Entre espoir et incertitude : La course effrénée aux élections en Haïti

Après plusieurs années de retards et d’impasses politiques, Haïti se prépare finalement à tenir des élections générales, permettant ainsi aux observateurs internationaux de pousser un soupir de soulagement. Cependant, à l’intérieur des frontières du petit État des Caraïbes, l’ambiance est de ferme scepticisme. Nombreuses années de dictature brutale et plusieurs coups d’état étayés par des excessives interventions étrangères ont marqué l’infrastructure politique du pays, et les haïtiens sont plus méfiants que jamais envers ce qu’ils perçoivent comme des promesses vides. La croissante agitation populaire, une épidémie de choléra, et les effets encore visibles du séisme de 2010 signifient que les élections de cette année apportent d’importantes implications pour l’avenir du pays. Mais l’état actuel des choses fait craindre à certains qu’elles puissent être un cauchemar logistique.

Le contexte historique et la situation actuelle

Depuis la chute de la dynastie dictatoriale de François « Papa Doc » et Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier en 1986, la politique en Haïti a été caractérisée par du désaccord, de la méfiance, et de l’instabilité. Ayant vécu, au cours de ses deux siècles de souveraineté, pas moins de 33 coups d’état, le pays se débat aujourd’hui pour incuber une vraie gouvernance démocratique. Les vides politiques récurrents ont servi comme sources inépuisables de régimes personnalistes, permettant à des niveaux étonnamment élevés de corruption d’être cachés par de la rhétorique populiste.

L’actuel président haïtien, Michel Martelly, incarne presque parfaitement ce paradigme. Un ancien chanteur pop, Martelly—surnommé « Sweet Micky » par ses fans—possède un talent indéniable pour l’animation. Sa maîtrise vocale est superbe ; il change sans encombre entre différentes octaves au pied levé et maintien un timbre remarquablement uniforme pendant le passaggio. Encore plus captivante est sa présence sur scène ; en fait, ses grivois concerts en direct, empreints de gros mots, vivifient même les foules les plus atones. [1]

Très éloigné de son ancienne vie comme danseur provocant et consommateur régulier de crack, Martelly dirige aujourd’hui un pays. [2] Bien qu’il manquait d’expérience politique, Sweet Micky, avant de prendre ses fonctions, avait passé beaucoup de temps à côtoyer l’élite d’Haïti. Vers le début de sa carrière musicale, il dirigeait une boîte de nuit appelée « Le Garage », très connue auprès du haut commandement militaire et des partisans de la dictature brutale des Duvaliers. Ardent défenseur du coup d’état de 1991 qui a évincé le premier président démocratiquement élu du pays, Jean-Bertrand Aristide, Martelly a passé les trois années suivantes bâtissant des liens étroits avec les dirigeants de la violente junte militaire qui a suivi le coup. [3]

Ces relations ont pavé la voie à l’ascension de Martelly à la scène politique haïtienne une décennie plus tard, après qu’un autre coup d’état en 2004 a encore une fois évincé Aristide, qui était depuis retourné d’exil et avait été élu pour un deuxième mandat. Dans la foulée de ce second coup d’état, Gérard Latortue, un ami personnel de Martelly, a été nommé Premier ministre, et Sweet Micky, qui habitait à Miami à l’époque, a vu une opportunité sans précédent à Port-au-Prince. [4]

Étranger à la politique, Martelly a décidé de se présenter à la présidence en 2010 dans une élection hautement controversée. Après être arrivé en troisième position au premier tour du scrutin—derrière l’ancienne première dame Mirlande Manigat et le fermement gauchiste Jude Célestin—Martelly s’est joint à d’autres candidats en dénonçant les élections comme frauduleuses, accusant le président de l’époque, René Préval, d’avoir truqué le vote pour installer Célestin comme successeur. L’Organisation des États Américans (OEA) a ensuite envoyé une commission à Port-au-Prince pour inspecter les résultats de l’élection et, dans une décision largement critiquée, a annoncé que Manigat et Martelly devraient procéder au second tour du scrutin. [5]

Jonathan Katz, un journaliste et le seul correspondant américain à plein temps en Haïti pendant le séisme de 2010, a déclaré à U.S. News and World Report que l’appui résolu de Washington à la décision de l’OEA n’avait pas de rapport avec les principes de transparence électorale, mais plutôt avec la position fermement critique de Célestin envers les États Unis. Martelly, d’autre part, étant plus en conformité avec la vision de Washington pour la reconstruction en Haïti, fut perçu comme le choix le plus stratégique aux premières élections après le séisme. [6] Ricardo Seitenfus, professeur brésilien de relations internationales et ambassadeur de l’OEA en Haïti à l’époque, explique dans un entretien avec Dissent Magazine que les actions de la communauté internationale en 2010 reflétaient un modèle d’intervention excessive dans le pays. « Les étrangers, et eux seulement, seraient ceux qui définiraient la volonté des électeurs haïtiens, » déplore-t-il. [7]

