Haïti : colère populaire sur fond de crise totale

Premier épisode d’un scénario qui allait se répéter aux quatre coins de l’hémisphère Sud, les émeutes meurtrières qui ont secoué Haïti durant le mois d’avril 2008 ont marqué l’opinion mondiale. Comme dans d’autres pays où les manifestations ont pris une tournure violente, ces événements doivent être replacés dans le contexte de la longue dérive de la société haïtienne et de la perte de sa relative autosuffisance alimentaire.

Depuis le milieu des années 1980, l’instabilité prévaut en Haïti sur le plan politique. L’émergence, à partir de 1986, d’une kyrielle d’organisations associatives – comités de quartier, organisations paysannes, organisations civiques, associations socioprofessionnelles, mouvements étudiants – avait porté haut l’espoir d’une refondation démocratique, et socialement représentative, de l’ordre politique. Ces acteurs sociaux ont largement mobilisé, y compris dans les quartiers populaires, autour de revendications démocratiques (respect des libertés fondamentales, gestion transparente de la chose publique, exercice effectif de la justice) et socioéconomiques (accès au travail, à la santé, à l’éducation, au logement, au transport).

Long délabrement politique, économique et environnemental

Si ce mouvement populaire a réussi à opérer une cassure dans un système politique oligarchique traditionnellement sourd aux besoins de la population - désormais la classe politique et les secteurs dominants doivent composer avec cet électorat majoritaire -, la modernisation du champ politique butte contre des obstacles de toutes sortes, à commencer par la fragilité chronique d’institutions incapables de résister aux ambitions dévorantes des différents clans en présence. Cette situation n’est elle-même pas sans lien avec la faiblesse et l’incohérence du camp démocratique, incapable jusqu’à aujourd’hui d’articuler un projet porteur d’espoir et de changement dans le système politique.

Au niveau économique, on assiste durant la période 1986-1987 à la mise en application d’une stratégie d’ouverture brutale de l’économie haïtienne. En quelques années, l’afflux de produits d’importation a bouleversé le système économique du pays : on est passé d’une économie de production à une économie de consommation. Le manque à gagner en termes de valeur ajoutée et d’emplois est considérable. Le délitement du tissu productif fait basculer une proportion croissante de la population urbaine et rurale dans le secteur informel.

Face à cette situation de dumping, les réactions des organisations paysannes ne se sont pas fait attendre. Les méthodes employées furent souvent dures, à l’exemple de ces barricades dressées pour faire obstacle aux camions acheminant le riz de Miami des ports de province vers Port-au-Prince, ou des conflits violents qui opposèrent les cultivateurs de riz de l’Artibonite à la population des quartiers populaires de Gonaïves.
Dans les campagnes, la libéralisation aveugle a enclenché un cercle vicieux : baisse des revenus, décapitalisation, perte d’emplois pour les petits et moyens producteurs, accélération des migrations, donc augmentation de la quantité de produits importés, etc. Les conséquences sont lourdes : d’un pays presque autosuffisant en produits agricoles au cours des années 1980, Haïti est devenu un importateur net de ces produits. Ainsi s’est installée une dépendance alimentaire vis-à-vis de l’étranger, et surtout des États-Unis (47% des importations).

Les pressions extérieures ne sont pas seules en cause : les importations ont aussi servi les stratégies politiciennes internes. Il s’est notamment agi, pour les dirigeants haïtiens, de développer leurs réseaux de clientèle au sein des bidonvilles de la capitale en donnant du travail à des milliers de femmes « micro-commerçantes » évoluant dans le secteur informel. Au détriment de la consommation des produits de l’agriculture vivrière…

Entre l’année 2000 et l’année 2005, la dégradation de l’environnement économique haïtien s’est accélérée. Le PIB par habitant a chuté de plus de 5%, la consommation par habitant de plus de 7% et le taux de chômage global a dépassé les 50%. Les prix ont augmenté en moyenne de 20,3% par an, accusant une hausse globale de 152,3%. Bien sûr, les revenus moyens n’ont pas connu une croissance équivalente. Le salaire minimum a enregistré une baisse de 25,5% en termes réels sur la même période.

Comme si cela ne suffisait pas, les flux de l’aide internationale ont singulièrement diminué. Des données régionales montrent que le niveau d’insécurité alimentaire n’a cessé d’augmenter entre 2000 et 2008. En quelque sorte, la hausse subite au début de l’année 2008 du prix des produits agricoles sur les marchés internationaux est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Formes particulières de la contestation

Si l’explosion de colère populaire du mois d’avril 2008 reflète le niveau d’exaspération et de désespoir ambiant, la tournure violente des émeutes doit être reliée à certains aspects du contexte social en milieu urbain haïtien. En effet, l’absence d’Etat sur le terrain et la déliquescence du tissu économique local se sont traduites par une marginalisation massive des nouvelles générations. Dans la région métropolitaine de la capitale, environ 320 000 enfants et jeunes de 7 à 25 ans ne sont pas scolarisés. Ces jeunes sont désespérés. Ils n’ont aucune formation professionnelle et sont exposés à toutes sortes d’activités illicites : drogue, prostitution, vol. L’implication dans les émeutes de ces groupes de jeunes qui n’ont plus rien à perdre explique les modalités extrêmes qu’elles ont pu emprunter.

En regard du bouillonnement de la population urbaine, les réactions des mouvements paysans progressistes ont été plutôt apathiques. Elles ont essentiellement consisté en prises de position verbales et en négociations éparses avec les représentants du gouvernement et de la coopération internationale. Cette attitude plus docile s’explique par l’évolution récente du mouvement paysan haïtien. Depuis 2000 environ, la politisation des années 1980-1990 a largement cédé la place à l’encadrement des organisations paysannes par des ONG étrangères. Or les initiatives nées de cette collaboration visent surtout à gérer la survie au quotidien, sans questionnement en profondeur sur les alternatives pouvant contribuer à la consolidation de structures économiques rurales et paysannes.

Indéniablement, les acteurs sociaux sont depuis quelques années dans une phase de reflux. Pouvait-il en être autrement vu le caractère extrême des problèmes économiques et sociaux que connaît le pays ? Certaines évolutions permettent cependant de tempérer la noirceur du tableau que nous venons d’esquisser. En effet, on constate qu’en dépit de tous ces écueils, plusieurs acteurs de la société civile font montre d’une maturité grandissante.

La conscience de leur faiblesse les a amenés à mettre en place de nouveaux mécanismes de coordination et des réseaux d’échange à tous les niveaux et pour tous les secteurs. Cette dynamique de convergence a accouché de plusieurs plateformes et réseaux d’organisations qui s’expriment d’une même voix dans le domaine du développement économique et social.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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