Essor industriel et politiques de développement durable en Amérique latine

Ces dernières années, l’Amérique du Sud a opéré un « tournant à gauche », en se dégageant du dogme néolibéral qui prévalait dans les années 1980 et 1990. Pourtant, le caractère paradoxal de cette nouvelle phase est de reconduire, voire d’accentuer, le même modèle de développement qu’auparavant.

Un tournant paradoxal

En mars 2012, la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes des Nations unies (Cepal) tirait la sonnette d’alarme. Elle évoquait, à propos de la croissance considérable des échanges commerciaux entre l’Amérique latine et la Chine, un processus de « reprimarisation » : la part des matières premières dans les exportations du continent est passée de 27% au début des années 1980 à 40% en 2009 [1]. Si, selon ce rapport, la Chine constitue un « facteur clef de l’actuel processus de « reprimarisation » du secteur exportateur d’Amérique latine et des Caraïbes », tous s’accordent cependant à y voir un catalyseur, plutôt que la cause de ce phénomène.

Le continent latino-américain exporte très majoritairement des matières premières « traditionnelles » – minerais, soja et pétrole brut principalement – en échange de produits manufacturés. Ainsi, en 2011, 42.3% de toutes les exportations boliviennes étaient constituées de gaz naturel et 35,2% de minerais. Le pétrole et ses produits dérivés concentrent 57.5% des exportations équatoriennes et 93.6% des exportations vénézuéliennes, et près de la moitié des exportations péruviennes sont composées d’or et de cuivre [2] .

Ce type d’échanges commerciaux soulève de nombreux problèmes. D’une part, il marque la dépendance et la vulnérabilité de pays exportateurs au regard de produits, qui connaissent de grandes fluctuations en termes de prix et de demande, et sur lesquels ils n’ont que peu ou pas de contrôle. D’autre part, il constitue un frein à l’industrialisation et aux dynamiques autonomes. Enfin, il enferme le continent sud-américain dans une division internationale du travail, qui reproduit le modèle colonial de développement, avec les pays du Sud comme pourvoyeurs de main d’œuvre et de ressources naturelles bon marché au profit du Nord, et comme importateurs de produits manufacturés.

Le modèle latino-américain actuel trouve son origine dans la matrice d’un « modèle extractiviste » de développement. De quoi s’agit-il ? D’un mode d’accumulation basé sur la surexploitation des ressources naturelles non ou peu transformées, destinées principalement à l’exportation. En ce sens, il comprend l’extraction minière aussi bien que la production de pétrole et les monocultures de soja. L’intérêt de ce concept est de mettre au jour les dynamiques structurantes de ce type d’exploitation et leurs conséquences souvent occultées [3] .

Dès lors, la transition post-néolibérale – opérée dans des pays aussi différents que le Brésil, le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur – représente à la fois une rupture et une continuité. Certes, il y a bien un « retour de l’État », mais l’objectif demeure la croissance et le moyen principal pour l’obtenir l’extractivisme. Ce qui a changé – et ce qui est considérable bien sûr – c’est la mise en œuvre de ce mode d’exploitation par le biais d’une plus grande imposition des multinationales et d’une meilleure redistribution des bénéfices, affectés au financement de programmes sociaux de lutte contre la pauvreté.

La confrontation de deux visions

De manière générale, deux lignes de force traversent la gauche latino-américaine. Les deux accordent un rôle important – bien que différent – à l’État. La première est portée par la plupart des gouvernements de gauche et une partie du mouvement social. Elle vise à mieux réguler et contrôler l’extractivisme pour en tirer le maximum de bénéfices et en minimiser les impacts négatifs. Le second courant, issu de forces sociales hétérogènes (paysannes, indigènes, mais aussi urbaines), entend interroger le modèle même. Avant de se demander comment profiter au mieux des ressources naturelles, il faut déterminer si oui ou non – et à quelles conditions – une telle exploitation serait avantageuse pour les pays et les peuples. Bien sûr, une telle interrogation suppose de subvertir l’équation consensuelle qui lie croissance, progrès, développement, consommation et qualité de vie.

