Inde : mise à l’épreuve des mouvements de résistance

La dynamique prometteuse de convergence entre mouvements sociaux indépendants et partis de gauche a fait long feu, enrayée notamment par le conflit opposant, sur la question des terres, les paysans et le parti communiste au pouvoir dans l’Etat du Bengale occidental. Une question d’autant plus cruciale que la hausse des prix de l’alimentation n’est pas sans lien avec la diminution des surfaces cultivées.

Le monde occidental y a déjà succombé. Tel Baka, le démon dévorant de la mythologie indienne, le développement capitaliste s’empare de la terre et des ressources en eau, pompe l’énergie de toutes les sources imaginables, casse les barrières pour libérer les flux de capitaux et de biens, sans la moindre attention aux conséquences que cela entraîne pour les populations appauvries. Les faibles n’ont eu aucun droit lorsque l’Europe les a « découverts » sur le continent américain. Ils n’en eurent pas plus lorsque l’expansionnisme colonial s’étendit à l’Afrique et à l’Asie. Et ils n’ont toujours pas de droits aujourd’hui alors qu’ils sont gouvernés par leurs compatriotes.

Si en Amérique ils ont été exterminés parce qu’ils « occupaient » des terres que convoitaient les colons, ils sont aujourd’hui expulsés parce qu’ils vivent sur des terres et utilisent l’eau et les ressources naturelles dont l’économie globale ne peut se passer. La bataille n’oppose plus les étrangers aux autochtones, mais l’industrie à l’agriculture, un système marchand à une économie de subsistance, les besoins insatiables des citadins à ceux de villageois qui survivent modestement, et cette bataille fait rage dans les économies à forte croissance d’Inde, de Chine et des autres pays asiatiques.

Ces mêmes pays qui ont lutté héroïquement pour arracher leur indépendance aux colonisateurs, afin que la liberté politique se traduise en justice, en égalité juridique et en égalité des chances pour l’ensemble des citoyens, et dans lesquels on assiste aujourd’hui à l’émergence de mouvements de résistance qui avancent des revendications étrangement similaires à celles des mouvements nationalistes d’antan et qui se battent avec le même héroïsme. Pour des raisons évidentes, nous ne savons pas grand-chose des soulèvements incessants qui se produisent dans les zones rurales de Chine. Mais en Asie, dans des pays tels que la Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie, le Népal, le Bangladesh et, bien entendu, l’Inde, les luttes collectives gagnent en intensité.

En 2007, c’est incontestablement le Népal qui s’est distingué des autres pays asiatiques. Jusqu’il y a peu encore, la population népalaise avait pour seul horizon la monarchie et les ONG grassement financées par l’étranger. Ni l’une ni les autres ne pouvaient servir d’exutoire aux souffrances refoulées du peuple. En chassant cette monarchie étouffante et repliée sur elle-même, le chef d’un mouvement de résistance armée, Pushpa Kamal Dahal, mieux connu sous le nom de « Prachanda », est devenu premier ministre de la république nouvellement proclamée. Ce scénario tient du conte de fée. La métamorphose politique de l’ancien royaume himalayen - c’est ainsi qu’on l’appelait d’ordinaire - sera peut-être consignée dans les annales de l’histoire comme un miracle, miracle rendu possible grâce à la résistance populaire.

Mais les défis qui attendent le nouveau régime sont nombreux. Prachanda sera-t-il capable de transformer cette victoire populaire éclatante en politiques économiques et sociales alternatives ? C’est une question que des millions de personnes se posent à travers le monde. Sera-t-il par exemple capable d’imiter son voisin immédiat, le Bhoutan, qui a officiellement pris ses distances avec les indices de développement de la Banque mondiale, fondés sur le PIB et le PNB, pour les remplacer par le critère du Bonheur National Brut (BNB) ? Dans un pays enclavé et coincé entre deux immenses voisins, l’Inde et la Chine, la nouvelle classe dirigeante devra faire preuve d’un génie politique extraordinaire pour convertir les immenses attentes nées du changement de régime en un projet politique populaire.

