Contre le travail des enfants ? Présupposé à débattre

Phénomène multidimensionnel exacerbé par la mondialisation néolibérale, le travail des enfants requiert une approche et des réponses circonstanciées. La prévalence des idéaux occidentaux conditionne l’essentiel des politiques en la matière, confondant défense de « l’intérêt supérieur de l’enfant » et abolition du travail des enfants. Des mouvements d’enfants travailleurs réfutent cet amalgame et revendiquent leur droit à un travail « digne ».

Vingt ans après l’adoption de la Convention des droits de l’enfant (CDE) par l’Assemblée générale des Nations unies, la lutte contre le travail des enfants a gagné en puissance et en visibilité. Autrefois considéré comme une poche d’exploitation ciblée et restreinte que la marche du développement aurait tôt fait de résorber, le travail des enfants est aujourd’hui perçu comme un phénomène social global difficilement surmontable. Cela, tant en raison de son ampleur - 1 milliard d’enfants vivent sous le seuil de pauvreté, 218 millions travaillent - que de sa complexité. Le travail des enfants est un problème qui dépasse les seuls enfants. C’est un phénomène multidimensionnel qu’il est difficile de séparer de ses composantes sociales, culturelles, économiques. La reconfiguration néolibérale initiée dans les années 1980 a accentué cet effet.

L’intérêt sans précédent que la communauté internationale lui accorde depuis les années 1990 a débouché sur des résultats significatifs, dont l’adoption de la Convention 182 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les pires formes de travail des enfants et l’émergence d’un mouvement mondial contre le travail des enfants. Un consensus s’est fait jour sur la condamnation de l’exploitation des enfants travailleurs. La convergence des efforts et la recherche d’actions concertées sont des évolutions positives à souligner. Cependant, la charge émotive et la connotation morale qui continuent à habiter cette réflexion, aussi légitimes soient-elles, masquent la complexité du problème. Le « pour ou contre », qui polarise les débats, mérite d’être dépassé afin de s’intéresser à la variété des points de vue qui relèvent de logiques et de représentations particulières.

Pour nous y aider, il importe d’appréhender le travail des enfants, non pas comme un fait homogène condamnable a priori, mais comme un phénomène nécessitant une analyse et des réponses circonstanciées. Avant de s’intéresser aux enjeux et portées des politiques existantes ainsi qu’à leurs approches, attardons-nous à dresser un « état des lieux » de la question en passant en revue les déterminants de la mise au travail précoce, les représentations qui sous-tendent les discours et les réponses apportées, les acteurs en présence et la place accordée à l’« intérêt supérieur de l’enfant ».

Ampleur du phénomène

Les dernières estimations mondiales sur le travail des enfants fournies par l’OIT datent de 2004. A cette époque, 218 millions d’enfants, âgés de 5 à 17 ans, étaient astreints au travail, soit un enfant sur sept dans le monde. 126 millions d’entre eux étaient enrôlés dans des professions dites dangereuses, constituant l’essentiel des pires formes de travail des enfants. Quatre années après l’entrée en vigueur de la Convention 182, l’OIT considérait les avancées « encourageantes » : « le nombre d’enfants astreints à un travail a baissé de 11 % et de 26 % si l’on ne considère que les travaux dangereux » (OIT, 2006). L’Afrique reste toutefois en marge de cette tendance générale, du moins en chiffres absolus. Dans cette région, la proportion d’enfants au travail a chuté de 2,4 %, mais leur nombre n’a pas diminué pour autant. L’étendue du travail des enfants n’est en effet pas la même selon les continents. Si l’Afrique subsaharienne a le taux d’incidence du travail des enfants le plus élevé (26,4 %), la région Asie-Pacifique compte, quant à elle, le plus grand nombre d’enfants travailleurs (122,3 millions). L’Amérique latine et les Caraïbes se distinguent par « les progrès remarquables » réalisés sur la période 2000-2004.

