Émirats arabes unis : une « société civile » mais pas de contre-pouvoirs

Si le système de pouvoir héréditaire et paternaliste subsiste aux Émirats arabes unis, l’affaiblissement des formes tribales de participation fait place à un foisonnement de nouvelles organisations. Pour autant, le contrôle exercé, le manque de libertés et la non-démocratisation des institutions ne permettent pas l’affirmation de réels contrepouvoirs, dans un pays dont la population est majoritairement composée de travailleurs étrangers.

Depuis les années 1990, on constate le rôle croissant des organisations de la société civile dans la définition des politiques publiques internationales, et au niveau national, de celui de « l’ensemble des citoyens dans la diversité de leurs appartenances professionnelles et sociales, qui constituent la société et qui expriment leur initiative et leur volonté de participation à travers des organisations, associations et structures très diversifiées ayant pour finalité de concourir à la poursuite d’objectifs à caractère économique, social, culturel, éducatif, sportif, humanitaire, civique ou autre, ne ressortissant pas directement à la sphère politique ou étatique » [1].

Cette définition française résume assez bien les acceptions habituellement admises de la société civile, un acteur entre État et marché dont l’importance est à relier au processus de mondialisation. Du reste, tout comme les concepts de gouvernance ou de société de la connaissance, celui de société civile apparaît comme un mot clé de la boîte à outils des agences onusiennes et un terme qui a la faveur des médias, mais aussi un concept approprié par les chercheurs en sciences sociales ou juridiques. Évoquer les conditions d’émergence d’une société civile aux Émirats arabes unis revient donc à la fois à s’interroger sur la pertinence de ce concept dans le contexte historique et culturel des pays arabes du Golfe et sur l’impact de la mondialisation sur la société émirienne.

Le protectorat britannique des États de la Trêve (Trucial States) cède la place, en 1971, à une Fédération indépendante de sept émirats. La constitution instaure une monarchie héréditaire relevant d’une conception du pouvoir où le cheikh, figure paternelle, assume un rôle d’autorité et d’arbitrage et assure la subsistance et la sécurité de la tribu. Malgré le changement économique et social rapide qui s’accélère dans la dernière décennie (diversification des activités, avènement -dans une mégalopole en gestation d’Abou Dhabi à Ras El Khaïma - d’une société multiculturelle inédite où 80% des habitants sont étrangers, arrivée d’une nouvelle génération souvent formée dans des universités nord-américaines ou européennes), le système ancestral de gouvernance subsiste.

Or, « dans la conception traditionnelle du pouvoir, la notion de consensus (ijmâ) est importante dans la prise de décision et les majlis, audiences publiques traditionnellement ouvertes à tous données par les cheikhs, constituent des formes de démocratie participative. » (Holmes, 2008). Mais, la multiplication d’agences gouvernementales, où les experts internationaux occupent une place décisive, et la libéralisation économique amoindrissent le rôle de ces pratiques traditionnelles, même si les décisions sont moins le fait du prince que le fruit de négociations au sein des cercles proches de l’émir, sans oublier le poids de certains milieux économiques et des conseillers étrangers. L’affaiblissement des formes tribales de démocratie participative est-il compensé par l’émergence d’une société civile dans sa conception occidentale, largement anglo-saxonne, véhiculée par les organes d’une gouvernance mondialisée ?

« Société civile » sous tutelle

La Banque mondiale énumère la diversité des organisations de la société civile : « groupements communautaires, organisations non gouvernementales (ONG), syndicats, organisations de populations autochtones, organisations caritatives, groupements d’obédience religieuse, associations professionnelles et fondations privées » (www.go.worldbank.org). Si certains types d’organisations pourraient préfigurer une société civile émirienne, il faut, d’entrée de jeu, rappeler que les syndicats sont interdits aux Emirats. De même, si la diversité des croyances est respectée et si les non-musulmans peuvent pratiquer librement leurs cultes, il n’existe pas de groupements d’obédience religieuse et tout prosélytisme est exclu.

Il existe, en revanche, des organisations caritatives dans leur version musulmane (Croissant rouge) ou d’inspiration islamique (Fondation de la Zakât La zakât ou aumône est le troisième des cinq piliers de l’islam. ) destinées à venir en aide aux plus démunis. Si la question des organisations de populations autochtones est sans objet dans une société où les nationaux, numériquement minoritaires, détiennent le pouvoir politique et économique, elle conduit à poser celle des travailleurs dont la situation est largement régie par le droit des étrangers, en l’absence d’un véritable droit du travail.

Or, malgré des avancées récentes (Cadène, Dumortier, 2009), la question du statut des étrangers donne une grande acuité à celle des groupements communautaires. Au-delà de solidarités informelles, certaines communautés sont plus organisées que d’autres, soit du fait de leur importance numérique, par exemple, les Indiens du Kerala, soit du fait de leur tradition diasporique comme les Libanais ou les Irlandais. Si les associations sportives, des clubs de cricket pakistanais aux clubs de hockey sur glace canadiens, tout comme les associations de femmes d’expatriés, du type ladies circle ou associations de femmes francophones, reposent sur des affinités communautaires, elles poursuivent des objectifs strictement récréatifs.

En revanche, les associations de promotion des femmes locales, souvent animées par des Émiriennes usant d’une liberté qu’autorise leur appartenance à de grandes familles, s’apparentent davantage à des ONG, qui se développent également dans le domaine environnemental et dont certaines parviennent, grâce à leur connaissance des rouages et des arcanes du pouvoir, à faire avancer leurs objectifs par un lobbying efficace.

Le foisonnement récent de nouvelles organisations suffit-il à affirmer l’émergence d’une société civile ? Répondre à cette question conduit à en poser une autre, celle des libertés d’expression, de réunion et d’association. Toutes ces organisations ne forment pas un contre-pouvoir dans la mesure où toutes sont plus ou moins patronnées, contrôlées ou financées par le pouvoir, ce qui, sans forcément les exposer à une censure directe, les amène à pratiquer une prudente autocensure. Plus que les associations, ce sont les blogs, sites et autres forums sur la toile qui apparaissent comme des instruments d’expression de groupes minoritaires, mais les plus critiques ou les plus polémiques, consultables à l’extérieur, sont bloqués dans le pays.

La définition de société civile empreinte de l’idéal républicain, citée en introduction de cet article, évoque l’ensemble des citoyens. Cela relie ipso facto la question de la société civile à celle de la démocratie. Or, au-delà de la nécessaire adaptation de la définition de société civile à des contextes différents, on ne saurait éluder la question de la démocratisation des institutions. Elle est plus timide aux Émirats arabes unis que dans des pays voisins dotés de parlements élus au suffrage universel. L’apparition progressive d’une société civile sera-t-elle ici la voie vers une démocratie représentative ou la mise en place d’une démocratie représentative sera-t-elle la condition d’existence d’une véritable société civile ?

Bibliographie

Cadène Ph., Dumortier D. (2009), « Les pays du Conseil de Coopération du Golfe, à nouvelles tendances migratoires, nouvelles politiques ? », Maghreb-Machrek, n° 199, printemps.

Holmes B. (2008), « La contribution des ONG à la société de la connaissance : le cas de l’Emirates Natural History Group », Maghreb-Machrek, n° 195, printemps.


Notes

[1Glossaire de la Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires, France.

Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

Voir