Equateur : virage à gauche sur fond d’antipolitisme

Affaibli par ses divisions internes, le mouvement indigène équatorien est éclipsé par le mouvement des classes moyennes excédées par la « particratie ». Dans ce climat, l’indépendance du candidat de gauche Rafael Correa a été la clé de son succès électoral. Elle n’en présente pas moins certains inconvénients à l’heure de gouverner.

En Equateur, la configuration politique qui a émergé suite à l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa se présente avant tout comme un « retour de l’Etat » clairement marqué à gauche. Elu en novembre 2006, Correa a pris le dessus sur l’homme d’affaire Alvarado Noboa, qui proposait d’étendre le rôle du marché. Noboa, l’homme le plus riche d’Equateur (sa fortune est estimée à un milliard de dollars) est propriétaire d’un conglomérat de quelque 117 entreprises, dont la plus grande société exportatrice de bananes, responsable à elle seule d’environ 20 % des exportations de ce fruit.

Face à lui, Correa, jeune professeur d’économie, était porté par la coalition de gauche Alianza País, un mouvement politique hétérogène rassemblant les courants de l’ancienne gauche radicale et des associations civiques et politiques aux profils idéologiques variés. Ayant placé la revendication de la citoyenneté au cœur de son programme politique, Correa a réussi à gagner l’appui du mouvement dit « des forajidos » à l’origine de la déroute du Gouvernement Gutiérrez en 2005 [1].

Durant la phase de déclin de l’Etat, la question de l’ajustement structurel était au centre du débat politique. En raison tant de l’absence de consensus parmi les élites politiques que des résistances sociales qui se sont manifestées durant toutes les années 1990 à travers les mobilisations de masse conduites par la Confédérations des nationalités indigènes de l’Equateur (CONAIE), l’ajustement n’a finalement été que partiellement appliqué.

Le « retour de l’Etat » auquel nous assistons aujourd’hui se traduit par un investissement dans les politiques sociales – qui visent essentiellement à subsidier les couches urbaines et rurales pauvres et à améliorer le revenu des travailleurs salariées –, un retour en force de la gestion publique, une diversification du rôle de l’Etat, avec la création de nouveaux appareils, et une revalorisation de la fonction de planification. Il s’agit donc de définir un modèle d’Etat doté d’une capacité d’intervention dans l’économie et la société.

Instabilité et érosion de l’action politique

L’instabilité politique chronique qui caractérise l’Equateur depuis 1996 trouve son origine dans l’inaptitude des partis politiques à se doter de majorités suffisamment solides pour gouverner. En février 1997, le président populiste Abdalá Bucaram est chassé du pouvoir par une mobilisation des élites et des secteurs populaires et indigènes. Le rôle des indigènes est plus manifeste encore trois ans plus tard, lors de la chute du gouvernement de Jamil Mahuad, à laquelle succède une brève coalition d’indigènes et de militaires. C’est une alliance du même type qui permet l’élection du colonel Lucio Gutiérrez en 2002.

Mais le nouveau président perd rapidement l’appui des indigènes lorsque le mouvement Pachakutik quitte le gouvernement. Et sa dérive autoritaire finit par coaliser les élites et les classes moyennes dans un large front d’opposition - le mouvement des forajidos - qui aura raison de lui en avril 2005. Le mouvement est animé d’une profonde défiance à l’égard des partis politiques et revendique une citoyenneté répondant aux aspirations des classes moyennes. Il réclame la tenue d’une assemblée constituante qui puisse réaliser la réforme politique indispensable à la réorganisation des institutions et de la représentation.

C’est le vice-président de l’époque, Alfredo Palacio, qui remplace Gutiérrez à la tête du pays. Mais le gouvernement qu’il dirige est incapable de réaliser la réforme politique revendiquée par les forajidos. Il n’a pas non plus les moyens de conclure le traité de libre-échange avec les Etats-Unis censé couronner le processus d’ouverture économique initié sous Guttiérrez. Si ce traité est soutenu par les organisations patronales et de larges courants de l’opinion canalisés par les médias, il est vivement combattu par la CONAIE et les secteurs ruraux qui craignent pour la production et l’emploi agricoles.

Or en 2006, ces mobilisations contre le traité de libre-échange coïncident avec un changement de cap décisif dans la politique pétrolière du gouvernement. En effet, le conflit que l’Etat a engagé avec la multinationale pétrolière américaine Oxy (Occidental Petroleum) se solde par une décision publique qui déclare caduc le contrat d’exploitation de la multinationale. Estimant que le « cas Oxy » relève de l’expropriation, le gouvernement des Etats-Unis décide de suspendre les négociations commerciales. Parallèlement, la réforme de la loi sur les hydrocarbures augmente substantiellement les rentrées fiscales issues de la rente pétrolière.

