Guinée : naissance d’une ère nouvelle ?

Muselée sous les deux règnes autoritaires de Sékou Touré et de Lansana Conté, la population guinéenne est sortie de sa torpeur en défiant ouvertement le pouvoir par des manifestations aux allures insurrectionnelles, sur fond de crise sociale, politique et économique. Des mobilisations qui ont fini par payer, avec la nomination d’un nouveau premier ministre et l’ouverture possible d’une nouvelle page de l’histoire du pays.

Le 10 janvier 2007, en Guinée, une grève générale et illimitée, dont plus d’un s’est alors demandé s’il s’agissait d’une simple révolte ou d’une véritable révolution, est déclenchée par le front syndical CNTG-USTG [1] dans l’espoir « que la vaillante armée [défendra] le laborieux peuple de Guinée en détresse » [2]. Dopés par la mobilisation de tout un peuple plongé dans le désespoir, soutenus par la société civile, les partis de l’opposition, la diaspora et les défenseurs des droits de l’homme, les syndicalistes Hadja Rabiatou Serah Diallo (CNTG) et El-Hadj Ibrahima Fofana (USTG) défieront ouvertement « le système Conté ». Si leur témérité a fini par payer avec la nomination de Lansana Kouyaté comme « premier ministre de large consensus », malheureusement l’appel lancé à l’armée est resté lettre morte : la grève qui a duré 32 jours a officiellement fait 123 morts sans parler des très nombreux blessés.

Aux sources du conflit : la situation chaotique du pays

La Guinée est « dans un état chaotique. Un seul chiffre suffit pour illustrer la descente aux enfers de notre pays : l’inflation est passée de 1,8% en 2000 à 36% aujourd’hui. La Guinée est confrontée à trois fléaux : une grave régression économique, une justice défaillante et un Etat moribond ». Cette réponse de Lansana Kouyaté à la question « dans quel état avez-vous trouvé la Guinée ? », lors d’une interview accordée à Jeune Afrique, résume bien la situation dans laquelle vivent actuellement les Guinéens depuis leur accession à l’indépendance (2007) [3] .

Á la mort de Sékou Touré le 3 avril 1984, Lansana Conté accède au pouvoir et libéralise l’économie jusque-là étatisée. Un processus de libéralisation qui lui permet de mettre en place « un capitalisme de copinage », avec comme corollaire l’enrichissement facile de ses proches, une régression continue de l’économie et une paupérisation progressive de la majorité des Guinéens. Les détournements de deniers publics, les surfacturations, les pots-de-vin et la corruption érigée en système favorisent ainsi l’émergence d’une bourgeoisie compradore minoritaire gravitant autour du pouvoir, et identifiable par l’étalage des signes les plus ostentatoires de richesse : villas grandioses, véhicules tous terrains… Cette richesse jouxte une misère criarde rendue visible par le manque d’eau potable, l’absence d’électricité et de latrines, une importante mendicité et des équipements publics à l’état de ruine. Erigée elle aussi en système, cette injustice est l’une des raisons qui ont poussé la population à descendre dans les rues.

L’élite gouvernante a littéralement mis à genoux l’économie en bradant les ressources minières du pays sur fond d’inflation galopante [4]. C’est pourquoi la Guinée a été qualifiée de véritable « scandale géologique », la richesse que renferme son sous-sol n’étant encore qu’une fiction pour la majorité de la population. La Guinée produit et exporte en effet 750 000 tonnes d’alumine et 20 millions de tonnes de bauxite par an, soit 11% de la production mondiale, sans parler des autres minerais (or, diamant…) [5]. Mais cette manne ne rapporte plus aujourd’hui aux caisses de l’Etat que 100 millions de dollars, au lieu des 500 millions du temps de Sékou Touré. Aussi les caisses du Trésor public se retrouvent régulièrement vides avec pour conséquence une inflation devenue galopante, une montée du prix des devises (dollars et euros) et un surenchérissement des produits de premières nécessités [6].

Il s’en est suivi une réelle « clochardisation » de la population dont la moitié, selon la Banque mondiale, vit aujourd’hui avec moins de 1 dollar par jour. La Guinée se situe à la 156e place sur 177 sur l’échelle du PNUD. Le prix du sac de riz est passé de 65 000 GNF en janvier 2005 à 130 000 GNF en automne 2006 ; et le salaire moyen d’un fonctionnaire varie entre 200 000 et 300 000 GNF (35 à 50 euros). Sans parler des fréquentes coupures d’électricité qui plongent Conakry, jadis surnommée « La Belle », dans l’obscurité, rendant le quotidien de ses habitants plus difficile encore, au point que la formule Ouwé Te Fa « le courant est revenu », est devenue une sorte d’hymne à la joie que scandent les enfants à chaque fois que l’électricité est rétablie.

