Guatemala : nouveaux défis pour les mobilisations sociales et indigènes

Parmi les diverses manifestations de mécontentement populaire enregistrées aux Guatemala face à la hausse des prix, à l’augmentation de la pauvreté, à la reconcentration de la terre et aux impacts de la pénétration de transnationales en quête de nouvelles ressources minières, les mobilisations indigènes occupent une place centrale dans la construction d’un pays plus juste. Au risque d’être réprimées, cooptées, divisées ou criminalisées.

Le contexte mondial a une influence décisive sur les formes et les contenus des luttes populaires. Le cycle de mobilisations que l’on observe aujourd’hui au Guatemala, s’il correspond toujours à des revendications historiques et structurelles non rencontrées ni résolues démocratiquement, il obéit aussi au nouveau cadre créé par l’actuelle stratégie d’accumulation du capital en quête planétaire de nouveaux marchés, de main-d’œuvre à bon prix, de ressources naturelles et énergétiques.

Entre 2005 et 2007, pas moins de 1087 actions particulières de protestation ont eu lieu au Guatemala, dont 312 en 2005, 417 en 206 et 364 en 2007. Cette tendance a enregistré une hausse de quelque 25% en 2008. Les raisons multiples et variées qui poussent des hommes et des femmes à descendre dans la rue pour y manifester sont aussi un indicateur du niveau d’organisation que la société a acquis depuis la fin de la guerre en 1996. Un indicateur de la forte hétérogénéité des domaines d’action et d’influence, mais aussi des possibilités d’articulation et de convergence sur des revendications d’ampleur nationale.

Hausses des inégalités et du mécontentement populaire

La hausse du mécontentement populaire et de ses manifestations doit être comprise comme l’expression d’une lutte politique de ceux qui n’ont pas accès à la prise de décision et qui restent très faiblement représentés dans les institutions. Mais elle est aussi le reflet d’une population citoyenne qui, en dépit d’un contexte défavorable, n’a pas abandonné ses rêves d’« un autre Guatemala » ; d’une population citoyenne qui prend légitimement la liberté de dire non à l’indifférence de l’Etat et aux violations de ses droits les plus élémentaires.

Précisément, ces derniers mois, on a eu affaire à un essor de mobilisations opposées tant au nouveau cycle d’expansion du capital transnational (industrie minière, hydroélectrique, pétrolière…) et à l’augmentation démesurée du coût de la vie, des produits alimentaires, du transport et des services de base, qu’au Traité de libre-échange de l’Amérique centrale avec les Etats-Unis (CAFTA) et aux modifications consécutives du cadre juridique national plus favorable aux entreprises multinationales.
Et pour cause. Suite à l’application des politiques néolibérales, aux mesures sociales ciblées, à la signature du CAFTA, à l’ouverture sans limites aux transnationales, les promesses de développement économique, de création d’emplois et d’amélioration des conditions de vie ne se sont jamais concrétisées au-delà des beaux discours et des drapeaux des forces politiques conservatrices. Pire : le processus d’appauvrissement de ceux qui ne sont pas parvenus à s’insérer dans les circuits de l’accumulation du capital, a progressé.

Les proportions de pauvres et d’extrêmement pauvres au sein de la population guatémaltèque sont ainsi passées respectivement de 51% et de 15,2% en 2006 à 62,2% et 18,7% en 2008 (Sirsan-Sica, 2008). Le taux d’inflation global était courant 2008 de 14,2%, celui des aliments et boissons de 19,4%, et celui du transport de 22% (Institut social de statistiques, juillet 2008) [1]. La différence entre les salaires minimums et le panier de base des aliments vitaux se creuse, sans qu’existe la moindre compensation économique qui permette de réduire l’impact de la hausse des prix.

Réforme ou reconcentration agraire ?

Le gouvernement d’Alvaro Colom, entré en fonction en janvier 2008, s’il se présente comme social-démocrate et promet un investissement accru dans les politiques sociales, n’a pas encore réussi à surmonter les difficultés apparues dans l’exécution d’un budget qui prévoit pourtant de pallier à la crise alimentaire et d’impulser des projets de développement rural. Plus fondamentalement, il n’a pas donné les signes d’une stratégie et d’une réelle volonté politique de transformation profonde de la structure agraire du pays.

L’expansion des zones de production de canne à sucre et de palme africaine sur la côte pacifique et dans le nord du pays a provoqué un mouvement de reconcentration des terres, une diminution des surfaces dédiées à la production alimentaire et dès lors, une augmentation des prix qui affecte tout particulièrement les populations rurales.
Si de nouvelles « tables de dialogue » ont effectivement été ouvertes avec le mouvement paysan qui revendique depuis des lustres une réforme agraire intégrale, une solution aux multiples conflits liés à la terre et une politique de développement rural, les expulsions violentes et la criminalisation de la contestation sociale se poursuivent, ce qui pousse à nourrir de profonds doutes sur l’utilité et la viabilité de ces efforts de dialogue et de négociation.

C’est donc dans ce cadre général qu’il s’agit de comprendre l’augmentation des actes de protestation et des luttes sociales. Les forces les plus actives ces dernières années ont été non seulement le mouvement paysan, syndical, celui des femmes et celui des professeurs, mais surtout les organisations communautaires, les majorités indigènes. Leur rôle prépondérant, comme protagoniste de premier plan des mobilisations sociales, constitue d’abord un indicateur des niveaux croissants d’organisation sociale, de désaccord avec l’ordre établi, d’appropriation de ses droits par une partie significative de la population rurale.

