Indonésie : agriculture nationale sur une pente mortelle

En Indonésie comme ailleurs, la consommation des pauvres a été gravement affectée par la hausse des prix de l’alimentation. Face aux défaillances de l’Etat et au champ libre laissé aux multinationales, les mouvements sociaux avancent en rangs dispersés. Une fragmentation d’autant plus regrettable que les points de vue convergent sur les questions principales. Et que le délabrement de la société agricole indonésienne s’accentue.

Il existe un proverbe indonésien qui dit : « nous avons toutes les données, ce qu’il nous manque ce sont les données exactes ». De fait, le calcul du nombre de pauvres en Indonésie est un exercice délicat. D’après la Banque mondiale, qui prend comme référence un revenu journalier de 2 dollars (18 440 roupies indonésiennes), la moitié des 227 millions d’Indonésiens peuvent être considérés comme pauvres. De son côté, le gouvernement indonésien estimait le nombre de pauvres en 2008 à 35 millions (soit 15% de la population), près de deux millions que moins qu’en 2007.

La détermination du niveau de pauvreté par le gouvernement est basée sur les critères de l’Agence centrale de statistiques, qui considère comme pauvres les citoyens dont le revenu mensuel est inférieur à 182 636 roupies (19,81 dollars), soit 6 087 roupies (0,66 dollar) par jour. Ce seuil de pauvreté n’est pas seulement périmé, il est également irrationnel. En vérité, l’objectif d’éradication de la pauvreté n’a jamais été pris au sérieux en Indonésie. Il fluctue au gré des contingences politiques. Les différents régimes considérant le concept de seuil de pauvreté sous un angle purement politicien, les chiffres sont constamment manipulés, ce qui compromet leur validité.

Hausse des prix et diminution de la consommation de calories

Pourtant, quand la crise alimentaire frappe, la pauvreté parle sa propre langue : les pauvres sont emportés par un « tsunami silencieux ». En l’espace d’une année seulement, les prix du soja, de la farine, de l’huile de cuisine et du riz ont brutalement augmenté. Menacés par la famine, des millions d’Indonésiens ont subitement dû ajuster leurs dépenses, réduisant les sommes consacrées à la santé et à l’éducation pour pouvoir continuer à acheter de la nourriture. La part du budget des pauvres consacrée à l’alimentation oscille maintenant entre 60 et 80%. Beaucoup n’ont eu d’autres choix que de réduire purement et simplement la quantité et la qualité des aliments consommés. Le riz, qui est l’aliment de base de 95% de la population, est de plus en plus remplacé par des aliments de qualité inférieure, meilleur marché mais moins riches en calories et protéines.

Cette diminution nette de la consommation de calories et de protéines à des conséquences désastreuses à plusieurs niveaux. Les adultes voient leur santé se dégrader et leur productivité au travail tomber. Le développement cognitif des futurs enfants des femmes enceintes et des nourrissons des femmes qui allaitent devrait subir de graves perturbations. A terme, cela pourrait engendrer une « génération perdue » d’enfants ayant des ressources intellectuelles anormalement réduites, et donc moins apte à rivaliser sur le terrain de la « concurrence mondiale ». Enfin, la hausse du prix du soja et de la farine de blé représente un désastre pour le petit commerce. Les principales victimes sont les petits producteurs et commerçants de tofu et de tempeh [1], les boulangers et les fabricants de nouilles [2].

Malgré cette détérioration des conditions de vie, l’Indonésie n’a pas connu d’émeutes de la faim de grande ampleur, contrairement au Cameroun ou à Haïti. Hormis les troubles mineurs dans les files des points de vente d’aliments et d’essence bon marché mis en place par le gouvernement, la situation est largement restée sous le contrôle des autorités. La tension est cependant montée d’un cran le 14 janvier 2008, lorsque 7000 fabricants de tempeh se sont rassemblés devant le palais présidentiel à Jakarta pour exiger une diminution du prix du soja.

Inefficacité du gouvernement, ambiguïté des parlementaires

Comparé aux autres pays, l’Indonésie a mis du temps à réagir à la hausse des prix. Le gouvernement a attendu le 1er février 2008, soit un an après le début de la crise, pour dégager un financement d’une valeur d’un milliard et demi de dollars dans le cadre d’une politique de stabilisation alimentaire portant sur quatre denrées - le riz, la farine de blé, le soja et l’huile de cuisine - ainsi que l’essence. Ce fonds a servi à subventionner les petits producteurs d’huile de cuisine, de farine de blé et de soja et à augmenter la production de raskin (le riz des pauvres). Parallèlement, les taxes à l’importation ont été réduites, voire supprimées, afin de contenir les prix. Par ailleurs, le gouvernement a organisé la distribution de poêles et de tubes à gaz à la population dans le but d’encourager le passage du mazout au gaz.