Les enfants travailleurs ont de nombreux visages. Nous ne pouvons dresser ici un tableau exhaustif de toutes les formes de travail existantes. Nous passerons seulement certaines d’entre elles en revue, en fonction de leur importance ou des logiques qu’elles révèlent. Cela nous permettra de montrer combien la diversité des formes de travail et de leurs impacts doivent appeler des réponses nuancées et adaptées, et ne peuvent se limiter à des approches standardisées ou manichéennes.

Variété des formes de travail des enfants

Plusieurs idées reçues ont contribué à « fausser » le débat sur le travail des enfants. L’une d’entre elles, particulièrement tenace, est que la main-d’œuvre infantile se concentre essentiellement dans les entreprises tournées vers l’exportation, principalement dans les « maquiladoras » et autres « sweatshop ». Ces « ateliers de la misère », qui font de la sous-traitance pour des multinationales, relient ainsi la production la plus locale à la recherche de profits globaux des grandes entreprises. Le faible coût de la main-d’œuvre infantile ainsi que son caractère malléable et docile la rend aisément exploitable et à la merci d’employeurs peu scrupuleux.

Sans remettre en question l’existence de l’exploitation d’enfants travailleurs dans ce secteur d’activité, les estimations statistiques nous poussent à préciser son importance relative. L’OIT considère que l’industrie manufacturière emploie 9 % des enfants qui travaillent dans le monde, alors qu’environ 70 %, soit 173 millions d’enfants (IPEC/OIT, 2005a) travaillent dans l’agriculture, essentiellement familiale. Loin de la curiosité des médias, la grosse majorité des enfants sont invisibles et leur travail inaperçu car dilué dans l’ensemble des activités familiales. Le caractère peu réglementé du secteur agricole et le caractère privé (et donc « intouchable ») de la sphère familiale les rendent d’autant plus vulnérables. Notons également que la concentration de la main-d’œuvre infantile dans les campagnes est liée au poids considérable des populations rurales pauvres dans les pays en développement.

Les villes ne sont cependant pas en reste. Les flux migratoires et l’explosion démographique des centres urbains se sont accentués ces dernières décennies. Le cortège de mesures imposées par les programmes d’ajustement structurel (privatisations, dégraissage de la fonction publique, désinvestissement des services sociaux) et la nécessité de développer des mécanismes de survie, ont poussé nombre de travailleurs dans la précarité et l’informalité. « Aujourd’hui, entre 50 et 75% des travailleurs d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie sont employés dans l’économie informelle » (Polet, 2008).

Les enfants n’ont pas échappé à ce mouvement. Au côté du travail de rue, le travail domestique reste la principale forme de travail dans les villes. Il constitue une « véritable boîte noire de l’exploitation de la main-d’œuvre infantile » (Schlemmer, 1997). De nombreux acteurs institutionnels et de terrain s’accordent d’ailleurs pour dire que les travailleurs domestiques sont particulièrement vulnérables et difficiles à protéger. Autre trait caractéristique : « le nombre de jeunes filles de moins de 16 ans employées comme domestiques est plus important que dans n’importe quel autre type d’emploi » (OIT, 2004).

Il existe par ailleurs des formes de travail qui sont l’objet de condamnations plus fermes et unanimes, tant au niveau de l’éthique que des textes de loi. Il s’agit tout d’abord des formes d’esclavage, au sens où une personne devient la propriété de quelqu’un d’autre et rentre ainsi dans un état de dépendance totale. Parmi ces pratiques, on peut citer la vente des enfants, la servitude pour dettes, les enfants soldats ainsi que le travail obligatoire et forcé. La prostitution enfantine, l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales et l’exploitation des enfants pour des activités illicites sont également comprises comme des situations extrêmes d’exploitation. Certaines organisations d’enfants travailleurs considèrent d’ailleurs ces activités comme des « crimes » et non comme du travail. Cette formulation n’a toutefois pas été retenue par la plupart des acteurs institutionnels et ONG. Selon eux, elle présente des risques, notamment celui de considérer l’enfant exploité, abusé ou mal traité comme un criminel en lieu et place des personnes responsables de son exploitation.