En 1949, le leader « intouchable » B.R. Ambedkar, après avoir rempli avec succès sa mission de président du comité de rédaction de la constitution indienne, avait posé la question suivante : « En politique, nous reconnaîtrons le principe d’un homme, une voix et une valeur. Dans la vie sociale et économique, nous continuerons à nier ce principe qui donne à chaque homme la même valeur en raison de notre structure économique et sociale. Combien de temps encore vivrons nous cette contradiction ? » Cinquante-huit ans après la création de la République de l’Inde, l’inquiétude et le malaise d’Ambedkar demeurent d’actualité dans la plupart des pays d’Asie, y compris dans la nouvelle République du Népal.

« Donnez vos terres et prenez l’énergie nucléaire »

Ce drôle de titre résume les bouleversements contradictoires que l’Inde a connus durant l’année 2007. Des bouleversements dont les conséquences pour l’homme de la rue sont tout sauf drôles. Prenons les combats pour la terre. Ces dernières années, on a beaucoup entendu parler des mouvements de résistance des populations défavorisées contre les déplacements forcés entraînés par les grands projets d’infrastructure comme les barrages géants ou les aéroports.

Dans certaines régions d’Asie, les mouvements sociaux opposés aux grands barrages ont réussi à ralentir leur construction, notamment le Mouvement pour la sauvegarde du Narmada (Narmada Bachao Andolan) en Inde et l’Assemblée des pauvres (Assembly of the Poor) en Thaïlande. Là où les mouvements n’ont pu empêcher la construction de ces barrages, ils ont réussi à obtenir de nouveaux critères de compensation, en imposant notamment le remplacement des dédommagements financiers par une politique d’échange « terre-contre-terre ».

Dans tous les pays d’Asie, la délocalisation des industries en provenance des pays développés (pour tirer profit de lois moins contraignantes et d’une main-d’œuvre bon marché) a considérablement accru la pression, pourtant déjà intense, sur les terres. Ce phénomène est particulièrement préoccupant en Inde et en Chine, des économies ayant des taux de croissance à deux chiffres. Et cette pression est encore exacerbée par l’expansion frénétique des villes, qui engloutissent les terres agricoles à une cadence démentielle.

Si l’on ignore à peu près tout de la façon dont la Chine traite ce problème, étant donné le peu d’information qui filtre hors des zones rurales, en Inde en revanche, les derniers événements s’étalent dans tous les médias. Cramponnés au mantra du développement - attirer le capital à tout prix - et soumis à la terrible pression des industriels et de leurs lobbies, le gouvernement central et les gouvernements des Etats indiens n’ont de cesse, depuis quelques années, de créer de nouvelles Zones économiques spéciales (Special Economic Zones ou SEZ). Usant de lois sur les SEZ hâtivement et mal rédigées, les autorités se sont transformées en courtiers mesquins, gérant les transactions immobilières entre l’industrie et la population.

Les réactions des agriculteurs et des autres groupes sociaux dont les terres sont ainsi mises à l’encan sont diverses. Les gros fermiers établis près des villes ont en général été enclins à vendre, à la condition d’obtenir un bon prix. Mais les fermiers plus pauvres, en particulier les indigènes, pour lesquels la terre n’a pas seulement une valeur financière, se sont résolument opposés à la vente. Ils estiment que sans terre, leur vie est impossible. Cette détermination les a entraînés dans des luttes héroïques contre le transfert de leurs terres, comme à Kalinganagar dans l’Etat d’Orissa, où la répression des forces de sécurité a fait plusieurs morts, à Jagatsighpur dans l’Orissa, contre le géant industriel Tata, à Chhatisgarh, contre le géant sud-coréen de l’acier Posco, etc. Mais c’est dans l’Etat du Bengale occidental que les événements les plus dramatiques sont survenus.

Le Bengale occidental est dirigé depuis maintenant vingt-six ans par une coalition de gauche conduite par le Parti communiste indien marxiste, CPI(M). Dans les années 1970, le CPI(M) a renforcé sa base sociale dans l’Etat en mettant en œuvre une réforme agraire. Le Bengale occidental était l’un des Etats les plus industrialisés de l’Inde, mais les grèves et les sit-in menés par le CPI(M) pour la défense des ouvriers ont provoqué le départ de beaucoup d’industries vers d’autres régions de l’Inde. Aussi le Bengale occidental est-il aujourd’hui un Etat appauvri sur le plan industriel.

