Altermondialisme : forces ou faiblesses du mouvement des mouvements ?

Enumérer les vices et les vertus d’un phénomène socio-politique est nécessairement un exercice délicat. Et l’appréciation d’une expérience politique – enjeu de luttes entre protagonistes et observateurs, entre partisans et détracteurs – en dit souvent tout autant sur le commentateur lui-même, son opinion et sa position, que sur l’expérience qu’il prétend nous décrire. Dans le cas qui nous intéresse, cette difficulté est renforcée par le travail – médiatique tout autant que militant – d’unification symbolique d’une multiplicité d’acteurs – mouvements sociaux, ONG, collectifs, syndicats – en un sujet unique et global : le mouvement anti-, puis alter-mondialiste. Cette construction symbolique, dont l’importance politique est indiscutable, nous fait parfois oublier que ce mouvement est avant tout « un mouvement de mouvements », une rencontre, souvent insolite, de pratiques contestataires, de registres de revendications, de traditions politiques, de cultures et de générations correspondant à des univers habituellement séparés, à l’exemple des « tortues » écologistes et des teamsters (camionneurs) dans les rues de Seattle ou du pêcheur indien et de l’intellectuel parisien dans les couloirs du Forum Social Mondial.

Plus fondamentalement, cette diversité est le résultat d’un principe d’organisation – le réseau –, qui permet à des organisations ne partageant souvent que peu de traits communs de s’engager ensemble dans des actions collectives bien délimitées, ou au sein d’espaces publics, en conservant leur autonomie, leur identité et leur agenda propres. Difficile donc de formuler des affirmations à prétention générale à l’égard d’une constellation mondiale d’organisations traversée de débats, aux limites floues et en constante mutation. Beaucoup d’analyses valables pour telle ou telle composante ne peuvent s’appliquer à d’autres. Un travers récurrent de nombreux commentateurs consiste à extrapoler de la posture d’un mouvement (par exemple Attac) les positions de l’ensemble du « mouvement altermondialiste », ou encore à étendre à d’autres pays des observations faites en un lieu bien précis, comme dans le cas du dynamisme des mouvements contestataires italiens, alors que les contextes nationaux continuent dans une large mesure à structurer la dynamique des mobilisations.

Ce mouvement citoyen mondial, à vrai dire, on le connaît encore très mal. Son envergure et la complexité de ses ramifications défient chercheurs et journalistes, habitués à des phénomènes plus aisément identifiables, classables et qualifiables. L’amorce d’institutionnalisation qu’il connaît – dans la routinisation de ses lieux de rassemblement, la ritualisation de ses formes d’expression et l’apparition d’une strate de « portes-paroles » – n’est que la face la plus saisissable d’un processus toujours difficile à embrasser et peu prévisible, dont la dynamique est constituée d’une multitudes d’interactions entre réseaux et mouvements mus par la conviction que l’interdépendance d’un monde globalisé oblige à « mondialiser l’espoir et les résistances » et à construire des passerelles entre des luttes autrefois enclavées. Il ne s’agit donc pas de défendre l’une ou l’autre thèse « définitive » sur le mouvement altermondialiste, mais d’amorcer ou d’alimenter le débat sur quelques aspects du « mouvement des mouvements ».

Mouvement populaire ou minorité active de privilégiés ?

La composition sociologique du mouvement altermondialiste est une première source de controverse. S’agit-il, à l’instar des animateurs des « nouveaux mouvements sociaux » des années 70 – écologistes, féministes et pacifistes – , de militants issus essentiellement des classes moyennes, dont la culture, l’éducation et les conditions de vie prédisposaient à l’engagement dans des causes moins directement liées à la satisfaction des besoins matériels de base ? Des études consacrées ont démontré que la politisation, en tant que « capacité de donner du sens aux événements politiques », est hautement dépendante du niveau de scolarité des gens [1]. On peut légitimement s’attendre à ce que cette discrimination s’accentue s’agissant d’événements lointains, abstraits et opaques. « Comment pourrais-je mobiliser ma base sur ces questions là ?, commentait un délégué syndical de la Centrale Nationale des Employés, ... il y a un problème d’information ! ». Les premières statistiques sur le mouvement d’éducation « populaire » Attac confirment cette intuition : seuls trois pour cent des affiliés à Attac sont ouvriers. Le coût subjectif et matériel des déplacements, la connaissance de langues étrangères et la connection à Internet sont autant de facteurs de discrimination à l’activisme altermondialiste. En termes de représentativité, la faible participation des communautés immigrées au sein des manifestations et des forums devrait également préoccuper davantage…