Travail des enfants : définitions et représentations

Le « travail des enfants » est une expression consacrée davantage qu’un concept scientifique. Utilisée par tous, elle n’est pourtant que rarement définie sur des bases rigoureuses. Le travail de définition au sens d’une « détermination des limites et du contenu d’un concept » n’a pas été effectué. La cause est, sans doute, à situer dans le fait que la recherche, et en particulier les sciences sociales, ont longtemps délaissé cette question (Schlemmer, 1997). Le terrain laissé en friche par les chercheurs a dès lors été occupé par des acteurs institutionnels et de terrain (OIT, Unicef, ONG) qui ont tenté, dans le cadre de leurs politiques ou de leurs programmes d’action, de définir ce qu’ils entendaient par « travail des enfants ».

Le flou qui demeure n’empêche pas l’existence de nombreux discours sur la question. Pour les comprendre, il est nécessaire de s’intéresser aux représentations sociales qu’ils véhiculent. Ces représentations ou « savoir de sens commun », en opposition au savoir scientifique, dominent les débats, déterminent les politiques et orientent les actions de lutte contre le travail des enfants. Pour cette raison, la déconstruction des discours et la mise en évidence des principales conceptions de l’enfance et du travail constituent des étapes indispensables.

Enfant : objet d’attention ou sujet de droits ?

La réalité de l’enfance diffère en fonction des lieux et des époques. Ce constat n’est pas mis en question. C’est davantage la conception idéale de l’enfance qui cristallise les oppositions. L’opinion dominante, émise par les sociétés occidentales et répercutée par la plupart des grandes conventions internationales, magnifie la sphère de l’enfance : « un monde à part : celui de l’innocence », qu’il faut protéger et « préserver des réalités du monde adulte » (Bonnet, 2006). Cette conception s’est imposée depuis la seconde moitié du 19e siècle, au regard de l’expérience des sociétés industrielles européennes.

Au cours de cette période, l’enfant a progressivement été exclu de la sphère productiviste. Il a perdu de sa valeur économique et gagné en valeur morale. On assiste depuis à une sacralisation de l’enfance, assimilée à une période d’insouciance, d’apprentissage et d’absence de contraintes. L’école et la famille sont considérées comme les seuls lieux de socialisation valorisants et structurants. Cette perception de l’enfance domine la plupart des discours et s’impose comme un « concept normatif universel » (Bourdillon, 2006), vers lequel toute société est censée tendre dans une perspective de progrès.

Cette image de l’enfance, aussi répandue soit-elle, ne fait pas l’unanimité. Plus précisément, l’application des idéaux occidentaux de l’enfance aux pays en développement a fait l’objet de critiques à plusieurs niveaux. A un niveau global d’abord. L’approche évolutionniste, sous-jacente à ces discours, est pointée du doigt. Cette conception jugée réductrice ne tient pas compte de la complexité de l’environnement historique, social et culturel de l’enfant. Au concept normatif universel, est opposé « le relativisme culturel et l’idée que les enfances sont construites socialement de différentes manières dans différentes cultures » (Bourdillon, 2006), en évitant toutefois l’écueil d’une « neutralité » outrancière qui cautionnerait des pratiques sociales contraires à la dignité humaine.

Le paradigme dominant qui consistait à appréhender l’enfant comme un être passif, dépourvu de parole (le mot latin infans ne signifie t-il pas celui « qui ne parle pas » ?) tend ainsi à évoluer. Auparavant, la figure de l’enfant était essentiellement celle d’un être inaccompli, exempt de connaissance et de compétence. Il était dès lors pris en main, éduqué et protégé jusqu’à sa majorité. Les adultes jouaient un rôle central. Ils structuraient son cadre de vie, définissaient son devenir et en quoi consistait son bien-être. La situation de dépendance de l’enfant à l’égard de l’adulte s’imposait alors « naturellement ». L’évolution du jeune vers le stade adulte était envisagée sous un angle biologique ou psychologique. Sa dimension sociale était totalement mise de côté.