Quoi qu’il en soit, les mouvements sociaux attendent des autorités du Bengale occidental, en tant que gouvernement résolument ancré à gauche, une approche différente de celle des gouvernements des autres Etats de l’Inde, qui déroulent le tapis rouge pour les investisseurs susceptibles de s’installer chez eux. Deux événements récents ont pourtant déçu ces attentes, à telle enseigne que le gouvernement est en conflit ouvert avec plusieurs mouvements sociaux sur la question des transferts de terres.

En effet, le gouvernement du Bengale occidental a récemment décidé d’acquérir les terres agricoles fertiles qui s’étendent le long d’une autoroute dans la région de Singur, près de Calcutta, pour les céder à l’entreprise Tata. Cette dernière projette d’y implanter son usine modèle de construction d’automobiles, où devra être assemblée la « Nano » à 2500 dollars, l’ « automobile la moins chère au monde ». Les troubles ont éclaté immédiatement, certains fermiers refusant de vendre leurs terres, et ont rapidement dégénéré en une confrontation majeure, et mortelle, entre paysans et forces de l’ordre.

Les autorités du Bengale occidental ont été sévèrement critiquées pour avoir soutenu l’acquisition de terres paysannes par un géant capitaliste. L’affaire est toujours en cours : les Tata ont déclaré qu’ils en avaient assez de voir leurs ouvriers harcelés et qu’ils allaient quitter Singur. Alarmé à l’idée que ce départ ne fasse fuir les autres investisseurs, le gouvernement de l’Etat a fébrilement entamé des négociations avec les contestataires en vue de dégager un compromis.

Mais les événements de Singur sont mineurs comparés à ce qui s’est produit dans un lieu plus reculé du Bengale occidental, Nandigram. Aux abords de cette ville, les autorités on conféré le statut de SEZ à une large bande de terre en vue de l’attribuer à un groupe indonésien. La nouvelle a provoqué des manifestations spontanées et la ville est vite devenue un champ de bataille entre paysans et cadres locaux du CPI(M). Les affrontements, qui durent depuis plus de deux ans maintenant, sont jalonnés de fusillades aveugles, d’expulsions forcées, de viols et de nombreux morts. Le gouvernement a fini par annuler sa décision, mais le mécontentement continue à gronder.

Comme on pouvait s’y attendre, dans les deux cas évoqués, la situation a été aggravée par les rivalités entre les partis de gauche et l’opposition. Aussi les mouvements sociaux ont-ils peinés à dégager une position indépendante. Les dommages causés à l’unité de la gauche sont grands : des intellectuels et d’anciens sympathisants du CPI(M) critiquent aujourd’hui ouvertement le parti. Le fragile rapprochement entre mouvements sociaux indépendants et grands partis de gauche qui s’était dessiné dans la foulée du Forum social mondial de Mumbai en 2004 semble désormais détruit [1].

La bataille pour la terre est donc sérieusement engagée. Elle s’est intensifiée suite aux inquiétudes suscitées par les augmentations de prix sans précédent des produits alimentaires. Cette augmentation, qui affecte la plupart des pays asiatiques, est directement liée à la baisse des quantités produites. Une situation qui n’a rien d’étonnant lorsqu’on s’évertue à arracher des terres à l’agriculture pour les consacrer à l’industrie, à des projets d’infrastructure, à l’urbanisation, à des parcs et des réserves naturelles, aux agrocarburants, à des parcs récréatifs ou à des terrains de golf. Mais ce processus entraîne des résistances accrues, du moins en Inde, que les politiques ne peuvent plus ignorer. Des résistances qui ont des répercussions à l’échelle internationale, notamment dans le cadre du round de Doha de l’OMC. En effet, les manifestations paysannes ont certainement compté dans la détermination de Kamal Nath, ministre indien du commerce et de l’industrie, à ne pas céder aux pressions des Etats-Unis sur la question du « mécanisme de sauvegarde spéciale » lors de la rencontre ministérielle de Genève de juillet 2008 [2]. Le ministre a notamment déclaré qu’il ne « négocierait pas la survie des paysans pauvres ».