La présidence de Martelly est depuis lors devenue un mélange familier d’allégations de corruption, d’attaques ad hominem, et d’impasses politiques. Les élections législatives prévues pour 2011 et 2013 ont été retardées grâce à l’incapacité du gouvernement de coopérer pour établir un conseil électoral—un organe exigé par la constitution du pays comme prérequis pour tout sorte d’élection. Les initiatives que Martelly a pris pour former des conseils électoraux ont suscité des controverses. Des membres de l’opposition ont rejeté ses désignations à plusieurs reprises en raison du non-respect des critères constitutionnels. Le blocage politique qui en a découlé, a entravé deux cycles d’élections, entraînant la dissolution du Parlement le 15 janvier 2015, au moment de l’expiration des mandats de tous les 99 membres de la Chambre des députés et 20 des 30 membres du Sénat. Avec seulement dix parlementaires en fonction, le Parlement est incapable d’obtenir le quorum, et, conformément à la loi constitutionnelle haïtienne, Sweet Micky gouverne désormais par décret. [8]

Le 2 mars, au milieu de manifestations populaires et d’appels pour sa démission, Martelly a promulgué un décret demandant la tenue des élections présidentielles, législatives, et municipales avant la fin de l’année. Les élections pour les 20 sièges du Sénat et tous les 118 sièges de la Chambre des députés récemment élargie seront tenues le 9 août. Les élections présidentielles et municipales et le second tour des législatives seront tenus le 25 octobre, et le second tour des présidentielles, si nécessaire, sera tenu le 27 décembre. [9] Quatre années de retards signifient qu’un chiffre ahurissant de 6.000 postes seront contestés, avec 56 candidats agréés en briguant la présidence, 1.515 candidats agréés en participant aux élections parlementaires, et plus que 41.000 préinscrits pour les municipales. [10] Puisque tout ceci aura lieu au cours de trois jours de scrutin, Haïti, avec sa jeune et faible infrastructure politique, sera bientôt soumis à un test léviathanique d’aptitude démocratique.

Les élections

Le 24 mai, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a publié une liste de candidats législatifs agréés de 98 partis différents, y compris, pour la première fois depuis le coup d’état de 2004, le parti d’Aristide, Fanmi Lavalas, qui avait été interdit de participer aux élections depuis son évincement. Avec 99 candidats ayant reçu l’autorisation du CEP, Lavalas a désormais la troisième plus grande présence dans les législatives ; En vérité, le nouveau parti de l’ancien Président Préval, arrive en première place avec 115 candidats. [11]

En deuxième position, avec 110 candidats agréés, on trouve le nouveau parti d’extrême-droite de Michel Martelly, le PHTK, dont le nom même témoigne du culte de la personnalité se formant autour du président. Le Parti Haïtien Tèt Kale (« Crâne Rasé » en créole), ainsi nommé en référence admirative à la tête chauve de Sweet Micky, fut établi en 2012 et a depuis évolué, devenant l’un des plus grands partis politiques du pays. [12] Une telle personnalisation du pouvoir est alarmante et rappelle l’époque des Duvaliers, quand François « Papa Doc » employait la rhétorique vaudou pour se présenter comme une incarnation semi-divine d’Haïti en soi, déclarant fameusement dans un discours public en 1963, « [13] » [14]

L’élection législative jusqu’ici a été entachée de controverses, desquelles le parti de Martelly n’a pas été épargné. Le 2 juin, le Réseau National de Défense des Droits Humains, la plus grande organisation des droits humains d’Haïti, a publié une liste de 35 candidats législatifs agréés par le CEP qui ont été impliqués dans des cas de crimes graves, y compris homicide, viol, et enlèvement. Le PHTK est en tête de cette liste avec six candidats. [15]

Mais en gardant à l’esprit la turbulente histoire de pouvoir personnel et de dirigeants despotiques contournant la législature, les yeux du pays et à l’étranger sont, cette année, fixés sur la présidentielle. Les 56 concurrents représentent un large éventail de circonscriptions et d’idéologies politiques, assurant une élection intéressante. Parmi ces 56, trois candidats en particulier se distinguent en termes de leur apparent potentiel pour devenir le prochain chef d’État d’Haïti.

