Syrie

Couverture médiatique du conflit à travers des lunettes syriennes

Entrevue avec Faisal Al Azem. Propos recueillis par Isabelle L’Héritier.

Cela fait maintenant deux ans que les médias internationaux parlent quotidiennement du conflit syrien. Malgré l’afflux d’informations, il reste difficile pour le commun des mortels de se faire une tête sur la situation. Selon Faisal Al Azem, porte-parole du Syrian Canadian Council, le débat entourant le conflit syrien a dévié de sa visée initiale et la complexité de cette guerre reste trop peu analysée.

Le Syrian Canadian Council est un organisme à but non lucratif dédié à l’autonomisation de la communauté canadienne syrienne par la défense active des droits humains et des libertés civiles. Comme porte-parole, Faisal Al Azem suit de près les avancements du conflit qui a éclaté dans son pays natal en mars 2011. Critique envers la couverture médiatique des évènements qui chamboulent présentement le Moyen-Orient, sa voix détonne des discours habituels. Vue du conflit à travers les lunettes d’un Syrien vivant à Montréal.

Sachant que les médias ont un poids considérable dans la vision extérieure du conflit syrien, trouvez-vous que la couverture médiatique qui en est faite est pertinente et adéquate ?

Depuis les 29 derniers mois, le conflit n’a pas été autant documenté dans les médias occidentaux que nous l’aurions souhaité. Ces temps-ci, on suit principalement les débats des grandes puissances, mais nous sommes en train d’oublier ce qui a déclenché la guerre. Nous sommes en train d’oublier qu’un mouvement civil syrien a brisé la barrière de la peur qui avait été implantée par le régime dictatorial d’Al-Assad depuis plus de quatre décennies. Cela en soit, c’est un miracle. Mais il y a beaucoup de déception du fait que l’attention est principalement portée sur les débats d’intervention et de non-intervention des grandes puissances occidentales.

J’ai vu des milliers de gens qui ont pris la rue tant au Québec, qu’en Europe et aux États-Unis pour dénoncer la guerre. Mais je me demande, où avez-vous été depuis les 30 derniers mois ? Plus de 110 000 personnes ont été tuées en Syrie et tous les jours, des avions des forces de l’armée arabe syrienne bombardent des villages, mais personne ne fournit concrètement de l’aide au peuple syrien. Une autre de nos grandes déceptions concerne le manque de discernement des subtilités en ce qui a trait au conflit. Trop souvent, en temps de guerre, les grandes puissances tentent d’appliquer une idéologie globalisante à une situation particulière sans prendre compte de ses particularités et de sa géographie. On sait très bien que cela est vain, pourtant c’est ce qui est en train de se faire en Syrie.

À votre avis, quels éléments devraient être davantage couverts et mieux approfondis ?

On a oublié qu’avant tout, le conflit syrien était une quête de justice et de démocratisation. Maintenant, on sait qu’il n’est pas seulement question de faire tomber la dictature et de changer la Syrie, mais aussi de changer complètement l’équilibre des pouvoirs de l’ensemble de la région. Au-dessus d’Assad, il y a l’Iran qui tente de contrôler l’Iraq, la Syrie et le Liban à travers le Hezbollah et les amis du régime, qui sont l’Iran et la Russie, ne veulent pas que la démocratie soit implantée en Syrie parce que les ailes de la démocratie voyagent rapidement vers les pays voisins.

Le développement actuel du conflit n’affecte pas seulement la Syrie, mais l’ensemble du Moyen-Orient. Pas un seul pays qui a une frontière avec la Syrie n’est pas déstabilisé aujourd’hui. Malheureusement, ce que nous voyons aujourd’hui en Syrie, c’est des combattants étrangers liés au Hezbollah et à Al Qaeda qui n’ont rien à voir avec la Syrie ou les aspirations des Syriens, formés, armés et soutenus par des forces extérieures qui prennent le contrôle de territoires aux frontières du pays. Ils ont des listes d’assassinat des commandants de l’armée syrienne libre. Ils oppriment la société civile là-bas. Ils ne combattent pas le régime, ils se battent contre la révolution. Et ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de ces mouvements sont parrainés, financés par le régime. Quand nous regardons les endroits où le régime bombarde, on observe qu’il ne pas bombarde pas les zones qui sont contrôlées par ces mouvements radicaux simplement parce que leur épanouissement avantage le régime.

