Inde : le FMI, les réformes économiques et les dalits

En novembre 1996, le directeur général du FMI félicitait le gouvernement indien pour son taux de croissance économique qui au cours des deux dernières années a dépassé la barre des 6%. Il marquait sa satisfaction devant le fait que le nouveau gouvernement mis en place au début de 1996, continuait la politique des réformes économiques. Le FMI cependant estimait que ces réformes devaient être accélérées, que le déficit de l’État national devait encore être réduit et que les obstacles aux investissements locaux et étrangers devaient être levés [1].

Comme partout ailleurs, les mesures d’ajustement adoptées à partir de 1991, concernent la diminution des dépenses de l’État, l’ouverture du marché, une orientation de l’économie vers l’exportation et la privatisation des entreprises d’État. Une fois de plus, l’ensemble de cette politique ne tient nullement compte des rapports sociaux caractérisant la société indienne, pas plus d’ailleurs que ceux qui s’établissent avec les puissances économiques extérieures.

En effet, elles affectent considérablement la structure sociale de l’Inde, provoquant l’enrichissement d’une minorité et l’appauvrissement des petits paysans et artisans, de même que l’accélération de l’exode rural. Sans doute, n’est-ce pas de la part des organisations de Bretton Woods un objectif explicite, mais il s’agit d’une conséquence inévitable que les programmes de lutte contre la pauvreté ne pourront guère contrecarrer. L’analphabétisme social des grands organismes internationaux est tel qu’ils semblent incapables de sortir du cercle vicieux de leur discours économiciste.

Or, en Inde, on assiste à une reprise des conflits de castes, particulièrement entre les dalits (intouchables) et les castes supérieures, à un moment où les politiques néo-libérales semblent renforcer une structure de classes, déjà formées par la colonisation anglaise et au cours des cinquante années d’indépendance. Durant ce premier demi-siècle, le régime basé sur la « construction de la nation » (nation building), nationalisa une grande partie des industries de base (les moins rentables), favorisa le capital national (par des mesures protectionnistes) et répondit à la pression populaire en organisant l’éducation (les écoles primaires furent multipliées par trois après 1951) et la santé publique, de même qu’en subsidiant une partie des aliments de base et en instituant des quotas dans les emplois publics pour les castes et tribus du bas de l’échelle sociale (scheduled castes ou tribes).

Une partie de ces mesures était destinée à favoriser une population urbaine, permettant ainsi de maintenir des bas salaires pour le développement d’une industrie locale produisant surtout des biens de consommation pour les 15 à 20% des citoyens formant un marché rentable. Mais, tout comme la politique keynésienne des pays industrialisés destinée à sortir le capitalisme de la crise avait bénéficié réellement les classes ouvrières, le populisme de la bourgeoisie indienne eut des résultats bénéfiques pour une partie de la population. Ils furent certes très relatifs, puisque qu’après un demi-siècle, la moitié de la population indienne vit encore en dessous du niveau de pauvreté.

I. Les réformes économiques

Quel est et quel sera, dans ces circonstances, l’effet des orientations néo-libérales de l’économie, renforcées par la pression des organisations internationales et par la mondialisation actuelle ? Une série de chercheurs indiens travaillent sur cette question. Ainsi, G. Parthasarathi montre que l’ouverture aux investissements étrangers n’a pas d’effets positifs sur l’emploi dans le secteur organisé de l’économie [2]. Depuis 1980, ce dernier n’a pas augmenté. Quant au secteur informel, il aurait perdu de 500 à 800 000 postes de travail depuis la mise en route du Programme d’Ajustement Structurel [3]. Les raisons : les investissements nouveaux utilisent des technologies importées à haute composante de capital ; la main-d’oeuvre non qualifiée est réduite et les travailleurs qualifiés sont recrutés dans le secteur inorganisé.

