Généalogie du sans-frontiérisme

Dans un récent essai [1], Eleanor Davey étudie la montée du mouvement sans-frontiériste en France, en général, et de Médecins sans frontières (MSF), en particulier – en raison du rôle hégémonique de l’ONG –, au regard de l’évolution du « tiers-mondisme », en analysant la manière dont celui-ci a été reconfiguré et déplacé par le sans-frontiérisme. Ce déplacement et cette reconfiguration participent, selon l’auteure, d’une « profonde transformation des paradigmes idéologique et intellectuel en France », qui s’est réalisée non pas après, mais au cours de la Guerre froide. Le cadre historique de l’analyse va du début de la Guerre d’Algérie, en 1954 – berceau du tiers-mondisme –, au tremblement de terre en Arménie, en 1988, où le régime soviétique autorisa pour la première fois l’aide humanitaire internationale.

Du dialogue à l’opposition

De la guerre du Biafra (1967-1970) à l’expulsion de MSF d’Éthiopie, en 1985, en passant par des débats et polémiques emblématiques (sur Cuba, le Cambodge, etc.) et les modifications du champ intellectuel français, Eleanor Davey nous invite à un voyage fait d’allers-retours entre tiers-mondisme et sans-frontiérisme. L’intérêt et l’originalité de ce livre sont d’offrir une analyse de ce dernier mouvement, non en termes de simple opposition, voire de « trahison » ou de « récupération » du tiers-mondisme, mais, de manière plus dynamique et complexe, sous la forme d’une reconfiguration de ce mouvement et de sa pensée.

Au moment du Biafra – mythe fondateur de la naissance de MSF –, le sans-frontiérisme est, selon l’auteure, plus en dialogue qu’en opposition avec le tiers-mondisme, en fonction d’une ré-élaboration de la solidarité internationale. Caractérisé par la croyance dans le Tiers-Monde, comme moteur d’une révolution mondiale, en rapport et à mesure que le communisme s’essouffle et que les luttes anticoloniales se développent, le tiers-mondisme partage avec MSF l’importance accordée à l’expérience de première main, au témoignage et à l’engagement individuel. Tous deux, qui plus est, sont lourdement chargés de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale – holocauste, occupation et résistance –, et du refus conséquent du silence complice face à l’intolérable.

L’hypothèse du livre est qu’il existe une tension, au sein du tiers-mondisme, entre les objectifs politiques radicaux et le langage basé sur les droits humains ; tension qui, au fil du temps, va se renforcer au détriment de la radicalité. Elle met notamment en évidence cette logique lors de « l’affaire Régis Debray », suite à son emprisonnement en Bolivie, en 1967. La campagne de soutien, s’appuyant sur le réseau de la bourgeoisie intellectuelle à laquelle la famille de Debray appartenait, et sur la tactique de mise en avant du respect des droits humains plutôt que son engagement révolutionnaire auprès de la guérilla du Che, consacrait un dépassement du clivage gauche-droite. Ce fut à la fois un gage de son efficacité et de son ambiguïté.

L’entrée en scène des « Nouveaux philosophes » et le recodage du débat sous le prisme de l’antitotalitarisme, offre «  le nouveau fondement pour un engagement intellectuel basé sur les droits humains, avec le sans-frontiérisme comme avant-garde  ». Le rejet de l’idéologie comme justification, sinon source de la violence, ainsi que la volonté de mobiliser les médias constituent deux points communs entre « Nouvelle philosophie » et sans-frontiérisme. L’originalité dès lors du sans-frontiérisme, au sein du secteur humanitaire, réside alors dans la montée en puissance de la contestation de la souveraineté étatique et dans son emploi du plaidoyer, au nom des victimes.

