Haïti : Leviers de la coopération

Rudy Demotte est actuellement en Haïti. L’occasion de fêter les 20 ans de coopération avec la Fédération Wallonie-Bruxelles devrait aussi être celle de faire le point sur la situation du pays.

Le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rudy Demotte, effectue actuellement une visite de cinq jours, en Haïti, dans le cadre du vingtième anniversaire de la coopération avec ce pays. Il doit y rencontrer le président Jovenel Moïse, élu il y a tout juste un an, le 20 novembre 2016. Si ce voyage est l’occasion de se réjouir d’une coopération inscrite dans la durée, et qui fait la part belle à la riche culture haïtienne, il oblige également à jeter une lumière crue sur la situation locale.

Rudy Demotte arrive dans un pays en crise, qui ne s’est toujours pas relevé du séisme du 12 janvier 2010. « L’urgence est un mauvais prétexte » affirmait David Tilus, le directeur général du Groupe d’action francophone pour l’environnement (GAFE), lors du forum organisé récemment par la Plateforme Haïti.be. Force est de constater cependant que ce prétexte n’a cessé de configurer l’essentiel du regard et de l’aide de la communauté internationale envers Haïti.

Au fil des cyclones et inondations, dans un pays particulièrement exposé, les actions urgentes n’ont cessé de se répéter, atteignant leur point d’orgue au lendemain du tremblement de terre de 2010. Mais, justement, ces actions étaient, pour la plupart, sans lendemain. Sans, surtout, se confronter aux facteurs sociaux qui sont la cause, la mesure et le marqueur de ces catastrophes « naturelles » : la pauvreté et les inégalités, l’absence de politiques publiques, d’infrastructures et de services sociaux.

C’est aussi un pays secoué par les manifestations et la contestation, que le vote du budget 2017-2018 a cristallisées, que Rudy Demotte va découvrir. Si le mécontentement couvait depuis plusieurs mois, et qu’à plusieurs reprises, des milliers d’ouvriers des usines de sous-traitance sont descendus en masse dans les rues pour réclamer une hausse de leur salaire minimum, c’est véritablement la question du budget qui a mis le feu aux poudres. Jovenel Moïse aura réussi ce tour de force de faire l’unanimité contre lui, depuis les magistrats jusqu’aux ouvriers, en passant par les enseignants, les paysans et les organisations de défense des droits humains ; cinq d’entre elles ont d’ailleurs affirmé que ce budget « enfoncera le pays dans le trou de l’inégalité sociale, de la misère, de la grande corruption et de l’injustice ».

Le mécontentement est à la hauteur du marasme social – 70% des Haïtiens sont en situation d’insécurité alimentaire chronique, la pauvreté affecte près de 60% d’entre eux, le 1% le plus riche possède autant de ressources que les 45% les plus pauvres – et de la dégradation des droits sociopolitiques : situation des prisonniers et des citoyens dominicains d’origine haïtienne expulsés de République dominicaine, lois sur la diffamation visant la presse et celle interdisant le mariage de personnes de même sexe, ainsi que sa « promotion », explosion de l’insécurité dans la capitale…

Il est aussi à la hauteur du discrédit qui frappe la classe politique ; discrédit encore récemment mis en lumière, suite au rapport de la commission du sénat haïtien sur la gestion des fonds Petrocaribe, de 2010 à 2016. Publié il y a quelques jours, il conclut à « une escroquerie à grande échelle », impliquant notamment une quinzaine d’anciens ministres. Or, les accusations de corruption sont d’autant plus graves que celles-ci se sont accumulées ces dernières années sans entraîner d’enquêtes et encore moins de sanctions.

En réalité, la classe politique haïtienne est largement à l’image de la communauté internationale. Déconnectée de la situation de la majorité de la population, agissant par effets d’annonce et programmes d’urgence, substituant à l’institutionnalisation politique le management néolibéral, sous-traitant aux ONG et à l’humanitaire les services sociaux de base, cherchant à discipliner les Haïtiens et Haïtiennes par des mesures, qui répondent d’abord à sa propre logique et à ses intérêts.

Pour trouver quelque espoir dans la situation du pays et mesurer les leviers d’une réelle coopération, Rudy Demotte devra se tourner vers d’autres acteurs, au premier rang desquels, les mouvements sociaux (travailleurs, femmes, paysans) et organisations de droits humains. Refusant d’échanger le discrédit de la classe politique contre celui de la communauté internationale, ils sont paradoxalement les principaux demandeurs d’institutions publiques et de politiques sociales. Aussi fragiles et divisés qu’ils soient, ils n’en maintiennent pas moins l’exigence intacte d’un changement à la hauteur du formidable geste d’émancipation que constitua, il y a deux siècles, la révolution haïtienne, en faisant d’anciens esclaves un peuple libre et fier.