Carte blanche

Déforestation : les ressorts d’un désastre écologique et social

A l’heure où la Commission européenne prétend enfin mettre en place une réglementation « ambitieuse » du commerce du bois et partant, lutter contre l’exploitation illégale des forêts tropicales, un rapide état de la question plus générale de la déforestation mérite d’être établi. Quelle est la portée du phénomène ? Quels en sont les principaux moteurs et acteurs ? A quels enjeux cruciaux renvoie-t-il ?

Problématique complexe aux causes et aux effets multiples, la déforestation est d’abord une tendance mondiale alarmante. Environ 130 000 km² sont déboisés chaque année, plus de quatre fois la superficie de la Belgique. Perte nette annuelle, après régénération et nouvelles plantations : 80 000 km², soit 220 km² par jour. Particulièrement concernés, les trois principaux bassins forestiers du Sud : l’Amazonie, l’Afrique centrale et la zone Malaisie/Indonésie.

Car en effet, si les forêts boréales et tempérées ont stagné ou légèrement progressé ces dernières décennies (après avoir plongé ces derniers siècles en Europe et aux Etats-Unis), c’est d’abord dans les régions tropicales que les surfaces boisées régressent à un rythme soutenu depuis une cinquantaine d’années. De 1990 à 2007, l’Indonésie a ainsi perdu plus d’un tiers de son couvert forestier, le Brésil plus de 10% et l’Afrique centrale environ 6%. Au rythme actuel, quelque 40 pays affichent des reculs supérieurs à 1% l’an.

Le constat est d’autant plus préoccupant que, dans nombre de cas, les replantations – en particulier les monocultures d’arbres à croissance rapide, le fast wood – qui atténuent dans les chiffres l’ampleur de l’hémorragie, diminuent de fait sur le terrain la qualité intrinsèque des forêts, quand elles n’aggravent pas les déséquilibres écologiques. En péril donc, les fonctions vitales du milieu forestier : environnementales (contribution au cycle de l’eau, à la régulation du climat, à la protection des sols, au stockage du carbone, à l’entretien de la biodiversité) et sociales (près d’un tiers de l’humanité, selon le Pnud, en serait tributaire pour son alimentation, sa santé, etc.).

Principaux ressorts de ce « désastre » en cours ? La pauvreté bien sûr, mais surtout – et de plus en plus – l’approvisionnement du marché mondial en céréales, en viande, en huile, en minerais, en bois, en pâte à papier, en carburants… Les deux mènent à une « exploitation non durable » des forêts. Non pas que les centaines de millions de paysans en quête de parcelles à cultiver ou de bois de chauffe soient par nature les prédateurs inconséquents d’écosystèmes dont ils sont les premiers à payer la dégradation, mais là où le manque de terres et de ressources est tel qu’il n’y a pas d’autres solutions, la pression des pauvres sur les forêts s’accroît inexorablement.

La logique de développement de l’industrie extractive, de l’agrobusiness et des monocultures d’exportation n’y est pas étrangère. Par l’appropriation privative et la concentration des ressources qu’elle présuppose et génère, par les externalités négatives qu’elle produit, elle s’opère au préjudice non seulement des surfaces boisées, mais aussi des populations locales et de leur environnement. L’expansion du secteur est boostée aujourd’hui par la montée en puissance des agrocarburants, dérivés eux-mêmes, dans leurs différentes formes, des grandes cultures intensives, qu’elles soient oléifères (soja, palme), riches en sucre (maïs, canne) ou autres encore (cellulose).

Dit autrement, le productivisme de l’agro-industrie et le consumérisme des riches hypothèquent la survie des petits paysans, érodent la biodiversité et dopent les émissions de CO2 liées au déboisement (1/5 des émissions mondiales de gaz à effet de serre). En cela, la lutte contre la déforestation n’a de sens que couplée aux vastes défis de la crise alimentaire, des impasses énergétiques, des changements climatiques et des inégalités dans le monde...

Se mobiliser contre l’exploitation illégale du bois, facette importante mais non principale du saccage des forêts tropicales, n’est dès lors qu’un premier pas. Outre les efforts de l’Union européenne, la plupart des Etats du Sud dispose aujourd’hui de codes forestiers qui devraient limiter la tendance, mais la volonté ou les moyens de les appliquer manquent face aux géants de l’extraction . De multiples initiatives privées – émanant des entreprises, des ONG ou de combinaisons de ces acteurs – ont aussi vu le jour, destinées à favoriser une exploitation forestière durable, par le biais de la « certification ». A l’usage toutefois, les plus opportunistes apparaissent peu convaincantes, les plus officielles peu contraignantes, et les plus contraignantes peu respectées.

Au-delà donc, la gestion responsable des forêts, la protection de la biodiversité et l’atténuation des changements climatiques passent nécessairement par un questionnement radical des logiques productivistes et des inégalités sociales.

Bernard Duterme
Directeur du CETRI (Louvain-la-Neuve), coordinateur de l’ouvrage « Déforestation : causes, acteurs et enjeux » (Alternatives Sud, Paris, 2008).

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