Le caractère moribond de l’État n’arrange pas la situation, les pouvoirs législatif et judiciaires étant inféodés à l’exécutif. Or, c’est justement cette absence de séparation des pouvoirs qui mit le feu aux poudres quand Lansana Conté est allé en personne, le 16 décembre 2006, libérer El-Hadj Mamadou Sylla (homme d’affaires) et son acolyte Fodé Soumah (ex-vice gouverneur de la Banque centrale et ancien ministre), tous deux incarcérés pour détournement de fonds publics.

Outre cette « patrimonialisation – clanisation » des institutions, l’Etat brille par son absence et la nation guinéenne est encore à construire. En témoigne notamment la valse des premiers ministres [7] nommés pour diriger les affaires de la république à la place du président. Mais celui-ci, bien que diminué par l’âge (72 ans) et la maladie (diabète, leucémie), se cramponne au pouvoir, créant ainsi une situation de « fin de règne sans fin » (Goerg, 2006).

Toujours muselée, malgré la libéralisation des ondes dans le second semestre 2006, minée par des clivages ethniques et les inimitiés entre personnes, l’opposition quant à elle peine à se rassembler pour proposer une alternative. Ce qui accentue aux yeux de la population et même de certaines chancelleries le réel discrédit dont sont l’objet les hommes politiques de tous bords, et amène à voir dans l’armée la seule issue transitoire possible [8].

On sait qu’Amadou Toumany Touré (Mali) et le colonel Ely Ould Mohamed Val (Mauritanie) partagent ce point de vue en dépit du risque élevé de tomber sur un Robert Guéi (Côte d’Ivoire) ou même un Lansana Conté bis. D’ailleurs le général Lansana Conté a déjà pris la mesure de la menace. C’est pourquoi il s’est attaché à fidéliser l’armée, elle-même traversée par de nombreuses dissensions internes, pour en faire l’un des piliers de son pouvoir. Dans cette situation bloquée, la population, complètement désemparée, n’a ainsi pu que répondre positivement à l’appel au changement lancé par les syndicalistes et suivre les mots d’ordre de grève.

Lutte pour le « changement » : le jeu des cabris morts

Une première grève générale dont les revendications se résumaient surtout à l’amélioration des conditions de vie, avait déjà été lancée en juin 2006 et s’était soldée par la mort 22 personnes (Delaumou, 2007). Le 16 juin, afin d’éviter le chaos généralisé, un accord tripartite – syndicats - patronat - gouvernement – était « signé à l’arraché », mais à peine un semestre plus tard, les syndicalistes, soutenus cette fois par la société civile, constatant que les engagements n’étaient pas tenus, reprennent le mouvement.

Le 16 décembre 2006, Mamadou Sylla et Fodé Soumah sont libérés de prison et le 27 décembre 2006, un décret présidentiel réintroduit au sein du gouvernement, Ibrahima Keïra, beau-frère de la seconde épouse du chef de l’État, démis de ses fonctions à la suite des pressions syndicales. Pour le front CNTG-USTG, c’en est trop. Un nouveau préavis de grève est déposé « […] à compter du 10 janvier 2007 jusqu’au rétablissement de l’ordre républicain ». Les populations qui étaient déjà descendues dans les rues en octobre à l’appel de la « Coalition contre la vie chère », accueillent ce préavis « comme une solution inespérée » (Ibid.). Mais les négociations n’aboutissent à rien de concret. Chacun campe sur ses positions et le mouvement populaire se radicalise. Echappant à tout contrôle, il réclame le « changement » avec comme préalable le « le départ de Lansana Conté ».

Devant une contestation populaire de plus en plus menaçante, le pouvoir, tout en poursuivant les négociations, fait alors appel à l’armée qui réprime les manifestations dans le sang. Le 19 janvier 2007, constatant que les mobilisations ne fléchissent pas, le président Conté limoge son ministre chargé des affaires présidentielles, Fodé Bangoura, mais le remplace par un autre de ses affidés, membre de tous ses gouvernements depuis plus d’une décennie, Eugène Camara.

