Guatemala : une économie libéralisée au service d’une minorité

A l’aube du XXIe siècle, le Guatemala économique correspond-t-il toujours à sa caricature ? Ou, au contraire, le modèle des « républiques bananières » généralisé dans la région centraméricaine au cours du XXe siècle est-il désormais révolu ? La réponse ne tient pas en une formule.

Passée la forte croissance des années septante, l’économie guatémaltèque, essentiellement confisquée par une oligarchie agroexportatrice, est entrée, avec les années quatre-vingt, dans une période très difficile pour l’ensemble des pays du sous-continent. En cause bien sûr, la détérioration des termes de l’échange sur le plan mondial, la baisse des prix des matières premières, la hausse des taux d’intérêts qui aggrava le problème du paiement de la dette, mais aussi les conflits politico-militaires qui affectèrent l’Amérique centrale. Le produit intérieur (PIB) du Guatemala chuta et les dévaluations se succédèrent.

Croissance versus pauvreté

A coups de politiques d’« ajustement structurel », la « décennie perdue » des eighties va toutefois faire place à l’embellie - macroéconomique - des années nonante : période de croissance retrouvée (+- 4%), d’inflation souvent jugulée et de relative stabilité monétaire. Si le modèle d’agroexportation des produits traditionnels (café, sucre, bananes... caractéristiques de ce qu’on a appelé les « économies du dessert ») reste dominant, on assiste, avec l’apparition sur le marché de produits agricoles non traditionnels (légumes, fruits, fleurs...) et le développement du secteur de la construction et des services, à une diversification progressive des activités. Le Guatemala de papa se modernise et se libéralise. Toujours sous-industrialisée et plus à la merci des marchés internationaux qu’au service de son propre marché interne, l’économie guatémaltèque secoue son carcan conservateur.

Sur le plan social toutefois, le pays continue à vivre un apartheid de fait, tant le retour à la paix et à une démocratie formelle n’ont pas conduit à une véritable remise en cause des injustices structurelles. Les chiffres du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de ces dernières annnées ne prêtent pas à équivoque : si le Guatemala reste bien le pays le plus riche d’Amérique centrale, hormis le Costa Rica, il est aussi le plus injuste, celui où l’écart, croissant, entre minorité riche et majorité pauvre (75% de la population) est le plus important.

Les politiques néolibérales des administrations successives creusent les inégalités et la configuration de la propriété de la terre s’apparente toujours à une caricature féodale : alors que le secteur primaire emploie encore 50% de la population économiquement active, 4% seulement des producteurs possèdent 80% des surfaces agricoles. En outre, la mise en oeuvre du volet fiscal des accords de paix, visant notamment à impliquer les secteurs dominants dans le financement de l’Etat, reste pratiquement au point mort (8 à 9% seulement du PIB proviennent actuellement des impôts directs ; il s’agit presque d’un record mondial).

Maquilas, dollarisation et libre-échange

A l’évidence, si l’étiquette « république bananière » colle moins bien aujourd’hui qu’à l’époque de la dictature militaire à la réalité guatémaltèque, le modèle de développement privilégié reste celui d’un petit pays dépendant, à l’économie vulnérable et résolument tournée vers l’extérieur. Trois processus en cours ces dernières années illustrent la tendance : la pénétration de maquilas dans les zones franches du pays, la dollarisation progressive de l’économie nationale et, plus globalement, l’intégration du Guatemala dans la zone de libre-échange américaine.

Les maquilas sont ces « usines hirondelles » à capitaux étrangers, qui vont et viennent selon les circonstances plus ou moins favorables, en quête d’une main-d’oeuvre bon marché et généralement peu qualifiée. Si elles ont commencé à s’implanter en Amérique centrale dès les années septante, c’est surtout cette dernière décennie que la pénétration a pris de l’ampleur, pour fournir aujourd’hui près de 100.000 emplois à la population guatémaltèque. Sud-coréennes ou nord-américaines, ces entreprises de sous-traitance exportent 90% de leur production - le plus souvent textile - vers les Etats-Unis et bénéficient de toutes les faveurs des autorités nationales. Les conditions de travail y sont généralement très dures et les syndicats pratiquement inexistants.

La dollarisation rampante de l’économie guatémaltèque - et au-delà, latino-américaine (Equateur, El Salvador, Argentine, Bolivie, Panama...) - est une autre des caractéristiques du moment. Envisagée par ses promoteurs comme un facteur de stabilité monétaire et d’attraction d’investissements étrangers, la mesure qui consiste à créer les conditions d’une disparition progressive des monnaies nationales au bénéfice de la devise étatsunienne est surtout révélatrice de l’entrée en ordre dispersé des pays centraméricains dans la zone de libre-échange continentale (ZLEA) en construction. Et donc de l’échec des multiples tentatives historiques d’unification communautaire de l’Amérique centrale.

Au détriment de l’unité centraméricaine, prévalent aujourd’hui la multiplication d’accords de libre-échange bilatéraux (notamment entre le Guatemala et le Mexique) et l’intégration subordonnée de la région au grand marché américain (notamment par le biais de la dollarisation). Le volume des échanges commerciaux entre les pays de l’isthme est d’ailleurs en nette diminution depuis la fin des années septante. Les autorités guatémaltèques assistent ainsi, consentantes, à la relégation d’un projet jamais abouti d’indépendance régionale et de développement démocratique, au bénéfice de la suprématie économique des Etats-Unis dans la région. L’Europe n’apparaît pas actuellement en mesure de contrer la tendance, malgré de louables efforts (probablement trop timides) de coopération politico-économique avec le Guatemala.

Inégalité record

Si donc le Guatemala et les autres pays d’Amérique centrale sont effectivement entrés dans un long processus de normalisation démocratique ces dernières années, il est bon de rappeler pour conclure que, dans la mesure où cette « démocratisation » coïncide avec une libéralisation effrénée des politiques économiques et une consolidation des liens de dépendance à l’égard du Nord et des entreprises transnationales, elle risque de continuer à accroître les inégalités et le mécontentement social.

Les conditions de vie de la majorité des Guatémaltèques sont pires aujourd’hui qu’en 1980. Aux côtés du Brésil et de l’Afrique du Sud, le Guatemala détient le triste privilège d’être à la tête des pays les plus inégaux de la planète. En 1998, les revenus des 20% les plus riches y étaient dix-sept fois supérieurs à ceux des 20% les plus pauvres. Alors que les premiers concentraient 61,4% des rentrées, les seconds devaient se contenter de 3,5%. Largement sur-représentée dans cette dernière catégorie, la population indigène maya reste, dans sa grande majorité, exclue du partage des richesses du « pays de l’éternel printemps ».


bibliographie

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