Eleanor Davey revient également sur ce qu’elle appelle, significativement, «  le tournant vers le spectacle sans-frontiériste  ». Elle met ici en évidence « les résonances entre les formes d’engagement sans-frontiériste et tiers-mondiste, il ne s’agit pas de dire qu’elles sont les mêmes, mais plutôt qu’elles n’étaient pas incompatibles ». Elle insiste sur deux campagnes emblématiques : Un bateau pour le Vietnam (1979) et la Marche pour la survie du Cambodge (1980). La première, à l’origine du départ de Kouchner, qui crée alors Médecins du Monde (MDM), représenterait une sorte de « réexamen conscient des formes de militantisme politique du tiers-mondisme  ». Mais, comme le souligne Davey, le désaccord entre Kouchner et la nouvelle direction de MSF ne porte pas sur l’alliance avec les médias. D’ailleurs, lors de la Marche pour la survie du Cambodge, il y eut autant sinon plus de journalistes que de marcheurs.

Le prisme de l’anti-communisme

« Les priorités opérationnelles de MSF en cette période [au tournant des années 1980] étaient inséparables de ces questions politiques », où les situations problématiques « étaient interprétées à travers le prisme de l’anticommunisme » écrit Eleanor Davey. Les principaux dirigeants de MSF d’alors – Xavier Emmanuelli, Malhuret et Rony Brauman – reconnurent longtemps après qu’ils avaient « adopté une position résolument anticommuniste » : « il y avait l’idée de faire de MSF une machine... quelque chose comme une guerre anticommuniste, une « guerre douce » [« soft war »] anticommuniste » (Rony Brauman, lors d’un entretien de 2013).

En conséquence, la direction de MSF « utilisa un langage de neutralité pour couvrir leur posture consciemment anticommuniste ». La mythologie organisationnelle a fait du témoignage – et de l’aventure – le cœur de l’engagement de MSF, plus particulièrement durant la guerre d’Afghanistan (1979-1989) [2], faisant ainsi écran à sa logique anticommuniste. Reste, comme le précise Davey, que celles et ceux qui défendaient, au sein de MSF et en dehors, l’action humanitaire et les droits humains, n’étaient pas tous anticommunistes.

La création de la fondation Liberté sans frontières (LSF), en 1984, et sa fameuse conférence, début 1985, « Le tiers-mondisme en question », constitue la phase idéologique la plus agressive de la campagne politique de MSF. Conçue comme une provocation, excluant toute personne associée au tiers-mondisme et à la pensée du développement, ainsi que, plus généralement, tout penseur africain, asiatique ou latino-américain, cette conférence entendait en finir avec le « prêt-à-penser idéologique du tiers-mondisme ». « Le déplacement de l’idéologie politique vers un plaidoyer des droits humains fut peut-être le thème le plus récurrent des interventions  » affirme Davey. Celle-ci précise que cette offensive SF vise également une partie des membres de MSF, encore imprégnés de ce travers idéologique.

Les dernières pages sont consacrées à la dénonciation par MSF de la politique de déplacement des populations, opérée en Éthiopie, en 1985, par le régime communiste de Derg, et à l’expulsion de MSF du pays. L’originalité de sa prise de position réside moins dans la virulence de sa critique – d’autres organisations étaient tout aussi critiques – que dans sa médiatisation et sa reformulation ; la famine étant considérée comme « un fruit de la violence politique, pas d’un désastre naturel ». Le cœur de la controverse consistait à dénoncer une situation humanitaire en fonction d’une analyse politique, laissant dès lors peu d’espace à l’action humanitaire.

Le troisième élément

Certains points mériteraient d’être plus nuancés. De plus, il est dommage qu’Eleanor Davey ne recoure pas à une analyse sociologique, tant il apparaît qu’une série de figures centrales – Jacques et Claudie Broyelle, Bernard-Henri Lévy, Bernard Kouchner, Rony Brauman, Claude Mahuret, Jean-Pierre Le Dantec, André Glucksmann... – ont un même profil sociologique et participent des mêmes réseaux. Surtout, la question du néolibéralisme n’est pas intégrée au prisme de l’étude. Or, celle-ci participe pleinement du « dépassement » du tiers-mondisme dans le sans-frontiérisme.