L’erreur commune est de caricaturer les acteurs et les projets ou de les renvoyer dos-à-dos, en disqualifiant de la sorte les enjeux et les débats. Il s’agit bien de deux courants inscrits au sein des gauches, qui n’opposent pas les environnementalistes aux économistes, les rêveurs aux réalistes et les « anti-mines » aux progressistes, mais bien des options stratégiques et surtout des visions différentes… qui parfois se disputent les même espaces politiques. Ainsi, les gouvernements d’Équateur et de Bolivie ont mis en avant des concepts alternatifs au développement – « bien vivir » et les droits constitutionnels de la Nature – tout en poursuivant ou accentuant l’extractivisme. Le problème serait ici circonscrit à la stratégie : il serait aujourd’hui impossible vu le rapport de forces de changer de modèle et il conviendrait donc d’avancer par phases : accumuler les ressources financières, grâce à l’exploitation des ressources naturelles, pour vaincre la pauvreté d’abord, se renforcer et, ensuite – ensuite seulement –, mettre en place un autre modèle viable économiquement et écologiquement.

Cependant, une telle argumentation est contestée en raison de ces zones d’ombre et de son double langage. Tout d’abord, force est de constater qu’à ce jour la diversification de l’économie n’a guère avancé et que les conflits socio-environnementaux – liés à l’accès, à l’usage et à la propriété de la terre, de l’eau et du sous-sol – n’ont cessé d’augmenté en quantité et en importance [4] . Ensuite, si la pauvreté a diminué, il n’en va pas de même des inégalités. Le paradoxe est particulièrement visible au Brésil où, pour combattre la faim, plutôt que de donner la priorité à la production alimentaire locale, le gouvernement accorde un appui financier aux familles les plus pauvres… tout en donnant les meilleures terres à l’agrobusiness [5].

De manière générale, c’est l’ensemble de cette stratégie par étape qui doit être remise en cause. D’une part, il est contradictoire de défaire aujourd’hui les mouvements sociaux – jusqu’à les criminaliser – qui portent une perspective de dépassement au profit des acteurs de l’extractivisme, pour demain s’attaquer à ce modèle et construire une alternative ; avec quelles forces sociales ? La poursuite du modèle extractiviste ne permet pas de modifier la corrélation de forces sans laquelle un changement de modèle ne se fait pas. Enfin, ici comme là-bas, l’impuissance est devenue un mode de gouvernance et de domination ; une manière, sous prétexte de crise et de lois économiques « naturelles », d’imposer des choix politiques, occultés comme autant de fatalités ou de simples conséquences techniques. Ce qui est tout autant sinon plus en question c’est l’absence de vouloir et pas seulement le manque de pouvoir de changement.

Il existe en effet un socle commun, un large consensus, qui va de la gauche à la droite, autour de cette triple équation : l’extractivisme comme levier ; la croissance comme objectif ; et le développement comme moteur. Cette équation constitue une cage de fer, qui empêche de nous arracher à un modèle non viable et interdit toute alternative. D’où les appels en Amérique latine à une perspective de transition post-extractiviste ou post-développement, qui démonte les calculs faussés sur lesquels on entend se baser pour mesurer les coûts et bénéfices de l’extractivisme, et qui sont incapables de tenir compte du caractère limité des ressources naturelles. Reste, que les rapports – d’opposition, d’alliance, d’articulation – entre ces deux grandes lignes de forces dessineront l’avenir du continent et, au-delà, les contours de la souveraineté et de l’émancipation des peuples latino-américains.

Télécharger L’Amérique du Sud et le débat autour de « l’extractivisme »
Frédéric Thomas, CETRI

Article paru dans Les Zindigné(e)s n°14-avril 2014

PDF - 79 ko
Télécharger Essor industriel et politiques de développement durable en Amérique latinePDF - 85.4 ko

Notes

[1CEPAL, China y America Latina y el Caribe : Hacia una relacion economica y comercial estrategica, mars 2012.

[3Concernant ce concept, je renvoie aux travaux d’Eduardo Gudynas, http://www.gudynas.com/publicaciones/index.html.

[4Pour ne prendre qu’un seul exemple, la Defensoria del pueblo comptabilisait au Pérou, en mars 2014, 221 conflits sociaux dont 134 à caractère socio-environnemental (et parmi ceux-ci, 99 étaient directement liés à l’exploitation minière). Voir http://puma.defensoria.gob.pe/blog/wp-content/dp_uploads/infografia-reporte-121.jpg.

[5Le Brésil est en passe (ou est déjà devenu) le premier producteur et exportateur mondial de soja. Voir Eduardo Gudynas, Brésil - Le plus grand extractiviste du continent, http://www.alterinfos.org/spip.php?article6228.


P.-S.

Ce texte a servi de base pour une intervention lors de la Rencontre-débat « Essor industriel et politiques de développement durable en Amérique latine », qui s’est tenue le 21/11/2013 à la Maison de l’Amérique latine à Paris. Une version plus courte de ce texte a été publiée dans le numéro 14 des Zindigné(e)s (avril 2014).


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.