Le régime a joué très intelligemment, car il sait très bien que ces types de mouvements radicaux gênent la communauté internationale. L’Occident est mitigé à l’idée d’armer l’Armée syrienne libre par peur que les armes tombent dans les mains de ces groupes. Si nous laissons les choses se développer de la façon dont ils se développent maintenant, il n’y aura plus de révolution en Syrie. Ce pays sera infesté et ce ne sera une bonne nouvelle ni pour la Syrie ni pour le reste du monde.

Dans La fabrication du consentement, Noam Chomsky affirmait qu’il n’y a aucun souci de l’Ouest pour des questions telles que les agressions et les violations des droits humains, s’il n’y a pas un profit à faire. Croyez-vous que cette affirmation pourrait s’appliquer à la situation en Syrie ?

Le sentiment général est que le monde ne se soucie pas de la Syrie parce que ce n’est pas un pays riche en pétrole. À comparer à la Lybie ou l’Iraq où il y a eu des opérations majeures pour faire tomber les dictateurs, en Syrie il n’y a que des pourparlers, rien de plus. Pour reprendre l’idée de Noam Chomsky, on observe que la responsabilité de protéger est brandie lorsqu’il y a une opportunité économique. Par contre, quand une tragédie, une véritable révolution, le massacre d’un dictateur contre son peuple se produisent, ils sont beaucoup moins rapides à intervenir. Malheureusement pour la Syrie, ce n’est pas un pays riche en ressources naturelles. C’est l’une des raisons principales pourquoi la communauté internationale a laissé la situation se dégrader jusqu’au point où elle est rendue aujourd’hui.

Quelles sources d’information conseilleriez-vous pour mieux comprendre la complexité de ce qui se passe en Syrie ?

De manière générale, la plupart des médias ont des contraintes de couverture prédéfinies par des agendas politiques et corporatifs. Je n’aurais donc aucun média en particulier à recommander. Par contre, il y a certains auteurs que je recommanderais. Afin d’avoir une bonne vue d’ensemble de la situation, j’ai personnellement suivi certains journalistes et analystes très bien informés qui étudient la Syrie depuis longtemps. Par leur expertise, des journalistes tels que Michael Weiss, Terry Glavin et Roger Cohen sont capables de fournir de bons éclaircissements et réflexions. Ce dont nous avons besoin en ce moment, c’est de plus d’analyse et d’approfondissement afin de comprendre le conflit dans l’ensemble de sa complexité.

Malgré la dégradation de la situation, entrevoyez-vous une éventuelle fin au conflit ?

La fin du conflit est pratiquement impossible s’il n’y a pas un revirement majeur de la balance du pouvoir. Présentement le rapport de force est inégal envers l’opposition. D’un côté, l’armée du régime est quotidiennement alimentée en armement par la Russie et l’Iran tandis que les seules armes que l’opposition arrive à obtenir proviennent des bases qu’elle a prises d’assaut. À moins qu’il n’y ait un revirement drastique de pouvoir, le conflit risque de perdurer encore pour plusieurs années.

Je crois qu’il n’y a aucun syrien qui soit ouvert à l’idée d’une intervention sur le sol. Toutefois, il y a le désir que le régime régresse militairement. Nous avons pu voir très clairement les craintes du régime face à une intervention militaire américaine. Bachar Al-Assad, qui avait toujours nié détenir des armes chimiques, a soudain admis leur utilisation et accepté de les remettre à la Russie, par crainte de représailles. Cet évènement nous a prouvé que Al-Assad est peut-être plus faible que l’on croit, particulièrement lorsqu’il est question de frappe venant de l’extérieur.


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