Par ailleurs, l’augmentation du prix des matières premières locales, à cause d’une politique d’exportation, affecte en premier lieu le secteur non organisé dont les fournitures de base dépendent du secteur organisé. Ainsi, dans le secteur textile, des centaines de petits ateliers doivent fermer, entraînant en Andhra Pradesh des situations de misère, allant jusqu’à la famine et la mort [4]. Le gouvernement n’est plus autorisé à agir sur les prix, ni de protéger le marché et il doit réduire ses dépenses.

Précisément, la levée des mesures de protection, (subsides alimentaires et aux entrants dans la production agricole, quotas d’emploi pour les castes et tribus inférieures), affecte directement ceux qui sont au bas de l’échelle. Sur le plan rural en particulier, où se trouve la majorité des plus pauvres, la libéralisation du marché foncier a pour résultat l’éviction de milliers de petits paysans qui deviennent des ouvriers agricoles occasionnels, aux revenus tout à fait aléatoires. Moins de 25% d’agriculteurs (grands et moyens) profiteront de cette mesure. Il faut y ajouter que l’exportation de produits agricoles (plus de quatre millions de tonnes de riz, alors que la moitié de la population n’est pas adéquatement nourrie), résultant en une augmentation des prix intérieurs, à laquelle s’ajoute la diminution des subsides, a pour effet d’augmenter les revenus des grands producteurs, alors que le salaire réel des ouvriers agricoles diminue et que la tendance aux migrations vers les villes augmente.

La demande nationale des élites, en forte augmentation, a des effets négatifs sur le secteur inorganisé. En effet, le secteur organisé, tout en ne créant pas plus d’emplois, entre en concurrence avec l’inorganisé, pour les matières premières. Ce dernier tend alors à s’articuler en sous-traitance avec le premier, mais en développant une exploitation toujours plus grande de la main-d’oeuvre. Et c’est ici que se situe, entre autres, le travail des enfants. Ce dernier est en effet encouragé par la tendance actuelle à la sous-traitance. Ainsi, à Chennai (anciennement Madras), un petit atelier fabriquant des gobelets en métal non ferreux utilise plusieurs enfants de 9 à 10 ans. Ils travaillent dans un local sans fenêtre, au moyen d’un tour électrique pour polir le métal, sans aucune protection. Il n’y a pas de ventilation et la poussière métallique est intense. Le travail commence à 7 heures le matin et se termine à 7 heures le soir. Le salaire varie entre 10 et 20 roupies par jour (1,4 à 2,8 FF).

Dans le textile, ce sont surtout des filles qui travaillent. Elles commencent à l’âge de 5 ou 6 ans et gagnent entre 5 et 8 roupies par jour (0,6 à 1,2 FF) et sont obligées de faire de 10 à 12 heures de travail. Il en est de même pour la fabrication d’emballages de carton, de fleurs de plastique ou des tapis dans la région de Varanasi (Benares), sans parler de la construction qui emploie de très jeunes enfants, bien que la loi interdise d’engager des travailleurs de moins de 14 ans. A Chennai (Madras), une ONG locale, Arunodhaya (rayon de soleil) forme des femmes des quartiers populaires pour essayer de récupérer les enfants et les faire aller à l’école. La plupart de ces femmes sont des dalits. Elles se heurtent aux petits patrons des ateliers et souvent aux parents. Elles ont pris conscience que la solution du problème dépend des politiques plus globales et commencent à s’organiser : « le gouvernement ne s’occupe pas vraiment du problème, les syndicats ne s’intéressent pas aux enfants. Nous devons devenir un groupe de pression », déclarent-elles.

Il n’y a pas que les entreprises indiennes qui fassent de la sous traitance. C’est vrai aussi de transnationales américaines et européennes dans les secteurs des textiles, des souliers, de l’habillement. Il y a donc une énorme hypocrisie à blâmer les gouvernements des pays du Tiers Monde, tout en contribuant à créer le problème. L’insistance mise sur les exportations par la nouvelle politique économique a eu pour effet dans l’industrie des tapis, par exemple, contrôlée par les grands intermédiaires commerciaux et les intérêts extérieurs, d’accroître considérablement le travail des enfants. Il en va de même de la production agricole. En Uttar Pradesh de plus en plus d’enfants dalits du Bihar sont utilisés par les fermiers locaux, pour faire fonctionner une agriculture d’exportation.