Jovenel Moïse

Se présentant comme le candidat du PHTK à la présidence, Jovenel Moïse est un éminent homme d’affaires et ami personnel de Martelly. Comme directeur de l’entreprise agricole Agritrans S.A., Moïse a supervisé l’établissement de la première zone franche agricole d’Haïti, consacrant 1.000 hectares dans le nord-est du pays à la culture de la banane. Le projet stipule que 70 pour cent de la production dans la zone soit destinée à l’exportation et confère à ses participants des spéciales exonérations de taxes et droits de douane. [16] Ami fidèle du secteur privé, Moïse fut accueilli à bras ouverts au sein du PHTK, et il est probable qu’il apaise les entités étrangères avec une présence encore trop palpable dans le pays.

La candidature de Moïse a depuis été formellement contestée au Bureau du Contentieux Électoral Départemental en raison de détournement de fonds publics. Le dossier soumis accuse le candidat d’avoir pris part à des négociations collusoires pour obtenir 6 millions de dollars de financement gouvernemental pour le projet Agritrans, avec dispositions pour un montant supplémentaire de 15 millions. [17] Le document poursuit en déclarant que Moïse avait utilisé une portion des fonds pour financer sa campagne électorale, ce qui constitue une violation directe de l’Article 125 du Décret Électoral du 2 mars de Michel Martelly. [18]

Il ne faut guère s’étonner que le CEP de Sweet Micky ait rejeté la contestation et maintenu son autorisation sur Moïse comme candidat du PHTK, ce qui soulève des préoccupations quant à la capacité du président d’influencer les élections. Des membres de l’opposition craignent maintenant que Moïse, avec son manque d’expérience politique et son implication précoce dans des ententes douteuses, puisse servir effectivement comme un nouveau Martelly.

Maryse Narcisse

L’un des principaux adversaires du PHTK dans les élections est Dr. Maryse Narcisse du Fanmi Lavalas. Agissant en qualité de coordonnatrice nationale du parti, Narcisse, médecin généraliste de formation, s’est fait un nom en tant que militante des droits de l’homme et défenseuse de la gouvernance démocratique. Alliée loyale d’Aristide, elle a passé deux années en exil à Miami après son évincement en 2004, où elle est devenue la voix internationale du mouvement Lavalas. [19]En octobre de 2007, peu après son retour en Haïti, Narcisse fut enlevée à main armée devant chez elle et rançonnée ; elle fut libérée trois jours plus tard. Son enlèvement a eu lieu juste après celui de son camarade de parti, Lovinsky Pierre-Antoine, un défenseur des droits humains qui est porté disparu jusqu’à ce jour. [20]

Narcisse représente un défi vivant aux tentatives de la coalition dirigeante pour démanteler Fanmi Lavalas, et puisque le parti est finalement autorisé à participer aux élections, elle représente aujourd’hui une épine formidable dans le pied du PHTK. Cependant, sa candidature n’a pas été sans controverse ; certains au sein de Lavalas affirment que la candidate a une vision pour Haïti qui ne répond plus aux idéaux originels du parti. Narcisse s’est fait critiquer pour avoir imposé des sanctions à deux membres de Lavalas, Moïse Jean-Charles et Arnel Bélizaire, après qu’ils ont organisé des manifestations à travers le pays exigeant la démission de Martelly et le retrait des troupes de l’ONU du sol haïtien. [21]

Ce geste a incité des accusations de certains membres de Lavalas selon lesquelles Narcisse serait devenue sympathique à l’administration Martelly et aux entités étrangères, en partant de la raison d’être originelle du parti. Après sa condamnation, un Jean-Charles en colère a exprimé publiquement ces réserves, déclarant à Haïti Liberté, « Maryse Narcisse travaillait pour le compte de l’USAID avec [l’ambassadrice américaine] Pamela White et [première dame] Sophia Martelly. Il n’est pas étonnant qu’elle adopte aujourd’hui les positions qu’elle adopte. » Des critiques internes se sont poursuivies après que Narcisse a émis une déclaration demandant que Martelly ne se démette pas, mais qu’il termine plutôt son mandat et garantisse des élections en 2015. [22]

Bien que des tenants de la ligne dure au sein de Lavalas soutiennent qu’une telle attitude reflète une atténuation de son idéologie progressiste, en réalité, Narcisse s’est avérée un indispensable éventuel intermédiaire dans la sphère politique haïtienne. En qualité de chef de l’État, la protégée d’Aristide pourrait être capable de concilier un agenda politique avant-gardiste avec les contraintes institutionnelles qui font partie intégrante de la vraie démocratie.