Cette représentation de l’enfance a fait l’objet de critiques, essentiellement en raison du déni de l’enfant comme sujet. Une prise de conscience s’est donc faite sur la nécessité de considérer l’enfant comme acteur dans la détermination et la construction de sa vie sociale, de son rapport aux autres et au monde. Dans cette logique, un nombre croissant d’études sur le travail des enfants ont désormais pris en considération le « système complexe d’interactions et d’interdépendances auquel [l’enfant] appartient. Cette interdépendance [qui] le situe dans la distribution inégalitaire du pouvoir » (Bougère, 2008).

L’image de l’enfance a donc évolué dans les discours. La Convention des droits de l’enfant (1989) y est pour quelque chose. Elle a cherché à équilibrer les relations de dépendance de l’enfant et de pouvoir de l’adulte en proposant des pratiques de participation. L’enfant a ainsi été officiellement reconnu comme sujet de droit et acteur à part entière, ce qui constitue « une révolution » (Bonnet, 1998). « A l’idée que les enfants avaient des besoins spéciaux a succédé la conviction que les enfants avaient des droits » (Unicef, 1997).

Les normes internationales sur le travail des enfants s’articulent sur une notion de l’enfance fondée, pour des raisons d’application, sur des limites d’âge. C’est l’âge de l’enfant qui le protège ou lui donne accès au marché du travail. La définition la plus large de l’enfant est celle de « tout être humain âgé de moins de 18 ans ». Elle est reprise à l’article 1er de la Convention internationale des droits de l’enfant et à l’article 2 de la Convention 182 sur les pires formes de travail de l’OIT.

L’âge minimum d’admission à l’emploi est, quant à lui, défini par la Convention 138. Il ne peut être inférieur à l’âge de la fin de la scolarité obligatoire et en aucun cas inférieur à 15 ans. Les pays en développement peuvent néanmoins fixer un âge minimum de 14 ans pour les travaux légers. Ces limitations qui sont le fruit d’un compromis entre gouvernants, employeurs et syndicats se fondent sur un âge légal et non sur les capacités de l’enfant ou « sur des critères physiologiques et psychologiques de développement » (Schlemmer, 2005). Le passage du statut d’enfant à celui d’adulte n’est donc pas envisagé comme progressif mais comme soudain, ce qui renforce l’opposition déjà existante entre enfant et adulte.

Travail des enfants : définition socialement et politiquement construite

Le travail des enfants est couramment associé à une perte d’enfance, à une enfance volée. Il est alors défini, par raccourci, comme « les activités qui privent les enfants de leur enfance » (CSI, 2008). D’entrée de jeux, on constate que cette représentation est enveloppée d’une forte connotation négative. Le travail est perçu comme une occupation « anormale » dans le parcours des plus jeunes, l’enfant travailleur comme une victime. L’incompatibilité entre travail et enfant qui découle de ce raisonnement sous-tend de nombreux discours - des plus informels au plus officiels - et constitue le fondement moral des politiques de lutte contre le travail des enfants. Un phénomène de contagion amène ainsi à étendre à l’ensemble de ce qui est considéré comme faisant partie du « travail des enfants » l’opprobre que méritent les situations extrêmes d’exploitation.

Le travail des enfants, dans son ensemble, apparaît dès lors comme un « scandale » auquel une réponse « immédiate » doit être apportée. L’essentiel de l’attention et des moyens disponibles sont, de ce fait, consacrés aux réponses à trouver plutôt qu’à la délimitation du phénomène en tant que tel. Les déclarations sont ainsi davantage orientées vers la dénonciation que vers la description et l’analyse ; vers la persuasion plutôt que vers la compréhension.

Des questions restent dès lors en suspens : en quoi consiste le travail des enfants ? Que recouvre-t-il ? Que considère-t-on finalement comme un « fléau » (OIT, 2006) ? Pour tenter d’y répondre, une remarque linguistique s’impose. La langue française ne dispose que de la seule expression « travail des enfants » pour recouvrir toutes les réalités existantes d’enfants travailleurs. La langue anglaise opère, quant à elle, une distinction entre work et labour. Le terme child labour désigne globalement « les formes intolérables du travail des enfants qui relèvent de l’exploitation » (Invernizzi, 2003). Le child work se réfère pour sa part aux formes non nuisibles, voire positives du travail.