Non seulement, le néolibéralisme est contemporain – on situe conventionnellement (après le laboratoire du Chili sous Pinochet, à partir de 1973) l’arrivée au pouvoir de Thatcher, en 1979, en Grande-Bretagne, et de Reagan, en 1981, aux États-Unis, comme le début de son hégémonie – des transformations en cours, étudiées ici, mais il est, en outre, étroitement lié à la mise en avant de l’antitotalitarisme (confondu avec l’anti-communisme) et à la promotion (instrumentalisée) des droits humains. Sans cela, impossible de comprendre comment la nullité intellectuelle [3] de la « Nouvelle philosophie » a pu avoir ce retentissement médiatique. De même, il catalyse des innovations en termes de management et de communication, qui furent reprises avec brio par MSF : Claude Malhuret, alors président de MSF, importe ainsi les techniques de marketing et de récolte de fonds directement des États-Unis, tandis l’aide humanitaire tend à se définir comme « un projet destiné à la représentation médiatique ». D’où, au tournant des années 1980, le boom des donations envers MSF et sa popularité.

Le sans-frontiérisme croise dès lors l’offensive néolibérale qui, en retour, éclaire son succès. Via les connexions de Malhuret avec la droite nord-américaine et le soutien financier de la National Endowment for Democracy (NED) – fondation destinée à exporter le soft power américain –, MSF collabore au « réarmement moral lancé par les intellectuels néoconservateurs et l’administration américaine à partir du milieu des années 1970 » [4]. En 1984-1985, cette offensive passe par la construction du mythe tiers-mondiste, présentée de manière fallacieuse comme hégémonique, alors même qu’il n’a jamais été endossé que par une faible minorité, et qu’au milieu des années 1980, l’idéologie néolibérale s’impose avec force [5] !

La pratique du témoignage et de la dénonciation de MSF doit alors être examinée sous cet angle. Obsédé par les dangers de manipulation politique de l’aide humanitaire, l’organisation est prompte à dénoncer l’ingérence et l’instrumentalisation de l’État. C’est ce qui fait sa force, en 1985, en Éthiopie... et sa mystification, en 2010, en Haïti. Le risque mis en avant d’une « politisation » occulte, en effet, l’asymétrie des pouvoirs face à nombre d’États dans le Sud, où, souvent, les ministères de la santé disposent de moins de ressources que MSF, ainsi que la manipulation et l’instrumentalisation de l’aide par l’institution la plus politique de toutes : le marché.

Cette critique n’enlève rien à la qualité de Idealism beyond borders. Offrant un regard aussi acéré que percutant sur la généalogie du sans-frontiérisme, le livre d’Eleanor Davey dessine les contours d’un paysage intellectuel, qui dépasse le cadre français et qui est très largement encore le nôtre aujourd’hui. En ce sens, cet essai aide à mieux cerner le paradoxe d’un ethos humanitaire, qui semble être devenu le principal ou le dernier véhicule des espoirs occidentaux.

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Notes

[1Idealism beyond borders. The french revolutionary left and the rise of humanitarianism, 1954-1988, Cambridge, Cambridge university press, 2015

[2Suite à l’invasion soviétique du pays, MSF commence, à partir de 1981, à travailler au sein des maquis afghans, passant clandestinement la frontière pakistano-afghane. Si les relations avec les moudjahidines posent une série de problèmes, les dénonciations publiques ne ciblent que les entraves à l’aide humanitaire exercées par l’armée soviétique.

[3« - Que penses-tu des « nouveaux philosophes » ? Rien. Je crois que leur pensée est nulle ». Gilles Deleuze, « Nouveau millénaire, Défis libertaires. Les « nouveaux philosophes » », Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, http://1libertaire.free.fr/Deleuze03.html.

[4Fabrice Weissman, « silence, on soigne ! », http://lmsi.net/Silence-on-soigne.

[5En ce sens, l’accusation de l’ancien ministre de la Coopération, Jean-Pierre Cot, traitant MSF « de malhonnêteté intellectuelle » est bien fondée (page 222).


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