Sauveur Pierre Étienne

Sauveur Pierre Étienne se présente comme concurrent de Narcisse et Moïse sous la bannière de la centriste Organisation du Peuple en Lutte (OPL). Ancien militant du Parti Communiste Haïtien, Pierre Étienne était un membre particulièrement actif de l’opposition durant le règne de Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier, dont le père avait ordonné l’exil de plusieurs des parents du jeune dissident. Au fil des années qui ont suivi la chute de Duvalier, l’OPL a émergé comme une coalition gauchiste soutenue par Aristide—de fait, l’acronyme signifiait originalement Organisation Politique Lavalas. Au cours du tumulte politique des années 1990, une évidente fissure idéologique commença à se développer au sein de l’OPL, culminant en 1997, quand Aristide fonda officiellement Fanmi Lavalas. Voulant maintenir l’acronyme tout en se distançant du label Lavalas, Pierre Étienne et d’autres dirigeants du parti ont conféré à l’organisation sa dénomination actuelle. [23]

Suite à une tentative d’assassinat en 1997, Pierre Étienne s’est exilé, retournant en Haïti dix ans plus tard. Il est depuis devenu un personnage énigmatique dans le pays, et, comme celles de son parti, ses vraies convictions politiques sont actuellement un sujet de grand débat. S’autoproclamant un marxiste modéré, Pierre Étienne a écrit plusieurs livres dans les années 1990, y compris Haïti : L’invasion des ONG, dans lequel il fournit une analyse sceptique des ONG comme mécanismes à travers lesquels les états du « centre » mettent en œuvre leurs agendas de politique étrangère dans la « périphérie ». [24] De fait, il s’est traditionnellement présenté comme opposition à Martelly et critique envers la droite et sa résolue promotion de réformes politique néolibérales.

Toutefois, ces dernières années, Pierre Étienne et son parti se sont plutôt positionnés fermement contre Fanmi Lavalas. Des législateurs de l’OPL ont mené des campagnes de privatisation et des ajustements structurels du FMI, incitant des accusations d’opportunisme politique. Certains affirment que le parti tente d’exister simultanément comme opposition à—et allié de—la coalition dirigeante. [25] Depuis sa scission de Lavalas, l’antagonisme envers la faction d’Aristide est devenue une partie de plus en plus intégrante du credo de l’OPL. Pierre Étienne, conformément à cette disposition, a contradictoirement conféré au PHTK de Martelly un degré de légitimité, le décrivant dans une entrevue avec Radio Tout Haïti comme « un moindre mal » vis-à-vis de Fanmi Lavalas. [26]

Bien qu’il affiche un CV impressionnant comme professeur de sciences politiques et auteur de plusieurs publications érudites sur le développement international, Pierre Étienne a récemment démontré un niveau d’incohérence idéologique qui laisse planer des doutes quant à sa capacité de gouverner. Compte tenu du rôle étendu que les entités étrangères maintiennent sur la scène politique haïtienne, une administration caractérisée par de l’ambiguïté pourrait rendre le pays encore plus vulnérable à l’ingérence extérieure et à l’exploitation.

Tourné vers l’avenir

Cette année a été, et sans doute restera, éprouvante pour Haïti. Les événements des derniers mois et le résultant cafouillage politique ont déclenché une véritable crise de légitimité dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère. Des campagnes et procédures électorales ont été entachées par la méfiance du public, et de nombreux Haïtiens s’inquiètent toujours que les élections de 2015 ne se matérialiseront pas. Pourtant, quoique la situation soit mauvaise, le simple ampleur et ardeur de la participation au processus électoral de cette année est une indication que l’esprit démocratique du people haïtien est bien vivant.

Pour un pays dont la situation géographique le rend particulièrement susceptible aux catastrophes naturelles, dont l’histoire coloniale a laissé un palpable héritage de problèmes socioéconomiques, et dont la souveraineté continue d’être minée par l’excessive intervention étrangère, peu de choses viendront facilement. Toutefois, malgré des préoccupations logistiques, Haïti a une occasion vitale d’expérimenter une transition pacifique et démocratique du pouvoir. Dans les prochains mois, des observateurs domestiques et internationaux attendrons pour voir si les principes de transparence et d’intégrité seront soutenus, rapprochant le peuple haïtien de la gouvernance qu’il mérite. Mais même au milieu de tant d’incertitude, il est clair que les élections de cette année ont le potentiel d’être un grand pas dans la bonne direction.


Notes

[13Je suis un être immatériel.

[22Ibid.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.