En français, une confusion demeure dès lors autour du sens à accorder au seul mot « travail ». De manière générale, deux formes de travail s’opposent. L’une qui est vue de manière totalement négative : c’est le travail qui soumet l’enfant « à la seule logique de la production marchande » (Schlemmer, 1997). La seconde, vue positivement, est celle « pour qui les considérations matérielles sont secondaires et qui se justifie comme mode de socialisation » (Bonnet, 2007).

Le principal mérite de cette catégorisation a été de briser l’image du travail des enfants vu comme un bloc homogène. Néanmoins, tracer une ligne de démarcation entre formes nuisibles et bénéfiques présente des limites, et cela, pour deux raisons. Tout d’abord – nous l’avons déjà souligné pour le cas de l’enfance –, il n’existe pas une seule représentation du travail. Celle-ci est « socialement » construite. Elle n’est donc ni unique, ni statique. La conception du travail comme un lieu adapté pour apprendre et se développer prévaut ainsi dans certaines parties du monde. Dès lors, établir à un niveau international une frontière entre « bon » et « mauvais » travail sur base de standards occidentaux n’aura probablement que peu de sens et d’impact au regard des principaux intéressés.

De plus, la définition du travail des enfants est « politiquement » construite. Le travers de cette approche est que le phénomène n’a donc pas été défini en lui-même, mais dans la perspective de politiques à mener, ce qui oriente les débats. « Un tel postulat implique une définition du travail rédigée de façon telle que l’on puisse effectivement légiférer pour l’abolir » (Schlemmer, 2005). Les discours de l’OIT se fondent ainsi sur une définition qui se veut opératoire, tentant de faire ressortir des aspects et des comportements mesurables, apportant des résultats quantifiables. Ils reflètent la nouvelle attitude de cette organisation qui, depuis le début des années 2000, privilégie « une approche fondée sur les résultats » (IPEC, 2007), avec les dérives que cela peut occasionner...

La question demeure néanmoins : comment dresser une « statistical line » (IPEC, 2002) entre les formes de travail acceptables et celles qui sont considérées comme devant être éliminées ? Surtout lorsque l’on sait que « la plupart des formes de travail comportent à la fois des aspects positifs et des aspects négatifs, et peuvent donc être à la fois nuisibles et bénéfiques au développement et au bien-être des enfants » (Save the Children, 2003). Pour tenter de fixer un cadre de référence, l’OIT fonctionne avec une série de définitions en cascade qu’elle restreint petit à petit jusqu’à en arriver aux « pires formes de travail ».

Dans la classification de l’OIT, la catégorie la plus large est celle de « working children » ou de « economically active children ». Elle concerne tout enfant, âgé entre 5 et 17 ans, qui est économiquement actif , c’est-à-dire qui effectue un travail dont on peut « estimer concrètement la valeur d’échange » (Bonnet, 2006). Au regard de cette définition, on ne travaille donc jamais pour soi. Les activités scolaires et les tâches domestiques effectuées dans le cadre familial en sont exclues. De ce fait, une ambiguïté réside dans l’interprétation à donner à certaines situations d’enfants travailleurs. Comment considérer cette majorité d’enfants travaillant dans l’agriculture familiale et dans le secteur informel ? Ces activités constituent-elles du « travail » ou répondent-elles davantage à des exigences familiales ?

Pourquoi exclure les tâches accomplies par les enfants au sein de la famille, de la protection de l’OIT ? Cette institution se base-t-elle sur la supposition, interrogée par Augendra Bhukuth dans ce numéro, « que les parents n’exploitent pas leurs enfants » et que « l’exploitation n’a lieu que sur le marché du travail » ? Travailler au sein de la famille, pour le compte des parents, peut-il être considéré de facto comme socialement valorisant, bénéfique et donc acceptable ? Est-ce dès lors la seule rémunération, le caractère rentable d’une activité sur le plan économique qui donne au travail sa dimension d’exploitation ? Les déclarations de l’OIT sont ambiguës à ce niveau. Comme elle fonde son action sur cette distinction, on pourrait penser qu’elle défend ce point de vue.