Ces actions gouvernementales n’apportent cependant aucune amélioration durable à la situation alimentaire du pays. Elles servent d’abord à rehausser la popularité d’un pouvoir en perte de vitesse et reflètent son incapacité à penser un changement en profondeur du marché des matières premières. Les limites de ces mesures s’étant rapidement fait sentir, le président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) s’employa à convaincre la population que la crise alimentaire (et énergétique) était le résultat de facteurs mondiaux et n’était pas propre à l’Indonésie. Le 28 mars 2008, il envoya une lettre au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, pour le presser de prendre une initiative globale pour faire face à la crise.

Pour une partie des parlementaires, ce renvoi de responsabilités vers l’échelle internationale est difficile à avaler. Par ailleurs, la proposition du ministre des Affaires sociales, Aburizal Bakrie (l’homme le plus riche d’Indonésie selon le magazine Forbes), de relancer l’exportation du riz suscite la controverse au sein même du gouvernement. En effet, le ministre s’est basé sur les premières projections de l’agence des statistiques, qui prévoient un excédent de production de riz de trois millions de tonnes. Or le ministre de l’agriculture, Anton Apriantono, s’est opposé à la proposition, car il estime que les pronostics de l’agence ne sont pas suffisamment fiables à ce stade.

Les parlementaires considèrent que le gouvernement est divisé et qu’il a échoué à la fois à anticiper la crise et à contrôler les prix. Ils déplorent en particulier les conséquences de ces défaillances : les aliments de base sont devenus inabordables pour une grande partie de la population. La décision politique d’augmenter le prix de l’essence de 28,7% en mai 2008 a entraîné une hausse de l’inflation qui a fait basculer des milliers d’Indonésiens dans la pauvreté. Face à la gravité de la situation, la Chambre a exceptionnellement décidé d’user de son « droit d’interpellation [3]. » du gouvernement, afin d’examiner le degré d’efficacité dont celui-ci à fait preuve dans la gestion de la hausse du prix des produits de première nécessité.

A l’heure où ces lignes sont écrites (octobre 2008), on se demande cependant quel sera le résultat de cette interpellation. Ne s’agit-il pas d’une nouvelle stratégie de la Chambre en vue de redorer son image, passablement écornée par une succession d’affaires de corruption et de détournement ? Le manque de sérieux dans la manière dont le dossier est instruit le laisse penser. Si la Chambre travaillait vraiment à défendre les intérêts des pauvres et des paysans, le droit d’enquête sur l’importation de riz proposé à deux reprises en 2006 aurait-il été rejeté comme cela a été le cas ?

Fragmentation paradoxale des mouvements sociaux

Les mouvements sociaux sont également divisés. Il existe au moins trois grandes alliances de mouvements en Indonésie : le Front de lutte populaire (Front Perjuangan Rakyat, FPR), le Front de libération nationale (Front Pembebasan Nasional, FPN) et le Mouvement populaire contre le néocolonialisme et l’impérialisme (Gerak Lawan). Ces trois mouvements sont soutenus par des dizaines d’organisations de paysans, de pêcheurs, de travailleurs et d’étudiants. Leurs préoccupations se recoupent et ils partagent grosso modo les mêmes points de vue sur les politiques économiques.

Le FPR a tendance à mettre en avant des questions macroéconomiques et globales. Il considère que le président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) et le vice-président Jusuf Kalla sont des marionnettes au service des intérêts impérialistes, en particulier des Etats-Unis, qui visent à introduire un nouveau colonialisme en Indonésie. De son côté, le FPN s’exprime davantage sur les problèmes du monde du travail. Il estime que le gouvernement joue le rôle de « gardien du capital » qui se reflète dans l’inhumanité de la législation du travail, du marché de l’emploi et de la sous-traitance.

Le FPN s’oppose vigoureusement à la hausse du prix de l’essence, car elle entraîne une augmentation du prix des produits de base et du transport qui pèse lourdement sur le budget des travailleurs et de la population en général. Le 24 juin 2008, plusieurs milliers de militants du Tali Geni (une coalition intergénérationnelle d’anciens étudiants à laquelle participe le FPN) ont manifesté à Jakarta devant le parlement et l’Université d’Atmajaya pour protester contre la hausse du prix de l’essence. La marche a dégénéré en émeute et s’est soldée par 16 blessés parmi les policiers, 5 parmi les civils et 16 arrestations.

Enfin le mouvement Gerak Lawan met l’accent sur les questions de souveraineté alimentaire, de réforme agraire, de droit à l’alimentation et de développement économique « endogène ». La lutte qu’il mène pour l’annulation de la nouvelle loi sur l’investissement adoptée en 2007 n’a toujours pas été couronnée de succès. Les militants du Gerak Lawan estiment que cette loi, qui choit les investisseurs étrangers, plonge l’Indonésie dans une nouvelle ère de colonialisme.

Ils ont tout de même remporté une petite victoire : une procédure de révision judiciaire auprès de la Cour constitutionnelle a aboli l’article 22, qui donnait au capital étranger la possibilité d’obtenir des droits fonciers (95 ans) et des droits de concession (80 ans). La nouvelle loi modifiée continue cependant à favoriser la fuite des capitaux et à garantir un traitement égal entre investisseurs étrangers et nationaux.