Mobilisations indigènes, projets miniers, criminalisation des luttes

A la différence des mouvements sociaux plus classiques, l’ancrage local territorial comme axe d’articulation de leurs formes d’organisation, confère à ces mobilisations indigènes un profil particulier. Elles émanent de revendications et de besoins non satisfaits dans la réalité immédiate, dans la vie quotidienne, à partir de laquelle leurs membres se positionnent et agissent. Elles ne répondent pas dès lors, nécessairement, aux stratégies de luttes impulsées à partir du niveau national, mais sont le produit de processus territoriaux d’analyse et de réflexion qui mettent les acteurs locaux face à leurs besoins et à leurs désaccords avec le système dominant (Yagenova, 2007).

Une partie significative des luttes menées aujourd’hui, dans le « cadre territorial de la communauté indigène », le sont en opposition aux projets d’exploitation minière, hydroélectrique et pétrolière des entreprises multinationales. En dépit de la réalisation de nombreux référendums communautaires qui indiquent tous le rejet majoritaire de la part des populations locales, de l’exploitation de leurs ressources naturelles et de la pénétration du capital transnational [2], l’Etat a répondu par la violence ou l’indifférence, en appui aux investisseurs extérieurs, ce qui a déjà pour conséquence de participer à une radicalisation et à une exacerbation de ces conflits. Il peut dès lors en être déduit, sans risque de se tromper, que le nouveau cycle des luttes de classe dans le pays se situe précisément dans le monde rural et que les peuples indigènes et les communautés paysannes en constituent le sujet principal.

C’est un fait, la tendance à la criminalisation [3] des protestations s’est accentuée, ainsi que la répression violente, de la part des forces de sécurité, de toute forme de manifestation publique de désaccord. Rien qu’en 2007, 36 affrontements violents avec les forces de l’ordre ont été répertoriés, un chiffre en hausse par rapport à l’année précédente. Ces événements risquent de déboucher sur une frustration croissante de la population, qui, même si les origines de cette frustration sont diverses, pourrait apparaître comme un indicateur d’une crise de légitimité d’une démocratie libérale et représentative sous tutelle. En outre, la répression et la gestion inappropriée des protestations de la part des autorités génèrent aussi, au sein de la population, une perte de confiance dans les voies du dialogue pour résoudre les désaccords.

Reste que si l’apport et le rôle des mouvements sociaux sont significatifs, leurs propres défis demeurent entiers. Principalement celui de parvenir à dépasser la dispersion sectorielle et les difficultés à s’accorder sur des agendas communs et des alliances fortes capables de faire face aux stratégies des élites. Celles-ci comptent toujours sur suffisamment de marge de manœuvre politique pour fragmenter les revendications des mouvements et continuer à imposer leur propre projet.

Un autre Guatemala

Le Guatemala d’aujourd’hui est le cadre d’importantes luttes et résistances, reflet de la rébellion historique d’un peuple qui a supporté 36 années de guerre, qui a parié sur la signature de la paix, mais qui s’est rendu compte que celle-ci avait laissé intactes les structures ataviques du pouvoir politique et économique. Aujourd’hui, ce peuple se lève à nouveau pour faire face aux nouvelles menaces de pillage et de destruction du capital transnational.

Multiples sont les protagonistes, diverses sont les perspectives et les méthodes de lutte ; ce que l’on perçoit cependant, c’est la quête de retrouvailles avec l’utopie – un autre Guatemala –, l’utopie des pauvres, des marginalisés et des discriminés, de ceux-là qui, à partir de la résistance quotidienne dans les communautés, dans les quartiers ou les usines, sont occupés à construire un nouvel imaginaire, celui de la justice et de la liberté.

Traduction de l’espagnol : Bernard Duterme

Bibliographie

Sirsan-Sica (2008), Observatorio del gasto social, Un Gobierno que no despeja dudas, Monitoreo del presupuesto 2008, Informe enero a junio.

Yagenova S.V. (2007), La protesta social en Guatemala : Una aproximación a los actores, demandas, formas, despliegue territorial, limites y alcances, FLACSO Guatemala, agosto.


Notes

[1Alors que le salaire minimum mensuel équivaut plus ou moins à 1540 quetzales, le « panier de base de la ménagère » qui répond aux stricts besoins vitaux en protéines, atteint 1942 quetzales et le « panier de la ménagère » qui permet de satisfaire les besoins essentiels pour assurer le bien-être d’une famille, revient à 3543 quetzales.

[2Plus de 30 « consultas comunitarias » basées sur la convention 169 de l’OIT et le code municipal ont déjà eu lieu. Le « non » aux projets d’exploitation minière l’a emporté chaque fois et haut la main. Aujourd’hui, la lutte s’est intensifiée. Des coordinations départementales et régionales qui rassemblent des milliers de communautés indigènes et non indigènes, ont été créées. Les réactions de l’Etat et des entreprises transnationales puisent, elles, dans un vaste répertoire de mesures tactiques qui vont de la criminalisation des protestations à la cooptation des leaders, en passant par la promotion de projets palliatifs et d’intenses campagnes médiatiques visant à décrédibiliser toute forme d’opposition.

[3La « criminalisation » peut prendre bien des visages : poursuites judiciaires, violations de domicile, perquisitions, campagnes de discrédit, menaces, intimidations, licenciements, destitutions, assassinats cachés, militarisation, états d’urgence, etc.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

Voir