Néanmoins, l’attitude de l’OIT semble répondre davantage à un aveu d’impuissance face à des réalités intrafamiliales qui ne lui sont pas inconnues, qu’à une forme d’aveuglement. Cette organisation s’estime incapable d’agir sur la relation parent-enfant, forme pourtant parfois dérivée de la relation employeur-employé. En conclusion, les enfants exploités dans les foyers se situent en dehors du champ de compétence d’une telle organisation, sont hors du champ d’application des législations internationales et invisibles au regard des statistiques . C’est ce qui a amené l’OIT à restreindre sa définition du travail des enfants pour continuer à être « efficace ».

Dans le grand ensemble des « enfants économiquement actifs », l’OIT va tenter de définir les groupes d’enfants travailleurs qui seront à la pointe de son action. Ainsi, plus la définition s’affine, plus l’urgence de l’élimination est considérée comme importante. Parmi les « working children », l’OIT distingue le « travail des enfants à abolir » ou « child labour » (soit 218 millions d’enfants, sur base des chiffres de 2004). Cette sous-catégorie dérive de la Convention 138 sur l’âge minimum. « Elle exclut les enfants âgés de 12 ans ou plus qui ne sont employés que quelques heures par semaine à des tâches autorisées et les enfants âgés de 15 ans ou plus qui accomplissent un travail non répertorié comme étant ‘dangereux’ » (ILO, 2006).

Au sein de ce dernier ensemble (child labour), deux fractions : les « travaux dangereux » (qui concernent environ 126 millions d’enfants) et les activités « intrinsèquement condamnables » (telles que le travail forcé, l’esclavage, etc.) constituent conjointement « les pires formes de travail », selon les critères définis par la Convention 182 de l’OIT. Cette dernière définition fait l’objet d’un très large consensus. Elle résulte évidemment d’un choix ou plutôt d’un compromis politique. Rappelons que l’OIT est une agence tripartite spécialisée de l’ONU, qui rassemble gouvernements, employeurs et travailleurs. Les intérêts des différents acteurs sont donc, à la base, fort divergents, mais chacun semble ici trouver son avantage.

Pour les syndicats, le travail des enfants est à combattre, car ils représentent une proie facile mais aussi une menace pour les droits des travailleurs adultes (rémunération, condition de travail). Quant aux employeurs représentés, plus réactifs que proactifs, ils ont ainsi l’occasion de s’acheter une conduite et de renvoyer la responsabilité aux petits sous-traitants, auteurs d’exploitation. Pour les gouvernants enfin, cette définition est si consensuelle qu’elle n’apporte pas d’éléments nouveaux au regard de la plupart des législations nationales, à condition évidemment de mettre entre parenthèses la question de l’application de ces textes.

En conclusion, la perception et les « catégories » du travail des enfants établies par l’OIT présentent d’évidentes limites : relative imperméabilité aux aspects bénéfiques du travail, difficultés opératoires… La mesure elle-même des différentes formes de travail pose déjà question (voir l’article de Manfred Liebel dans cet ouvrage). Si l’on prend l’exemple du « travail dangereux », l’OIT définit dans la Convention 182 un cadre général de référence : « Toute activité ou occupation qui, de par sa nature ou son type, se traduit directement ou indirectement par des effets dommageables pour la sécurité, la santé (physique ou mentale) et le développement moral de l’enfant » (OIT, 2006). Elle laisse néanmoins à chaque pays le soin d’établir sa propre liste des « formes dangereuses » de travail des enfants. L’absence d’un cadre conceptuel commun (définitions et indicateurs précis) limite la possibilité de créer un processus statistique homogène. Les données avancées par les différents pays ne sont donc pas toujours comparables.