Quant aux politiques gouvernementales d’appui aux milieux populaires, elles tendent à diminuer sous la pression internationale. Depuis les années 1970, le modèle populiste tend à s’éroder, surtout sur le plan qualitatif. Il répondait de moins en moins au projet d’accumulation de la bourgeoisie indienne, intéressée aux productions sophistiquées pour la minorité solvable (un marché presqu’aussi important en nombre que le marché européen) plutôt qu’à celles destinées aux masses, de beaucoup plus faible valeur ajoutée. La pression s’accrût avec les Programmes d’ajustement structurel à partir de la fin des années 1980 et surtout avec la nouvelle politique économique de 1991.

En Inde, la résistance fut cependant sérieuse, à la fois grâce à l’action des organisations ouvrières et des partis de gauche, mais aussi en fonction d’un certain sens de solidarité nationale de la part de l’État et la crainte de la bourgeoisie éclairée des conséquences sociales d’un brusque changement politique. Ainsi, selon une étude de l’Indian Council for Research on International Economic Relations [5], entre 1987-88 et 1992-93, la proportion des subsides socio-économiques passa de 15,28% à 15,20% du PNB, restant donc pratiquement stable en chiffres relatifs. Mais ce résultat fut acquis au prix d’un transfert important du gouvernement central soumis aux pressions extérieures, vers les États de l’Union. Alors que le premier assumait en 1987-88, 43% des dépenses, le chiffre tomba à 39% en 1992-93. La part des États locaux passa de 57 à 61%. On assiste donc, comme dans bien d’autres endroits, à une décentralisation des charges, mais sans transfert de moyens. Les entités locales (États, provinces, municipalités) doivent assumer des tâches de plus en plus lourdes et, devant faire des choix, privilégient certains secteurs au détriment d’autres.

II. Les effets sur le renforcement des rapports de castes

Sans aucun doute, une telle situation, comme dans le reste du monde, renforce-t-il la distance sociale en termes de classes ? En termes relatifs, le secteur organisé de l’économie perd de l’emploi, ce qui diminue la force des syndicats, le secteur inorganisé subit une pression économique croissante et le secteur informel des stratégies de survie est en augmentation. Les classes subalternes, globalement parlant, voient leurs revenus diminuer, ce qui accroît le phénomène de la pauvreté. Seules les classes élevées et une partie des classes moyennes profitent du système, ce qui dément la théorie du caractère percolateur de la croissance économique (trickle down). Un économiste indien de grande réputation, C.T. Kurien, ancien directeur du Center for Development Studies de Chennai, le montrait clairement lors d’un séminaire du Tata Institute of Social Studies, à Numbai, parce qu’on assiste, disait-il, à une croissance sans création d’emploi [6].

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la nouvelle politique économique et les ajustements structurels renforcent la structure de castes et agissent en particulier sur la prise de conscience des dalits. Il est en effet logique que la fragilisation des groupes sociaux inférieurs débouche sur la consolidation des formes sociales traditionnelles, que ce soient les rapports sociaux ou les expressions d’appartenance culturelle ou religieuse.

Le cas des dalits est particulièrement significatif. Depuis une vingtaine d’années, on connaît une véritable explosion de mouvements, souvent peu organisés, mais tous affirmant l’identité des hors castes. En 1990, l’Indian Social Institute de Delhi, en dénombrait plus de 5 000. Le fait de se nommer dalits, c’est-à-dire les opprimés et de développer par ce moyen une conscience fière, est un fait nouveau dans l’histoire sociale de l’Inde. L’hégémonie brahmanique intégra à ce point les intouchables ou les chandalas (mauvaises gens), que ces derniers non seulement définissent leurs comportements sociaux dans ces termes, mais qu’ils ont souvent développé un mépris mutuel les uns pour les autres. En 1932, Gandhi les appela harijans, c’est-à-dire enfants de Dieu, reprenant un ancien terme utilisé pour nommer ceux qui naissaient des amours interdits entre les danseuses des temples et les brahmanes et dont on attribuait la naissance aux divinités. La redécouverte de l’origine de ce terme fournit aujourd’hui une raison de plus pour le rejeter.

