc. – constitue paradoxalement sa limite. Autant d’expériences fragmentaires et éclatées, qui manquent de capacités, de ressources et de visions stratégiques. Son potentiel est réel, mais pour être plus et autre chose qu’une économie de pauvres pour les pauvres, l’ESS doit changer d’échelle et effectuer un saut qualitatif.

Les défis que suppose cette transformation – en termes de renforcement, de professionnalisation, de diversification des activités, etc. – doivent être mis au regard de la fragilité de la situation présente. À terme, le statu quo n’est pas tenable. Pas plus que l’idée selon laquelle la richesse de l’ESS résiderait dans un « marché de niche », qui laisserait inchangés les relations économiques et le monde du travail. Grandir ou disparaître, telle est l’alternative.

Le cas du Guatemala illustre les enjeux et défis de cette alternative. Rural, indigène et pauvre (respectivement 51%, 40% et 64% de la population), ce pays est aussi jeune – les deux tiers de la population ont moins de 30 ans – ; ce qui met le marché du travail sous pression. Plus grande économie de la région, bénéficiant d’un taux de croissance, depuis 2012, de 3-4% (soit 3 à 4 fois plus que la Belgique), l’État aligne des indicateurs macro-économiques plutôt bons. Mais ceux-ci occultent l’impasse du modèle économique et politique mis en œuvre.

Non seulement, sur le moyen terme, la pauvreté n’a pas diminué, mais elle a même augmenté. De plus, elle se décline en fonction du genre, de l’ethnie et de la situation sociale : les femmes indigènes rurales sont tendanciellement les plus pauvres. En outre, le Guatemala est un des pays au monde les plus inégalitaires, et ces inégalités reproduisent et reconfigurent la pauvreté, qui, loin d’être un accident, est le fruit de politiques poursuivies.

Un rapport récent de la Cepal dit crûment les faits : le manque d’intégration sociale est un reflet direct du caractère excluant, tant du modèle économique primo-exportateur – les trois-quarts des exportations sont composés de ressources naturelles – que du système politique autocratique [8] . Les investissements prioritaires opérés dans l’extractivisme – exploitation intensive de matières premières peu ou pas transformées, et destinées principalement à l’exportation – et dans les maquiladoras [9] vont de pair avec un désinvestissement dans les services sociaux – les dépenses publiques du Guatemala dans la santé sont les plus faibles d’Amérique centrale – et, plus largement, avec une logique de dépossession des Guatémaltèques.

Les indicateurs macro-économiques – croissance, déficit public, inflation, etc. – cherchent aussi à dissimuler ou à neutraliser la réalité des travailleurs : 70% sont dans l’économie informelle ; le salaire minimum est en dessous du panier alimentaire de base ; seuls 20% des travailleurs ont droit à la protection sociale ; plus d’un quart des enfants de 5 à 14 ans travaillent... Et ce, d’autant plus que l’essentiel des emplois créés le sont dans l’économie informelle. Les conditions de la richesse du pays sont donc aussi celles de la pauvreté de la population... ainsi que celles du pouvoir de son oligarchie.

À l’heure des défis

Vingt ans que le conflit armé a cessé au Guatemala. Pour autant, les causes du conflit – pauvreté, inégalités, injustice, autoritarisme... – sont, elles, toujours actuelles. À se demander si la guerre ne se poursuit pas, mais sous une forme non ouvertement politique : le taux d’homicides est l’un des plus élevés au monde ; le Guatemala est le troisième pays au monde en termes de violence contre les femmes ; et les manifestations sociales sont criminalisées... L’ESS n’a de sens que si elle se confronte avec cette réalité-là.

Même dans les pays sud-américains ayant opéré le virage post-néolibéral et ayant mis en place des politiques publiques d’appui à l’ESS – Venezuela, Brésil, Bolivie, Équateur –, celle-ci était déconnectée de, et subordonnée à, un modèle économique extractiviste, qui met à mal les dynamiques et le pari de l’ESS. Si les liens entre acteurs de l’ESS et l’État sont au cœur des débats actuels, et sont largement à (ré)inventer, l’expérience de ces pays peut servir à la fois d’exemples et de contre-exemples.

L’ESS doit réussir une double mutation en devenant un acteur politique et un mouvement social. Son articulation avec l’État doit s’inscrire dans une perspective de co-construction, qui suppose une relation d’égalité et de responsabilité mutuelle, ainsi qu’une transformation de l’institution étatique. C’est faute d’avoir oublié cette seconde condition que réapparaissent avec force les phénomènes d’instrumentalisation, voire de cooptation dans les pays mentionnés.

Impossible donc de libérer le potentiel de l’ESS sans opérer une série d’allers-retours : entre le renforcement des pratiques et celui de la réflexion sur ses pratiques ; entre les questions locales, très circonscrites, et les conditions globales d’un (autre) modèle politique. Situé au croisement d’une urgence économique et d’une autre façon de faire de la politique, l’ESS peut constituer un vecteur de transition. À condition de partir des savoirs et expériences des travailleuses et des travailleurs – sans se substituer à eux ni couvrir leurs voix de notre (supposée) expertise – et en maintenant le curseur sur une pratique de l’émancipation.


Notes

[1Définie, selon l’Organisation internationale du travail (OIT) comme « toutes les activités économiques de travailleurs et d’unités économiques qui ne sont pas couvertes – en vertu de la législation ou de la pratique – par des dispositions formelles ».

[2OIT, « Sortir du secteur informel : le rôle de l’économie sociale », Johannesburg, 11-14 octobre 2011.

[3Ainsi, le RIPESS (Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire) est créé en 1997, et son Comité international de liaison (CIL) s’est constitué en 2001. Voir http://www.ripess.org/qui-sommes-nous/?lang=fr.

[4Frédéric Thomas, « L’économie sociale et solidaire au prisme du tournant post-néolibéral latino-américain », Casa, n°130, mars 2016.

[5José Luis Coraggio, « La economía social y solidaria ante la pobreza », Voces del Fénix, La dignidad de los Nadies, n° 22, 2013.

[6François Polet, « Étendre la protection sociale au Sud : défis et dérives d’un nouvel élan », Alternatives Sud, Protection sociale au Sud : les défis d’un nouvel élan, Vol. XXI – 2014/1.

[7Alternatives Sud, L’économie sociale et solidaire : levier de changement ?, Vol.XXII - 2015, n°2.

[8Cepal, La incorporación social en Centroamérica : trayectorias, obstáculos y oportunidades, 2015.

[9Usines de sous-traitance de la confection, qui représenteraient 90000 emplois directs et indirects, et dont plus de 80% des produits sont exportés, essentiellement vers les États-Unis. Lire Cepal, Política económica - comercio e inversiones - de Guatemala hacia la República Popular China : hacia una estrategia en el corto, mediano y largo plazo, 2014.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.