Accord Inde – Etats-Unis sur le nucléaire

Alors que les entreprises et les autorités locales demandent aux pauvres de céder leurs terres, le gouvernement indien, de son côté, s’évertue à convaincre ces mêmes pauvres qu’il leur fournira une électricité produite par l’énergie nucléaire s’ils lui permettent de signer un pacte nucléaire avec les Etats-Unis. L’Alliance progressiste unie (United Progressive Alliance - UPA), coalition au pouvoir depuis 2004 au niveau central, a été rendue possible grâce au soutien déterminant du CPI(M) et d’autres partis de gauche au parti du Congrès. Cette gauche a joué son rôle en bloquant de nombreuses réformes néolibérales que le gouvernement souhaitait introduire, mais elle n’a pu faire échec à l’accord Inde – Etats-Unis sur le nucléaire.

Depuis les essais atomiques « sans préavis » de 1974, qui ont entraîné la mise en place d’un embargo international sur le commerce nucléaire avec l’Inde, le programme du nucléaire civil indien progresse sur un mode autarcique. Or le président Bush a soudainement décidé de revenir sur les positions de son pays et s’est déclaré favorable au retour de l’Inde sur le marché du nucléaire civil. C’est l’objet de l’accord indo-étatsunien. Soit dit en passant, cet amour soudain de Bush pour l’Inde reste un mystère. Quoi qu’il en soit, le gouvernement s’est mis à présenter l’accord comme une mesure capable d’augmenter le potentiel énergétique du pays, assurant aux pauvres que cela permettrait d’approvisionner l’ensemble des ménages en électricité et d’en finir avec les pannes, et à la classe moyenne que c’était le meilleur moyen de produire de l’électricité sans augmenter les émissions de gaz à effet de serre.

Cet accord est pourtant loin de faire l’unanimité. Il a été combattu avec ténacité par des scientifiques, des organes de presse, des mouvements sociaux et des partis politiques. Emmenés par le CPI(M), les partis de gauche de la coalition ont manifesté l’opposition la plus véhémente, tant, à leurs yeux, cet accord subordonne l’Inde à la stratégie globale des Etats-Unis. Comprenant que le parti du Congrès, majoritaire dans la coalition au pouvoir, était déterminé à faire passer ce projet d’accord, les partis de gauche ont tenté de faire tomber le gouvernement en retirant leur soutien à l’UPA.

Ce faisant, ils ont gravement sous-estimé les possibilités de manipulation politique au sein du système indien - le parti du Congrès est parvenu à les « remplacer » en ralliant le soutien d’un parti régional. Non seulement les négociations pour un accord sur le nucléaire se poursuivent de plus belle, mais le levier dont les partis de gauche disposaient dans la coalition a disparu, ressuscitant plusieurs mesures néolibérales qui avaient été mises au frigo.

La résolution du gouvernement dans la poursuite de l’accord a accru sa popularité dans la classe moyenne et dans les médias néolibéraux qui le soutiennent vigoureusement, si bien que les analystes se demandent si, à l’approche des élections nationales, les autorités n’ont pas trouvé là un moyen de masquer leur incapacité à résoudre les problèmes liés à l’inflation, au prix des produits alimentaires et aux autres enjeux sociaux. Les mouvements sociaux peinent à mobiliser les masses sur les nuances politiques d’un accord nucléaire hautement technique. Or ce débat occupe à ce point le devant de la scène que les questions qui concernent la population - terres, alimentation, santé, enseignement, etc. - passent au second plan.
La campagne actuelle du ministère du tourisme indien s’intitule « Incroyable Inde ». Un qualificatif qui vaut aussi pour son système politique…

Traduction de l’anglais : Marielle Carlier


Notes

[1Le Forum social de Mumbai était justement axé sur les déplacements forcés de populations.

[2Le mécanisme de sauvegarde spéciale donne le droit aux Etats de se protéger temporairement d’une hausse subite des importations de certains produits jugés stratégiques.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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