A travers ces événements, la cristallisation des débats autour des questions de souveraineté et d’ouverture commerciale ont fortement contribué au regain du sentiment national. Le retour des politiques nationalistes et le renforcement de l’interventionnisme public sont le fait d’économistes issus de courants progressistes, qui ont gagné en influence sous le gouvernement Palacio. Rafael Corea est un de ceux-là. C’est lui qui, lors de son bref passage au ministère de l’économie, a amené le gouvernement à revoir l’utilisation des revenus de la rente pétrolière.

Rôle des classes moyennes

Dans les années 1980, les syndicats ont eu l’opportunité de s’imposer comme une réelle force d’opposition politique. Par manque de perspective, ils ne l’ont pas saisie. Durant les années 1990, ce sont les organisations indigènes qui ont repris le flambeau de l’action démocratique. Mais bien qu’une grande partie de leurs électeurs vivaient dans les zones urbaines, elles n’ont pas réussi à se donner une base organisationnelle digne de ce nom. Aujourd’hui, on assiste à l’entrée en scène des classes moyennes, qui aspirent à une représentativité politique véritable, hors de et contre les partis traditionnels. L’Alianza País est précisément un front hétérogène au sein duquel prédominent les secteurs issus des classes moyennes.

Les couches moyennes participent plus ou moins activement à la vie politique de l’Equateur depuis les années 1920. Elles forment le noyau de la citoyenneté urbaine et de l’opinion publique. En leur sein, un courant progressiste incarné par des organisations de gauche s’efforce de formuler des revendications pour « ceux d’en bas » et aspire à les représenter. Le segment salarié de ces classes moyennes, composé d’enseignants, de fonctionnaires publics et de militaires, s’est considérablement élargi depuis les années 1970, mais les conditions de vie de ses membres se sont nettement détériorées lors des ajustements des années 1980. Avec les mobilisations de février et d’avril 2005, et la naissance du « forajidismo », ces secteurs ont désormais acquis une certaine visibilité dans l’espace public, bien qu’on en parle rarement comme d’un groupe social.

L’évolution du concept de société civile reflète assez bien ces changements sociopolitiques. Au milieu des années 1990, la notion de société civile servait surtout à désigner les ONG, les organisations de défense des droits humains et les groupes sociaux qui se faisaient porte-parole de larges secteurs de la société. Aujourd’hui, tant les entrepreneurs que les couches moyennes et supérieures s’en réclament également. L’expression a cessé d’être le monopole des acteurs sociaux progressistes. La « redécouverte » de la citoyenneté part du principe qu’il y a une société civile qui s’exprime tant bien que mal dans une pluralité d’organisations sociales.

Mais cette revendication de citoyenneté se construit en opposition à la classe politique, opposition sur laquelle se rejoignent les courants conservateurs, libéraux et radicaux. Ces dernières années ont donc vu le vieux sentiment antipolitique enraciné dans la tradition historique équatorienne se muer en méfiance généralisée vis-à-vis des hommes politiques et de l’Etat. L’expression « particratie », qui désigne la mainmise des partis politiques sur la vie publique, se retrouve dans tous les débats sur l’état de la démocratie équatorienne. Paradoxalement, le rejet du politique est devenu le principal moteur de l’action politique.

Transformations des mouvements et des conflits sociaux

Reprenons les phases de l’histoire des acteurs sociaux depuis les années 1980 déjà esquissée plus haut. Il convient tout d’abord de souligner le rôle initial joué par le syndicalisme dans l’opposition à la mise en œuvre des politiques de stabilisations des années 1980. La portée de son action s’est trouvée limitée du fait de son poids réel dans une société profondément hétérogène du point de vue social et ethnique. Regroupé au sein du Front uni des travailleurs (FUT), l’acteur syndical est entré dans une phase de déclin dans les années 1990 suite aux réformes légales qui ont mené à la flexibilisation du marché du travail et à la diminution de l’emploi public.

Alors qu’au cours des années 1980, on comptait en moyenne 97 grèves par an dans le pays, ce chiffre est tombé à 45 durant les années 1990, puis à 11 au cours des années 2000. En 2006, à peine 17 000 travailleurs jouissaient d’un contrat de travail collectif. Le taux de syndicalisation est passé en dessous des 5 % et de nombreux travailleurs n’ont aucune protection. Les travailleurs ruraux et ceux de la construction sont les plus mal lotis : ils ne disposent pratiquement d’aucune organisation représentative. Or plus de 500 000 salariés ruraux s’activent dans les bananeraies, les plantations de palmes africaines, de cannes à sucre, la floriculture, etc.

Au cours des années 1990, et en particulier depuis le soulèvement de juin 1990, c’est le mouvement indigène qui s’est imposé comme « le » nouvel acteur social sur la scène politique. Son activisme constant durant toute la décennie a mis à l’avant-plan le conflit autour de la reconnaissance de la plurinationalité et du refus de l’ajustement structurel. La fondation du mouvement Pachakutik en 1996, comme acteur politique capable d’exercer une représentation au sein du parlement et des gouvernements locaux, est le résultat de la connexion entre revendications ethniques et exigences sociales à travers la participation électorale. L’action combinée de la CONAIE, de certaines factions militaires et d’organisations sociales dans le renversement du président Mahuad en janvier 2000 est le moment culminant de ce cycle de militantisme indigène.