La constitution indienne se voulait séculière. Faisant suite au Government of India Act de 1935, elle introduisit les termes de scheduled castes ou tribes, lesquelles firent l’objet de traitements préférentiels (quotas d’emplois publics, appelés reservation). Baba Sahil Ambedkar, lui-même d’origine hors castes, président de la Commission constitutionnelle, donna la préférence à cette appellation, tout en encourageant plus tard l’utilisation du mot dalit. De manière moins engagée, on les appelle aujourd’hui les bahujans (groupes sociaux subalternes) ou parfois adivasis (gens du terroir).

Sans doute, la longue tradition de plus de 2 000 ans de rejet était bien ancrée dans les moeurs, surtout dans les régions rurales, mais les mouvements de révolte et de résistance ont été aussi nombreux dans l’histoire. Ils se manifestèrent essentiellement dans le champ religieux, tel le courant dévotionnel bhakti, au XVIIe siècle ou plus proche de nous, le mouvement lancé à la fin du XIXe siècle chez les Erhavas du Kerala par Sri Narayana Guru [7] revendiquant les pratiques de l’hindouisme pour les castes inférieures et qui déboucha sur les luttes des années 1930 pour l’ouverture des temples.

Aujourd’hui, l’ostracisme de caste, reprend vigueur, surtout dans les campagnes. On ne compte plus les actes de violence perpétrés contre les dalits, sans parler de leur exclusion des actes les plus courants de la vie quotidienne. C’est une réaction de défense des castes élevées dont les membres, loin d’être tous intégrés dans les classes dominantes, voient leur situation matérielle se détériorer avec les nouvelles politiques économiques. Ceux qui ont acquis ou conservé un statut économique privilégié craignent que l’émancipation des dalits mette en péril ce dernier, surtout quand il s’agit de revendications d’ouvriers agricoles à peine rétribués et souvent liés institutionnellement aux propriétaires terriens (bonded labour).

De fait, les barrières mises par les castes élevées sont efficaces. En 1982, la Commission gouvernementale sur les scheduled castes notait que tout en constituant les 20% de la population, elles ne possédaient que 8% des terres. Seulement 21,4% étaient alphabétisés. En 1991, selon le recensement, le nombre des dalits se chiffrait à 138,2 millions, dont 18,72% seulement vivaient dans les villes. Les réactions sociales des dalits urbains concernant généralement des revendications économiques (emploi, éducation, habitat) et celles des ruraux, surtout la respectabilité sociale.

III. Les mouvements dalits

Baba Sahib Ambedkar fut le promoteur de l’émancipation des dalits. Avocat, formé à Londres, ne reniant nullement ses origines, il prit un parti très différent de celui de Gandhi, en se montrant radicalement séculier et insistant sur la notion d’opprimés. Il lutta pour la reconnaissance sociale des intouchables, afin de faire éclater le système des castes, tout en restant dans le cadre de la légalité démocratique et sans remettre en question le système économique capitaliste. Il reprochait à Gandhi son attitude paternaliste et son attachement au brahmanisme, de même que la recherche d’une solution dans la conversion des coeurs et une réinterprétation des écritures pour hindouiser les dalits, plutôt que de les inscrire dans une démarche politique. En 1936, il fonda l’Independent Labour Party [8] et renonça à l’hindouisme. En 1950, il adhérait au bouddhisme comme geste de protestation sociale.