Si la réalité de ces inégalités culturelles et économiques face aux mobilisations internationales est indéniable, elle coexiste avec d’autres formes de mobilisations, plus proches des populations directement concernées (mais qui n’est pas concerné ?), et tout autant orientées vers le dépassement des politiques néolibérales. Un des tours de force des animateurs de certains mouvements a été la capacité de mettre en évidence le lien entre les décisions prises au sein d’agences internationales ou d’entreprises multinationales et les situations de privation et de souffrance sociale vécues par certains groupes – travailleurs, chômeurs, femmes, clandestins ou paysans - au quotidien [2]. Au Sud, où ce sont les majorités qui subissent de plein fouet l’impact des négociations commerciales internationales et des ajustements structurels, les mouvements paysans, les rébellions indigènes, les syndicats, les églises et les partis de gauche ont, bien avant les déferlantes de Seattle ou de Gênes, mobilisé en masse contre ce qu’ils considèrent souvent être les derniers avatars de l’impérialisme [3]. La double question des conditions d’émergence et de l’identité sociale de ces acteurs n’en reste pas moins cruciale, au Nord comme au Sud.

Une nouvelle manière de poser la question du pouvoir ?

Thème politiquement sensible s’il en est, la question du rapport au(x) pouvoir(s) n’en a pas fini de diviser les représentants des différentes tendances de la mouvance alter. Au départ, il y a un immense discrédit. Pour l’ensemble des militants, c’est d’abord l’incapacité, réelle ou affectée, des forces politiques traditionnelles, de gauche comme de droite, à donner un cadre démocratique à une mondialisation sauvage qui justifie la mobilisation citoyenne planétaire. L’obsolescence des partis révolutionnaires de type avant-gardiste est un autre sentiment largement partagé dans les rangs du mouvement, ère post-soviétique oblige. L’idéologie préconçue a cédé la place au pragmatisme et à la participation. Au-delà de ces consensus, il n’y a ni doctrine ni unanimité sur la stratégie politique à suivre.

Voire sur la nécessité d’une stratégie politique. Nombre de nouvelles luttes inscrivent leur désir de transformation sociale dans l’« ici et maintenant » des situations vécues, dans l’innovation de nouvelles pratiques sociales et solidarités et l’occupation créative d’espaces privés ou publics. Cette nouvelle radicalité, selon l’expression de Miguel Benasayag, qui substitue l’action directe et autonome des groupes concernés à la nécessité d’une médiation institutionnelles dans la résolution des conflits sociaux ou écologiques, est sans doute l’expression la plus aigue d’une défiance généralisée envers les systèmes politiques classiques [4]. Dans leur majorité cependant, les représentants des mouvements sont plus concentrés sur les manières d’influencer les processus de prise de décision et l’élaboration des politiques publiques que sur les moyens de s’en passer. « Comment traduire toute cette énergie sociale en puissance politique ? » est devenue la question la plus brûlante suite aux échecs, en termes sociaux et environnementaux, de Doha, Monterrey et Johannesburg.

Ce manque relatif de résultats politiques est-il lié à la « structure d’opportunité politique » particulièrement défavorable constituée par l’architecture actuelle du pouvoir mondial - agences internationales et gouvernements de droite ? Correspond-il tout simplement au rôle « auto-limité » de révélateur d’injustices et d’aiguillon des opinions publiques que cette société civile en devenir entendrait jouer dans la société globalisée ? Ou est-il plus structurellement lié à la dynamique même du mouvement altermondialiste, le consensus sur l’indéfinition en termes de programmes et de stratégies étant la condition sine qua non du rassemblement de forces aussi hétérogènes ? La plupart des ONG influentes ayant leurs entrées aux Nations unies ou à la Banque mondiale, nombre d’appareils syndicaux étant depuis longtemps intégrés aux mécanismes d’Etat, beaucoup de mouvements sociaux ne jurant que sur les mobilisations et les épreuves de force…, ces acteurs ne sont certainement pas prêts à sacrifier leurs positions et stratégies respectives – résultats de leur histoire et de leur dynamique interne – dans ce processus de rapprochement.

