Le Soir

Inde : « Le viol comme moyen de contrôle des femmes en voie d’émancipation »

Rencontre avec Aurélie Leroy, chargée d’étude et de diffusion au Centre Tricontinental de l’UCL (CETRI).

L’Inde est confrontée à une nouvelle affaire sordide de viol collectif. Depuis deux ans et le tragique décès de cette étudiante des suites de l’agression dont elle avait été victime dans un autobus de New Delhi, les viols de touristes ou d’Indiennes issues de la classe moyenne sont systématiquement médiatisés. Malgré la fermeté affichée par les autorités du pays et les condamnations à mort de violeurs, cette terre de contrastes et de contradictions semble confrontée à un vrai problème de société.

Aurélie Leroy, chargée d’étude et de diffusion au Centre Tricontinental de l’UCL (CETRI) a réalisé plusieurs études sur la société indienne. Selon elle, ces viols sont en partie liés au fossé qui sépare les classes sociales indiennes et à la difficile conciliation entre un retour en force des valeurs traditionnelles et l’occidentalisation progressive de la société. De ses femmes surtout.

Que se passe-t-il en Inde depuis deux ans ?

Lorsque cette affaire de viol collectif dans un bus a éclaté en 2012, on a assisté à un émoi assez inédit. Depuis, d’autres faits divers sordides sont venus renforcer l’indignation collective. Ce qui est marquant, c’est que ces victimes pour lesquelles on a observé une mobilisation massive étaient soit des touristes étrangères, soit des Indiennes mais instruites ou issues de la classe moyenne. Les agresseurs, quant à eux, viennent souvent des bas quartiers. En clair : on a l’impression que la mesure de l’outrage est liée à l’appartenance sociale de la victime ou des auteurs.

Vous en déduisez quoi ?

J’y vois le signe d’une opposition entre les couches sociales les plus pauvres et cette classe moyenne émergente qui s’inscrit dans la modernité. De ce fossé qui se creuse de plus en plus nait une frustration qui peut se traduire par le viol de ces femmes qui sont quelque part le symbole de cette évolution. Mais, d’un autre côté, on constate que la société indienne veut en finir avec le tabou autour du viol. Aussi parce que cette médiatisation croissante des agressions sexuelles ternit l’image du pays et plombe le tourisme.

La place qu’occupe la femme indienne peut-elle expliquer cette banalisation du viol ?

L’Inde est aussi confrontée à un problème qui est n’est pas abordé ouvertement, y compris dans la sphère politique : c’est l’absence d’autonomie de la femme. Dans une société majoritairement hindoue, elle est vénérée mais uniquement dans son rôle d’épouse et de mère. Pour le reste, elle est très surveillée et très soumise pour qu’elle reste bien à sa place. En ce sens, le viol de femmes instruites ou qui travaillent est un moyen de contrôle pour les hommes, une manière d’affirmer leur refus d’une quelconque autonomisation du sexe faible. On retrouve le contraste entre la société qui brille d’un côté, et les laissés pour compte de l’autre.

Le gouvernement indien semble pourtant préoccupé par le problème et fait preuve de fermeté vis-à-vis des violeurs… Signe que les mentalités évoluent ?

Il a effectivement durci la loi et inflige la peine de mort aux agresseurs. Mais au-delà de cette réponse ultra-sécuritaire, on constate que le gouvernement ne mène aucune réflexion sur le fond du problème, sur l’émancipation de la femme et le machisme des hommes. Au contraire, ces mesures s’avèrent contre-productives car elles incitent les Indiens à garder leurs femmes à la maison. Alors que les Indiennes, elles, rêvent d’autre chose…

Mais le statut de l’Indienne n’explique pas pourquoi les viols concernent aussi les étrangères. Est-ce qu’il n’y aurait pas aussi un problème de comportement imprudent ou inapproprié de certaines touristes qui ignorent cette réalité ?

Il est clair que lorsqu’on voyage dans un pays étranger, mieux vaut en connaitre les coutumes. Du moins, de ne pas être en contradiction totales avec le code vestimentaire. Mais cet argument ne doit pas être utilisé pour justifier ce qui se passe. Il faut savoir que le premier ministre indien appartient au parti nationaliste (NDLR : Narenda Modi, depuis mai 2014) et que les valeurs traditionnelles reviennent en force. Pour autant, on ne peut pas parler de « rejet » de la part de toute la société indienne envers la modernité.

Le nombre de plaintes pour viol est en forte hausse en Inde. Signe que la médiatisation de ces agressions a en tout cas permis de briser le tabou ?

C’est en effet un signe positif. Les victimes osent enfin parler. A New Delhi, les dénonciations ont augmenté de 30% en 2014 par rapport à l’année précédente. Mais sans geste politique fort en vue d’une émancipation de la femme, on reste dans l’impasse. Car le viol en Inde et réellement un problème structurel. Et s’il est dénoncé lorsqu’il est commis dans l’espace public, il est toujours passé sous silence lorsqu’il est survient dans la sphère familiale ou privée. Ces crimes-là n’apparaissent dans aucune statistique.

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