Aujourd’hui, les mouvements dalits ont réveillé la polémique. Un de leurs organes, Dalit Voices, publié depuis 1981 à Bangalore, rappelle à longueur de colonnes les positions peu favorables de Gandhi vis-à-vis de l’émancipation des Noirs quand il était en Afrique du Sud ou par la suite, son association avec les brahmanes de l’establishment économique et politique. Son directeur, Monsieur V.T. Rajshekar (dont le passeport a été retiré depuis plus de 10 ans par le gouvernement indien), n’hésite pas à déclarer que l’idéologie brahmanique est similaire à celle des nazis, aboutissant à un racisme intérieur, représenté aujourd’hui par le Bharatya Janata Party (BJB), en passe de devenir avec l’appui des classes moyennes, le principal parti de l’Inde.

La conversion religieuse devint pour les dalits un moyen d’exprimer leur désir d’émancipation. Ils se tournèrent non seulement vers le bouddhisme, comme un demi-million d’entre eux à la suite d’Ambedkar (plutôt des classes moyennes urbaines), mais aussi vers le christianisme, l’Islam et le sikkisme, avec souvent un choix différent selon les sous-castes (jatis).

Les partis de gauche, le CPI (Parti communiste indien) et le CPI(ML) (Parti communiste indien marxiste léniniste), auraient dû normalement prendre en charge la représentation politique des dalits, mais leur trop étroite définition des classes et leur leadership partiellement intellectuel et de castes élevées (y compris des brahmanes), furent des obstacles majeurs à cette fonction. Sans doute, une partie importante de leur base sociale, surtout au Kerala et au Bengale est-elle constituée par des hors castes, mais la conscience dalit émergente, exclusivement construite sur la contradiction de castes, leur reproche de ne pas tenir compte de leur spécificité. Pour cette raison, surtout dans le Nord du pays et particulièrement en Uttar Pradesh, des partis dalits furent fondés.

Le principal d’entre eux, le Bahujan Samaj Party (BSP) fondé par Kanshi Ram, est au pouvoir dans cet État, le plus peuplé de l’Inde (150 millions d’habitants) mais si les succès politiques ont renforcé la conscience des dalits, les dirigeants ne se distinguent guère des autres par leurs perspectives électoralistes et, en particulier dans l’État de Uttar Pradesh, par des pratiques politiques autoritaires et brutales, comme les événements de Luknow en octobre 1996 l’ont prouvé (bastonnades de journalistes) ou encore par la corruption. On connaît aussi l’action politique de Phoonan Devi, appelé populairement « la reine des bandits » et qui contribua à populariser l’oppression des dalits. Par ailleurs, problème permanent dans tous les mouvements sociaux en Inde, les divisions entre jatis (sous-castes), viennent contredire la plupart des efforts communs sur un plan politique. C’est que l’identité particulière (Paryas, Paravars, Maravars, etc.) prend vite le pas sur celle de dalit. Il est donc difficile de prévoir ce que sera l’avenir de ces partis.

Les Dalits Panthers of India (DPA) sont considérés comme le mouvement le plus radical. Formé en 1972, sous l’inspiration des Black Panthers des États-Unis, ils sont surtout répandus dans le Sud et au Maharashtra. Leurs références est B. Ambedkar. Ils rassemblent à la base surtout des jeunes urbains ou des travailleurs manuels, tels par exemple ceux de la mine de lignite de Neivelly près de Pondichery, qui affirment que le terme panthers est synonyme de courage et de refus de la peur. Ils disent aussi que leur objectif est de se joindre à la révolution mondiale. Le mouvement cependant ne s’est guère révélé efficace, en dehors d’un renforcement du sentiment d’identité, à cause de la division de ses dirigeants, de ses alliances compromettantes pour l’exercice du pouvoir et de son absence d’organisation.

Il faut aussi signaler le rôle des femmes dans la création d’une conscience sociale dalit. C’est surtout dans l’ordre économique que des rassemblements de femmes connaissent un certain succès, leur assurant non seulement un rôle nouveau comme femmes, mais aussi l’accès à des activités et à des initiatives interdites jusqu’alors aux hors castes. Elles se regroupent généralement en coopératives de crédit ou même de petites productions. L’identité dalit se manifeste enfin par un courant littéraire important, caractérisé par son caractère protestataire. Les auteurs se sont regroupés dans la Dalit Sahitya Academy (Académie dalit de littérature).