Le rapport avec les partis est une autre source d’antagonismes. Si aujourd’hui beaucoup s’accordent sur l’importance de relais politiques, faut-il imposer les thèmes du mouvement (contrôle des marchés, dette, services publics, etc.) dans les débats politiques par le levier des opinions publiques et « sans perdre son âme » ou s’allier à un des nombreux partis de la gauche (radicale ou non) qui lorgnent vers le dynamisme des altermondialistes, ne ratent plus un seul de leurs rassemblements et garnissent leurs discours d’allusions aux excès de la mondialisation ? Laquelle de ces deux démarches est la plus efficace pour arriver enfin à peser sur le champ politique et, nouvelle frontière, y implanter des mécanismes novateurs de participation des gouvernés ? Il y a fort à parier que l’attitude du Parti des travailleurs au Brésil – issu du mouvement populaire et précurseur sur le terrain de la démocratie participative locale – sera un test grandeur nature pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui aspirent à un mode de gouvernement basé sur la participation populaire.

Si la nouvelle citoyenneté – participative et orientée vers le dépassement des corporatismes – revendiquée par de nombreux réseaux les pose aujourd’hui en pionniers de formes de démocraties et d’expressions radicales, contrastant avantageusement avec les formes plus institutionnalisées de participation politique, un examen plus distancié démontre cependant la reproduction de luttes d’influences et de rivalités au sein de l’univers militant. Ce dernier n’est pas orienté uniquement par le désintérêt ou l’oubli de soi en faveur d’une cause commune, tel qu’il aime à se présenter. Il fonctionne également comme un champ – le champ militant – où différentes organisations sont mises en concurrence face à un public, voire des bailleurs de fond au nombre limité. Sur le plan de la démocratie interne, une lettre ouverte rédigée récemment par des adhérents déçus du fonctionnement d’Attac-France montrait le défi renouvelé que pose aux militants altermondialistes la tendance, soulignée et théorisée depuis le début du siècle dernier, à la formation d’oligarchies au sein des organisations politiques. Défi qui s’accroît, comme le dénoncent assez justement les tendances « autonomes » de la mouvance, avec la progressive massification et institutionnalisation des mouvements.

Gageons que le principe du débat contradictoire et la conviction que la fin ne peut justifier les moyens, à la base de cette formidable mobilisation des consciences, permettront à la mouvance altermondialiste de tirer les leçons du passé et de contenir les logiques délétères à son épanouissement et à son efficacité politique.


Notes

[1Daniel Gaxie, Le cens caché, Seuil, 1978

[2A l’image du réseau des « Marches Européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions » ou du réseau Jobs with justice aux Etats-Unis, qui rassemblent chômeurs, syndicalistes et militants associatifs, en dehors des structures syndicales traditionnelles, autour de luttes liées à la précarisation du travail dans un monde globalisé.

[3Les premiers militants altermondialistes ne seraient-ils pas ces 5000 paysans venus d’Inde, d’Amérique latine, d’Europe et d’Amérique du Nord, pour marcher ensemble sur la ville de Punta del Este (Uruguay) à l’occasion de l’ouverture du dernier cycle de négociations du GATT en 1986 ? Les innombrables formes d’opposition à la globalisation dans le Sud - insurrections contre les zones de libre-échange (à l’exemple des indiens zapatistes au Chiapas depuis 1994) ou les privatisations (de l’électricité comme à Arequipa, Pérou, ou de l’eau comme à Cochabamba, Bolivie), consultations populaires contre la dette ou la ZLEA, les marches contre le FMI, les caravanes contre les OGM, les coalitions qui bloquent les projets de la Banque mondiale, etc. – sont une photographie en négatif de certaines manifestations au Nord. Ancrées dans le quotidien des communautés locales, elles sont souvent le prolongement conflictuel assumé collectivement de stratégies de survie rendues inefficaces.

[4Miguel Benasayag, Diego Sztulwark, Du contre-pouvoir, La Découverte 2002


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