Causes du travail des enfants

Pauvreté et ressorts

La pauvreté est le dénominateur commun aux différentes situations d’enfants au travail. Concept aux multiples facettes, il se décline de plusieurs manières et se rapporte à différents objets : pauvreté des ménages, de l’éducation, des politiques sociales, de l’Etat, etc. Intéressons-nous y en soulignant les ressorts - politiques, économiques et juridiques - cachés ou moins volontiers exprimés de la mise au travail précoce.

Pauvreté des ménages d’abord. La pauvreté a été et reste encore fréquemment associée à l’insuffisance de revenu. C’est elle qui expliquerait la situation des enfants travailleurs. Le raisonnement implicite est que les parents mettent au travail leurs enfants à partir du moment où le revenu du ménage chute à un niveau inférieur à celui du seuil de subsistance familiale.

Le revenu complémentaire des enfants, qui peut s’élever à hauteur de 20% de la consommation des ménages (Bhukuth, 2004), est dès lors considéré comme nécessaire à leur survie. Ces situations s’observent dans les pays en développement, dits de « bad economy », où les enfants se trouvent en concurrence directe avec les adultes. Moins coûteux et moins organisés, ils leur sont préférés. « Une situation de trappe à pauvreté se crée, produisant un engrenage entre accroissement du travail des enfants et baisse du salaire des adultes » (Bhukuth, 2004).

Cette pauvreté chronique d’une majorité des ménages est indissociable de l’évolution du système économique mondial. L’intensification de la compétition mondiale et la redistribution des rôles de l’Etat et du marché, ont bouleversé l’environnement dans lequel évoluaient parents et enfants. Les crises économiques endurées par les pays en développement à partir de la fin des années 1970 ont été accompagnées de politiques d’ajustement structurel sous la tutelle des institutions financières. Réduction des dépenses publiques, libéralisation du commerce, ouverture sur le marché mondial ; ces politiques se sont traduites par des coûts sociaux dévastateurs. Elles ont plongé nombre de travailleurs – autrefois employés dans le secteur public – dans l’économie informelle, où les conditions de travail sont précaires et où « la sécurité, sociale et physique, fait défaut » (Polet, 2008). Enfants, parents et petits employeurs ont dès lors dû multiplier les « stratégies individuelles » (Bonnet, 1998) de survie.

L’enfant travailleur – du secteur formel à l’informel, de la ville à la campagne – a été confronté, directement ou par ricochet, à la logique du marché. Cette dimension nouvelle a modifié, dans nombre de cas, la nature de sa mise au travail. Comme le souligne, Bernard Schlemmer, « il y a une différence de nature entre la mise au travail de l’enfant dans le cadre d’un processus d’éducation et de formation à la vie adulte, où la finalité économique et la finalité sociale sont indissociables, et la mise au travail contrainte par la nécessité marchande qu’impose le libéralisme, où le gain monétaire escompté est déterminant » (Schlemmer, 1997).

La pauvreté – des ménages, des nations – est un facteur quasi omniprésent dans la vie des enfants travailleurs. Toutefois, « certains pays pauvres, et bien sûr certains ménages pauvres, réussissent mieux que d’autres à s’attaquer aux formes nuisibles de travail des enfants, avec des ressources semblables » (Save the Children, 2003). La logique capitaliste et son extension, la mondialisation, sont, de l’aveu même de certaines instances internationales, venues amplifier et aggraver le phénomène, rendant ce dernier plus structurel et persistant.

Aujourd’hui, face à la détérioration des conditions de vie et de travail des populations, un large consensus s’est dégagé au sein des institutions sur la nécessité de donner une dimension sociale et éthique à la mondialisation. Les stratégies de lutte contre la pauvreté de la Banque mondiale et l’agenda pour le travail décent de l’OIT s’inscrivent dans cette perspective. Néanmoins, si de telles initiatives marquent une évolution dans la conception des politiques sociales des institutions internationales, elles ne contredisent nullement les préceptes du libéralisme économique : « La croissance économique soutenue » reste la solution préconisée pour « mener au progrès social » (OIT, 1999). Au mieux, demandent-elles que ce cadre soit plus « inclusif ». Un emplâtre sur une jambe de bois ?