Au Tamil Nadu en particulier, s’est aussi développé, à partir de 1989, un mouvement de dalits chrétiens (Dalit Christian Liberation Mouvement). Leur président, Monsieur Mary John, nous expliquait à Chennai (Madras) que leur action est motivée par la ségrégation au sein de l’Église catholique, les dalits formant quelque 70% des fidèles sont discriminés dans les écoles et parfois encore à l’intérieur des églises, alors que 95% du clergé et la totalité des évêques (sauf un récemment nommé à Vellore), sont originaires de castes inférieures certes, mais ne sont pas des dalits. Il faut rappeler que ceux d’entre eux qui se convertissent au christianisme perdent automatiquement leur statut de scheduled caste, de même que les protections légales et les postes qui leur sont réservés dans les écoles ou les emplois publics. Plusieurs jésuites ont été très actifs dans la formation de ce mouvement et l’un d’entre eux, le père Yesumarian, en 1994, a payé son engagement d’un emprisonnement et de tortures.

Comme dans bien des mouvements basés sur des origines sociales précapitalistes (ethniques, religieuses, linguistiques, de castes), la transition vers une société de classes passe souvent par l’émergence de leaders identifiant leur promotion sociale avec celle du groupe. Or, leur entrée dans la nouvelle structure sociale (classe moyenne et exceptionnellement, surtout après une génération, de classe dominante), loin de favoriser la solidarité, tend à renforcer l’émancipation individuelle au détriment d’un véritable changement social pour le groupe. L’identité de ce dernier devient alors un trait idéologique destiné à renforcer la position de quelque uns qui par la voie politique ou la cooptation économique réussissent à se hisser à une place privilégiée. Seul un élargissement des perspectives, incluant la dimension de la classe, sans renier celle de la caste, peut faire émerger une émancipation à long terme.

En conclusion, nous pouvons affirmer avec le Prof. B.N. Juyal, du Gandhian Institute of Studies de Varanasi (Benares), que la nouvelle politique économique, encouragée par les organismes financiers internationaux, accentuera les tensions entre les castes, les dalits en particulier en subissant le plus directement les effets sociaux. Cela contribue à créer des pôles de résistance et, en contrepartie, elle renforce la réaction, souvent violente, des castes supérieures. Comme l’écrit Mathew Kayany : « avec le présent système de l’économie de marché et de la mondialisation, le travail perd de sa valeur marchande et le gouvernement son contrôle de l’économie, en faveur des entreprises transnationales » [9]. Or, malgré leur relativité, c’était là les principaux liens des dalits avec l’ensemble de la société. Il est donc bien clair que poursuivre des politiques économiques, sans tenir compte de la complexité des rapports sociaux, traditionnels ou nouveaux et de leurs interactions mutuelles, comporte en fin de compte un coût humain considérable. Mais les prendre en considération signifierait une telle contradiction pour l’idéologie économique libérale, qui se doit de privilégier la performance et de créer les conditions de succès des gagnants, qu’elle pourrait difficilement s’en accommoder.


Notes

[1The Hindu, 07.11.1996.

[2G. Parthasarathi, An organised sector and Structural Adjustment, Economic and Political Weekly, vol. XXXI, n°28, (13 juillet 1996), 1867.

[3Sudipto Mundle, cité par G. Parthasarathi, EPW, ibidem, 1868.

[4G. Parthasarathi, ibidem.

[5The Weekly observer, 09.11.1996.

[6Times of India, 08.11.1996.

[7Geneviève Lemercinier, Religion and Ideology in Kerala, Louvain-la-Neuve, Centre Tricontinental, Tiruvananthapura, Institute for the Study of Development Areas, 1994.

[8Siddhart I. Monishek, Dalit leadership and the challenge ahead, Indian Currents, 07.09.1995.

[9Mathew Kayany, The eternally marginalized, DEA en sociologie, Louvain-la-Neuve, 1996.


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