Cuba, pays menacé ou régime aux abois ?

A Cuba, la guerre de l’Irak a ranimé les craintes. Par ailleurs, dans le monde entier, les réactions se sont multipliées contre la condamnation à de lourdes peines de prison de quelques 75 dissidents et l’exécution de 3 jeunes noirs ayant détourné un ferry. Elles ne sont pas seulement le fait de ceux qui veulent la chute du régime, mais de personnes telles que Saramago, prix Nobel de littérature, de Izquierda unida en Espagne et de Refundazione communista en Italie. Réactions politiques, morales, émotionnelles, d’ennemis ou d’amis déçus. Cependant, peu d’analyses ou d’interrogations sur le contexte.

Le traumatisme provoqué par l’agression contre l’Irak est considérable à Cuba, même si Colin Powell a déclaré que les Etats-Unis n’envisagent pas, pour le moment, le recours à la force contre l’île. Il existe une conviction profonde - objective ou non - que Cuba sera une des prochaines cibles. Le pays est placé, par les Etats-Unis, sur la liste des 7 pays qui abritent des terroristes, avec l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Libye, la Corée du Nord. L’ambassadeur américain à St Domingue a déclaré :« Les événements de l’Irak sont un signal fort pour Fidel Castro » et Jeb Bush, le frère du Président et gouverneur de Floride affirme :« Après le succès de l’Irak, nous devons nous tourner vers notre voisin ». John Bolton, sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères accuse Cuba de fabriquer des armes de destruction massive. A West Point, George W. Bush déclare :« Nous sommes prêts à attaquer dans n’importe quel point du monde ».

En même temps, l’accord migratoire de 1994, prévoyant l’octroi de 20 000 visas d’entrée aux Etats Unis par an est pratiquement gelé depuis mi-2002, ce qui explique, en partie, la multiplication des détournements d’avions et de bateaux. La migration illégale, sévèrement réprimées pour les autres latino-américains, est encouragée pour les Cubains, qui reçoivent automatiquement une carte de séjour et la nationalité américaine après deux ans. Xavier Witaker, chef du bureau de Cuba au Département d’Etat, déclara en avril, que les détournements d’avions et de navires constituent une menace contre la sécurité des Etats-Unis. Or, entre 1968 et 1984, 71 avions américains furent détournés sur Cuba ; 69 pirates de l’air y avaient été condamnés et les 2 derniers renvoyés aux Etats-Unis afin de mettre fin aux séquestres, tous les appareils ayant été retournés. Par contre, entre 1953 et 2001, 51 avions cubains avaient été détournés vers les Etats Unis, les auteurs des faits très bien accueillis et presqu’aucun appareil restitués. Cette année, la radio cubaine de Miami (Radio Marti) a pratiquement doublé ses heures d’émission (2.200 heures semaine sur 24 fréquences) et Colin Powell a annoncé le 24 avril, qu’une somme de 26 million 900 mille dollars serait allouée par le Gouvernement américain, pour lui permettre d’intensifier ses attaques contre le régime.

Depuis 2002, un nouveau chargé des intérêts américains à Cuba (il n’y a pas de relations diplomatiques), Mr James Cason se trouve à La Havane. Artisan de l’appui des Etats Unis à l’opposition politique interne au Nicaragua, durant les années 80. Envoyé par Otto Reich, lui-même d’origine cubaine et sous-secrétaire d’Etat pour l’Amérique latine au Départment d’Etat, il doit remplir une mission semblable à Cuba. Selon ses propres déclarations, il a parcouru depuis son arrivée, plus de 7 000 km dans l’île pour organiser l’opposition et a dépensé des centaines de milliers de dollars. Il a présidé à la création de la Jeunesse libérale et il organisa à l’ancienne ambassade et dans sa résidence privée de nombreuses rencontres de dissidents. Pendant ce temps, en mai 2003, 14 diplomates cubains (7 deWashington et 7 des Nations Unies) sont expulsés des Etats-Unis. Il faut rappeler que depuis le début de la révolution, les opérations américaines contre le pays ont coûté près de 3 500 vies humaines et que le président Fidel Castro a fait l’objet de nombreuses tentatives d’assassinat de la part des services secrets américains. Durant sa campagne électorale, le président Bush n’a d’ailleurs pas hésité à le menacer de le faire disparaître physiquement.

Estimant qu’il fallait réagir fermement, mais sans tomber dans la provocation (en expulsant le représentant américain, par ex.), le gouvernement cubain décida d’arrêter quelques 75 dissidents, ayant participé aux réunions de l’ex-ambassade américaine et ayant reçu un appui matériel. Bien que les peines encourues (6 à 28 ans de prison) soient parfaitement légales, elles ressemblent plus à une répression qu’à une mesure judiciaire. Elles n’ont guère soulevé de réactions dans la population, qui n’apprécie pas la collusion avec les Etats-Unis, s’agissant par ailleurs d’une opposition qui n’a que peu de soutien populaire. Les mesures se voulaient un signal à James Cason.

Par ailleurs, trois des auteurs d’un détournement d’un ferry local, amené en pleine mer avec 34 passagers, tombé en panne de fuel dans une mer agitée, ramené sur la côte par la marine cubaine furent finalement arrêtés après avoir menacé de mort les otages et ils furent condamnés à mort et exécutés. La peine de mort existe encore à Cuba, mais un moratoire avait été respecté depuis plusieurs années. En l’appliquant à nouveau, le gouvernement désirait donner la preuve qu’il ne voulait pas qu’éclate une crise migratoire, capable de devenir un prétexte d’intervention pour les Etats Unis. Dans un premier temps, une bonne partie de l’opinion cubaine réagit négativement à l’exécution de ces trois hommes, malgré le fait qu’ils étaient des délinquants notoires (l’un d’eux condamné précédemment pour meurtre), car ils n’avaient tué personne.