Le Syndicat paysan indonésien (Serikat Petani Indonesia, SPI), organisation active au sein de la coalition Gerak Lawan et affiliée au mouvement paysan international Via Campesina, s’efforce d’avancer des solutions à la crise alimentaire en termes de droits humains. Pour le SPI, la protection de la production, de la distribution et de la consommation d’aliments passe par l’institutionnalisation des droits des paysans : droit à la terre, droit aux ressources productives, protection de l’économie et de l’agriculture nationales et maintien d’un prix rémunérateur. Les activités menées par le SPI ont culminé en juin 2008 à Jakarta, lorsque des centaines de militants paysans et de militants des droits de l’homme d’Indonésie et du reste du monde se sont retrouvés, dans le cadre de la Via Campesina, afin de formuler la « Déclaration internationale des droits des paysans ».

En Indonésie, les mobilisations dans le cadre de la crise alimentaire n’ont donc pas échappé à la caractéristique principale de l’espace des mouvements sociaux : sa fragmentation en plusieurs coalitions sans grandes différences dans leur orientation et leur raison d’être. Qui plus est, nombres de militants sont actifs dans plusieurs d’entre elles.

Les différents mouvements partagent le postulat selon lequel le libre-échange néolibéral promu par les investisseurs par le biais de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale engendre des politiques systématiquement contraires aux intérêts des paysans et de la population en général : restriction des subventions, privatisation des institutions publiques, diminution des impôts sur le profit et dérégulation à tout crin. L’Etat est prié de se retirer du champ économique pour laisser le champ libre aux multinationales. Notons également que tant le FPR que le FPN et le Gerak Lawan présentent la réforme agraire et le développement des potentialités locales (de l’agriculture, de l’industrie, etc.) comme les solutions à la crise.

Société agricole « en voie de disparition »

Tant que les mouvements sociaux et politiques resteront fragmentés, il faut craindre que la situation des paysans et de l’agriculture ne connaîtra pas de changement digne de ce nom en Indonésie. L’équation est simple : sans meilleure coordination des forces sociales, la pression sur l’Etat n’augmentera pas, et sans pression populaire vigoureuse, l’Etat ne sortira pas de sa passivité.

Or le temps presse, car à tous les niveaux, les politiques actuelles ont engendré des destructions systématiques, dans le secteur agricole comme dans ceux de l’industrie et des services. Le bilan est alarmant : la déliquescence des infrastructures, la détérioration des ressources agricoles, le contrôle du marché des intrants (semences, fertilisants et pesticides) par les multinationales et le déficit de crédibilité des institutions nationales ont placé l’agriculture indonésienne sur une pente mortelle.

L’Indonésie, jadis autosuffisante pour la production de soja, de sucre et de riz, est devenue importateur net. Il semble que le pays préfère les « récoltes sur le marché international » aux « récoltes agricoles ». Cette situation a engendré une dépendance qui ne cesse de s’aggraver, pour six produits en particulier (la farine de blé, le soja, la volaille, la viande de bœuf, les œufs et le lait). Les grands bénéficiaires de ce désastre sont les multinationales, qui contrôlent les circuits des produits alimentaires stratégiques, de la plantation aux étals des supermarchés. Au bout du compte, le rôle des pays en développement comme l’Indonésie se limite à celui de fournisseur de main-d’œuvre pour les multinationales.

La petite taille des exploitations, l’usure de la terre et la faible productivité ont détérioré les conditions économiques des paysans indonésiens. Aujourd’hui, plus de 80% du revenu familial des petits paysans est généré en dehors du secteur agricole, par le biais d’activités comme le mototaxi. Parallèlement, la part du budget des ménages paysans issue des activités agricoles est en chute libre. Elle est passée de 36,2% dans les années 1980 à 13,6% actuellement. La « société agricole » indonésienne est donc en voie de disparition. Alors que l’Indonésie a les ressources non seulement pour atteindre l’autosuffisance alimentaire, mais aussi pour exporter de la nourriture, elle est progressivement devenue une « usine à fabriquer de la faim » (« a hunger factory »).

Traduction de l’anglais : Louisa Vogiazides


Notes

[1Aliment traditionnel à base de soja.

[2Les prix au kilo du soja et de la farine de blé sont respectivement passés de 2 450 roupies (0,27 dollar) et 4 343 roupies (0,47 dollar) début 2007, à 7 800 roupies (0,85 dollar) et 6 485 roupies (0,70 dollar) début 2008. Les efforts pour réduire les coûts ou augmenter les recettes n’ont pas eu d’effet majeur car, d’un côté, les prix de tous les intrants ont rapidement augmenté (huile de cuisine, kérosène, gaz, farine de blé, sucre, œufs), de l’autre le revenu nominal des petits consommateurs n’a pas bougé. Beaucoup de petits commerces ont donc fait faillite.

[3 Le droit d’interpellation est le droit de la Chambre des représentants d’exiger du gouvernement des justifications concernant des choix politiques stratégiques ayant un impact important sur les conditions de vie de la population

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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