Cette nouvelle embrase aussitôt l’ensemble du pays et le front syndical en appelle à une marche nationale pour le 22 janvier et le blocage des sociétés minières. En attendant, la jeunesse s’en prend à tous les symboles du pouvoir, des édifices publics aux domiciles des barons du régime. L’armée poursuit sa répression aveugle et les morts s’amoncèlent. Le 22 janvier est la journée la plus meurtrière. Au terme d’une marche qui s’est transformée en véritable insurrection populaire, on dénombre plus de 40 morts et 175 blessés.

Devant la dureté de la répression et les atrocités commises, la communauté internationale, jusque là indifférente au sort des Guinéens, finit par réagir, bien que mollement en appelant à la retenue. C’est que le spectre d’une guerre civile pointe à l’horizon, surtout si l’on en croit les témoignages terrifiants recueillis par Cheikh Yérim Seck, selon lesquels le capitaine Ousmane Conté, fils du président, avait organisé une milice de « contre-manifestants » composée de jeunes Soussous, « chapeautée par quelques éléments soussous du Bataillon Autonome de la Sécurité Présidentielle (BASP) » et qui «  agit comme un véritable escadron de la mort … et semble mener une guerre de l’ombre » (Jeune Afrique, 28 janvier - 3 février 2007).

Le 24 janvier 2007, les négociations reprennent sur intervention des chefs religieux et de la première dame Henriette Conté, et aboutissent à la signature d’un énième protocole d’accord qui engage le président à nommer un nouveau premier ministre - chef du gouvernement - et le front syndical à suspendre le mot d’ordre de grève. Des espoirs vite déçus. Contre toute attente et après deux semaines d’expectative, le 9 février, Eugène Camara est confirmé au poste de premier ministre. La déception est grande parmi la population. Telle une bombe, la nouvelle secoue tout le pays. Les réactions ne se font pas attendre et fusent de toutes parts.

Les partis politiques jusque là restés à l’écart rejettent cette nomination et les violences reprennent de plus belle, tant de la part des manifestants que de la part du pouvoir, tous adoptant désormais le réflexe du « cabri mort » [9]. D’un côté un pouvoir moribond et de l’autre une population affamée prête à se sacrifier pour en finir avec un régime en place depuis 23 ans. Lansana Conté, surnommé « Fory coco » le rustre, celui qui parle – et agit – brut, estime n’avoir plus rien à perdre et fait la sourde oreille à la colère et aux revendications de la population. Face au refus du pouvoir de céder, les jeunes, les femmes et les travailleurs appauvris adoptent à leur tour cette stratégie (Afrique-Asie, mars 2007). Au soir du 11 février, les morgues sont à nouveau remplies de cadavres ; et les hôpitaux manquent de places pour les blessés. Tous les ingrédients d’une guerre civile sont alors rassemblés, quand le 12 février 2007, l’état de siége est décrété et le couvre-feu instauré jusqu’au 23 février.

Pendant que la population se terre chez elle, la diplomatie interafricaine s’active. Le bilan humain est lourd, sans parler des édifices publics saccagés, pillés et incendiés. Peu à peu, les présidents ouest-africains réussissent à convaincre leur homologue de jouer la carte de l’apaisement, afin d’éviter l’embrasement de tout l’espace sous-régional aux équilibres précaires, la Guinée se situant dans une région aux frontières poreuses où circulent armes et mercenaires. Elle abrite aussi quelque 35 000 réfugiés libériens, 3 500 Ivoiriens et 1 000 Sierra-Léonais. La grève se termine finalement par la nomination au poste de premier ministre de Lansana Kouyaté. Une page de l’histoire guinéenne est tournée.

Naissance d’un nouveau Guinéen ?

Une nouvelle ère a vu le jour dans l’ancien pays de Sékou Touré, le père d’une révolution prétendument porteuse d’une «  nouvelle nature des choses, d’une éthique nouvelle, d’un type d’homme nouveau  » (Sékou Touré, 1972). Selon Charles Sorry, cet « homme nouveau » était «  le Guinéen dépersonnalisé, aliéné... L’homme nouveau […] fermement ligoté dans le système de l’esclavage idéologique : servitude mentale, morale et spirituelle d’un autre ordre » (2000). Désormais, cet homme fataliste qu’on disait peureux et poltron, indifférent à son sort, n’est plus.

Après un demi-siècle de résignation, les Guinéens semblent prendre conscience que leur sort se trouve désormais entre leurs mains. Déjà en février 2006, Louis Mbemba Soumah s’écriait : « c’est un jour historique. Les Guinéens étaient bloqués par la peur, maintenant c’est fini » (Goerg, op.cit.). Hadja Rabiatou Serah Diallo constate pour sa part en mars 2007 que « les Guinéens ne baisseront jamais plus la tête devant l’injustice et la tyrannie. […] Chaque citoyen a compris qu’il a un rôle à jouer pour le développement de notre pays » (Afrique-Asie, mars 2007).