Avec raison, à l’extérieur et à l’intérieur, on condamne aujourd’hui la peine de mort. Beaucoup reprochent à Cuba de ne pas se distinguer sur ce point des Etats-Unis, où 2000 condamnés se trouvent dans le couloir de la mort et où le président Bush signa 159 arrêts d’exécution capitale durant son mandat de gouverneur du Texas. Le 1 mai, devant plus d’un million de personnes, Fidel Castro déclara :« Nous respectons totalement les opinions de ceux qui pour des raisons religieuses, philosophiques ou humanitaires s’opposent à la peine capitale, que les révolutionnaires cubains abhorrent également pour des raisons plus profondes que celles données par les sciences sociales sur les délits et qui sont à l’étude dans notre pays. Un jour viendra où nous pourrons accéder à cet espoir si noblement exprimé ici, dans son brillant discours, par le pasteur et frère très cher, Lucius Walker [président des Pasteurs pour la Paix aux Etats-Unis] d’abolir cette peine. La révolution cubaine a été placée face au dilemme de protéger la vie de millions de compatriotes en sanctionnant de la peine de mort trois des principaux auteurs du détournement d’une embarcation de passagers...mettant gravement en péril la vie des passagers et créant les conditions propices d’une agression contre Cuba ».

Nombreux sont ceux, à l’extérieur et à l’intérieur, qui estiment que le gouvernement cubain a mal réagi, en décrétant des peines de prison trop lourdes et en appliquant la peine de mort, tombant ainsi dans le piège tendu par les Etats-Unis, obligé de payer un prix politique considérable en Europe et en Amérique latine et déviant d’une position éthique dont la révolution cubaine s’était toujours revendiquée. Mais la désapprobation ne peut signifier le rejet d’une des « plus importantes expériences sociales de notre temps » comme l’expriment plus de 3000 personnalités à travers le monde, dont Rigoberta Menchu et Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la paix, Eduardo Galeano ou Ernesto Cardenal. Peut-on, en effet, ignorer la priorité mise sur la santé (le plus bas taux de mortalité infantile et le plus haut taux de médecins par habitants du continent, y compris les Etats-Unis), sur l’éducation (30 fois plus d’universitaires qu’avant la révolution et 99 % d’enfants scolarisés jusqu’à la 9eme année) et sur la culture (20 000 étudiants dans les écoles d’art) ? Peut-on ignorer le fait que la répartition des revenus soit la moins inégalitaire sur la planète ou que 85 % des gens soient propriétaires de leur habitat ou encore la solidarité internationale (3000 médecins dans les pays du Tiers Monde et des milliers d’étudiants de ces régions boursiers en médecine, sport et art) ?

Certes, la situation se détériore économiquement, touchée par l’état du marché mondial (le prix du sucre) et handicapée par un embargo américain de plus de 40 ans. Les mesures de survie économique (investissements étrangers, tourisme de masse, dollarisation) minent l’esprit du socialisme et recréent de nouvelles distances sociales. Le peuple cubain est fatigué de tant d’années de rationnement, même si l’essentiel est assuré pour tous. Les jeunes, scolarisés à des niveaux très élevés, et qui n’ont pas connu le passé, aspirent à mieux consommer et à voyager. La grande majorité de la population ne désire pas le retour au capitalisme, mais souhaite un niveau de vie plus élevé et plus de démocratie politique. Le parti unique, avec pluralité interne et des mécanismes réels de décisions consensuelles, apparaît, à beaucoup, comme un moindre mal dans une situation tendue, en tout cas mieux qu’une démocratie dotée de dizaines de partis politiques, alors que la moitié de la population souffre de la faim et vit dans la misère. Le 30 avril dernier, le cardinal Sodano, secrétaire d’Etat du St Siège, disait que le Pape Jean Paul II ne se repentait pas de la confiance qu’il avait faite à Fidel Castro et qu’il espérait que de nouveaux objectifs de démocratie pourraient se réaliser, tout en conservant les conquêtes (sociales) des dernières décennies.

Il existe une opposition politique à Cuba, qui a ses revues, ses sites web et ses rencontres, même si ce n’est pas sans tracasseries. Le groupe d’origine catholique est dirigé par Oswaldo Paya Sardinas, qui non seulement n’a pas été arrêté, mais qui a pu se rendre à Strasbourg pour recevoir le prix Sakharov du Parlement européen et aux Etats-Unis, où il a rencontré Colin Powell et les Cubains de Miami. Le « Courant socialiste démocrate cubain » publie la revue Nueva Frontera et a formé le Mouvement de la Jeunesse social-démocrate. Contrairement aux premiers, il se démarque totalement des Etats-Unis. Il faut cependant reconnaîtra que ces mouvements d’opposition restent très minoritaires.

Irak aujourd’hui, Cuba demain, écrivait Angel Guerra Cabrera, dans La Jornada de Mexico le 4 avril dernier. Cela décrit bien l’atmosphère à Cuba. Une telle situation ne peut en rien contribuer à faire évoluer la situation interne. La crainte est que l’imposition de l’extérieur d’une libéralisation politique ne débouche, en fait, sur le rétablissement du droit du plus fort, comme les expériences récentes en Russie ou en Irak le démontrent.


P.-S.

Source : Espérance des Peuples / CETRI, mai/juin 2003, n° 409.


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