Depuis 2000, la CONAIE comme Pachakutik ont renforcé leur présence publique et leur représentation au sein de l’Etat par le biais du Conseil des peuples indigènes de l’Equateur (CODEMPE). En 2002, Pachakutik a participé à la coalition qui a porté au pouvoir le colonel Lucio Gutiérrez. Mais cette alliance, de courte durée, a eu un énorme impact sur le mouvement indigène et a entraîné sa fragmentation. C’est pourquoi il n’a joué qu’un rôle mineur dans l’opposition et la destitution du Gouvernement Gutiérrez.

Dans un climat d’érosion des partis politiques, ce sont les classes moyennes qui ont fait irruption sur la scène publique, porteuses de revendications de citoyenneté et de société civile. Cet affaiblissement du mouvement indigène dans un contexte de retour de l’Etat est indissociable de cette usure de la représentation politique. Il cède la place à une prolifération de mouvements politiques porteurs de nouvelles identités et représentations sociales.

Bien que l’ajustement structurel n’ait pas été mené avec la même radicalité que dans d’autres pays de la région, la dérégulation de l’intervention publique dans les domaines stratégiques du pétrole, de l’énergie électrique, de l’eau et des autres ressources naturelles a eu de sérieuses conséquences. Depuis les années 1990, les conflits environnementaux se sont multipliés et ont gagné en visibilité. Ils surgissent de l’accentuation de la compétition entre gouvernements locaux, populations urbaines et rurales et entreprises autour de la gestion des ressources naturelles et du contrôle des impacts environnementaux.

En Amazonie, les populations indigènes affectées par les activités pétrolières exigent des indemnisations tandis que les organisations relativement épargnées s’opposent à l’extension des opérations des firmes pétrolières sur leur territoire. En de nombreux endroits, les populations traditionnellement dépendantes des rivières remettent en question le modèle de gestion de l’eau et dénoncent la détérioration des cours d’eau. De même, les activités d’extraction du bois dans les régions de la zone côtière et de l’Amazonie sont sources de conflits entre communautés et entreprises forestières. Enfin, les activités de prospection préalables à l’installation d’exploitations minières de grande échelle rencontrent une opposition croissante de la part des populations rurales.

Il s’agit bien sûr de conflit épars, à forte tonalité locale. Ils sont cependant relayés à des degrés divers par des ONG et des groupes environnementalistes qui exercent une pression en faveur de politiques publiques qui prennent en compte les demandes des populations concernées et puissent s’opposer à l’installation d’entreprises dans ces territoires.

Moins visible, la revendication de la réforme agraire n’a cependant pas disparu. En dépit de la réforme réalisée dans les années 1970 et 1980, et de la redistribution partielle des terres qu’elle a entraînée, la concentration foncière demeure. Entre 1974 et 2000, le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalité de la distribution des revenus, n’a diminué « que » de 0,85 à 0,80. Si la réforme agraire se trouve bel et bien dans le programme du nouveau gouvernement, aucune organisation rurale n’est capable d’élaborer une proposition à la hauteur du défi. La situation est rendue particulièrement complexe du fait de la consolidation des formes industrielles d’organisation productives et de l’existence d’un important segment de moyens propriétaires.

Le gouvernement Correa a mis toute son énergie dans l’obtention d’une majorité à l’assemblée constituante. Grâce à son adresse, et à des manœuvres parfois peu légales, il a réussi à contrecarrer l’opposition du Congrès, au sein duquel il ne compte pas un seul député. Ceci dit, 82 % de la population se sont prononcés, lors d’une consultation, en faveur de la formation d’une assemblée constituante. Les attaques contre la « particratie » ne sont pas étrangères à ce succès, ni les politiques de redistribution à destination des secteurs pauvres et moyens de la population, qui assurent une large popularité au gouvernement.

Pour l’heure, la « révolution citoyenne » appelée de ses vœux par Correa est plus de l’ordre du discours que de la citoyenneté réelle, de nature organique. La gestion du pays est hautement concentrée dans la figure du président et repose sur une technocratie qui orchestre les politiques et les dépenses publiques en vue d’obtenir l’adhésion de la population. Les politiques propres à la période néolibérale sont systématiquement laissées de côté, malgré le déchaînement de médias majoritairement hostiles au gouvernement. Nul doute que l’avenir réserve de rudes épreuves à l’ensemble hétérogène de personnalités et de réseaux sociaux qui composent l’Alianza País.


Notes

[1La dénomination « forajidos » (« hors-la-loi »), lancée à l’origine par le président Lucio Guttiérez pour discréditer les mouvements citoyens qui réclamaient sa démission, a été adoptée par ces derniers qui lui ont donné une charge positive.


P.-S.

Traduction de l’espagnol : Laurent Delcourt

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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