Le changement, slogan des grévistes, n’est plus un vain mot prononcé dans des instants d’euphorie par une masse en colère. Les moyens utilisés lors de la grève (messages téléphoniques pour mobiliser, marches, affrontements avec les forces de l’ordre) sont radicalement neufs et tous les observateurs de la scène sociopolitique guinéenne semblent aboutir à ce même constat que le changement est désormais irréversible. « Si par miracle, le régime parvient à survivre à cette crise, plus rien ne sera comme avant. Il y aura un avant et un après janvier 2007 » (Jeune Afrique, 21-27 janvier 2007). Tous en Guinée l’ont compris, et même les députés de la majorité présidentielle qui ont voté la levée de l’état de siège contre la volonté du président lui-même.

Lansana Kouyaté a pris ses fonctions, conscient du nouvel état d’esprit qui règne chez les Guinéens, et que n’ignore pas non plus le chef de l’État qui «  est certes un militaire qui s’accommode peu de la contestation qui va avec la démocratie. Mais tout le monde change. Je suis certain que le président est conscient que la Guinée a amorcé un nouveau tournant » (Cheikh Yérim Seck, 2007). Le premier ministre saura-t-il lancer les réformes nécessaires pour sortir la Guinée de l’impasse ? Difficile à dire, car depuis sa nomination, aucun cabinet ministériel n’a été nommé et sa politique générale n’a pas encore été présentée au parlement. Tout le pays est en attente d’une concrétisation du « changement » pour lequel beaucoup de sang a coulé.

Bibliographie

Ayisi Anatole (2005), « La montée de la misère et le retour des généraux », Manière de voir, n° 79 (Résistances africaines), février-mars.

Bari Nadine (2005), L’œil du héron, Conakry, Tabala.

Cheikh Yérim Seck (2007), « Interview de Lansana Kouyaté », Jeune Afrique, n° 2415 du 22 au 28 avril.

Delamou Alexandre (2007), Les 32 jours de grève générale en Guinée. Le film des événements, Paris, Karthala.

Goerg Odile (2006), « Fin de règne sans fin », Le Monde diplomatique, avril.

International Crisis Group (2007), « Guinée : le changement ou le chaos », Rapport Afrique N°121, février.

Sékou Touré (1972), La révolution culturelle, Tome 17, Conakry, Imprimerie Patrice Lumumba.

Sorry Charles E. (2000), Sékou Touré : l’ange exterminateur, un passé à déposer, Paris, L’Harmattan.

Tompapa Emile (1999), Conakry, porte de la Guinée, Conakry, Edicef.


Notes

[1Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG) et Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG)

[2Avis de grève du front syndical du 2 janvier 2007.

[3La Guinée est le premier pays de l’Afrique francophone à accéder à l’indépendance le 28 septembre 1958. Sékou Touré y a alors instauré une dictature sanglante jusqu’à sa mort en 1984, jetant près d’un tiers de la population dans ses geôles ou sur les routes de l’exil.

[4Á en croire Lansana Conté qui ne rate pas une occasion pour traiter ses ministres de voleurs, « s’il fallait fusiller tous les Guinéens qui ont volé la Guinée, il ne resterait plus personne à tuer… » (Le Monde, 30 novembre 2006).

[5Une prospection récente a révélé que le sous-sol guinéen regorge de pétrole et surtout d’une impressionnante réserve d’uranium.

[61 euro équivalait 2 000 GNF en 2003, 10 000 GNF en décembre 2006, avant d’atteindre 13 000 GNF au moment de la grève. Actuellement 1 euro s’échange à 6000 GNF.

[7Pas moins de sept premiers ministres se sont succédé depuis 1996 pour mettre en place les réformes dont le pays à besoin. Aucun n’a réussi, soit parce qu’il menaçait les intérêts du clan Conté, soit parce qu’il était nommé pour préserver ceux-ci.

[8L’armée constitue un outil politique important en Afrique (Ayisi, 2005). Le décès du général Kerfala Camara, le 10 septembre 2007, n’a pas remis en cause l’espoir porté sur l’armée. Tous ont, à présent, les yeux rivés sur le général Baïlo Diallo, actuel ministre de la Défense

[9Cette expression est tiré du vieux proverbe africain : « cabri mort n’a pas peur du couteau » et qui signifie que celui qui n’a plus rien à perdre ne craint rien.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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