Arbitrage entre travail et éducation

Les réductions des dépenses publiques dans les pays en développement ont touché de plein fouet le secteur de l’éducation, limitant considérablement les moyens disponibles. L’absence ou l’éloignement de l’école, l’insuffisance de professeurs formés ou l’incapacité des gouvernements à proposer un enseignement gratuit poussent également de nombreux enfants vers le travail.

Néanmoins, au-delà de la pénurie des ressources, le manque de qualité de l’enseignement et l’inadéquation de l’école aux besoins des enfants posent également problème. Tout d’abord, la conception de l’éducation comme une activité à temps plein qui se réalise dans le seul champ de l’école, exclut d’entrée de jeu les enfants travailleurs. Souvent, travail et éducation sont envisagés en termes d’opposition et d’exclusion, non d’adaptation ou de conciliation. Le droit des enfants travailleurs à l’éducation, ou plus précisément à l’école, semble systématiquement bafoué. Ensuite, « investir dans le capital humain » (Bhukuth, 2004) a un coût immédiat et direct que de nombreux ménages pauvres ne peuvent supporter, en raison de leur lutte quotidienne pour la survie. Le bien-être du ménage passe avant celui de l’enfant.

Enfin, à plus long terme, le système éducatif, du fait de sa qualité médiocre, est perçu auprès des familles, comme ayant un faible « retour sur investissement ». Suivre un cursus scolaire n’offre pas la garantie de décrocher un emploi correctement rémunéré dans le secteur formel. L’environnement social immédiat, notamment la persistance du chômage parmi les jeunes diplômés, a un rôle démobilisateur auprès des enfants et des parents. Un dernier facteur, mis en évidence par plusieurs études, joue également un rôle déterminant dans l’arbitrage entre travail et éducation : le degré d’instruction des parents, et de la mère en particulier. Dans les pays en développement, quelque 75 % des enfants ayant abandonné l’école primaire sont issus d’un foyer où la mère n’a jamais fréquenté l’école (www.unicef.fr).

Inégalités et autres facteurs structurels

« Les groupes les plus exposés au travail des enfants sont fréquemment l’objet de diverses formes de discrimination et d’exclusion : les filles, les minorités ethniques, les peuples indigènes et tribaux, les personnes appartenant aux classes ou castes inférieures, les handicapés, les gens déplacés et ceux qui habitent des régions reculées » (OIT, 2006). Les facteurs d’exclusions structurelles pèsent sur les parents et les enfants. Ils influent sur l’accès à l’école, sur le type et la quantité de travail exercé. Ils risquent ainsi de reléguer l’enfant, par effets cumulés, à des formes nuisibles de travail.

Les relations inégales entre les sexes induisent par exemple, de génération en génération, un « cercle vicieux de sous-investissement dans le développement des filles » (www.ilo.org/gender). Aujourd’hui, plus de deux tiers des 860 millions d’analphabètes du monde sont des femmes et d’après le Rapport mondial de suivi sur l’éducation pour tous de 2007, parmi les 72 millions d’enfants ayant abandonné l’école primaire, 44 millions sont des filles. La priorité accordée à l’éducation des garçons trouve son origine, entre autres, dans « les traditions patriarcales ancestrales, les interprétations religieuses, les modèles de rôle des sexes basés sur la supériorité masculine et sur les lois successorales » (www.ilo.org/gender).

Ces éléments de justification font que les filles, qui représentent une bonne moitié des enfants dans le monde, sont plus vulnérables que les garçons. C’est d’ailleurs, pour cette raison que l’IPEC (le Programme international pour l’abolition du travail des enfants de l’OIT) accorde dans ses programmes « une attention spéciale aux filles » (www.oit.org). Cette discrimination sexuelle se répercute également dans le travail des enfants. Si les chiffres de l’OIT (2006) révèlent que les garçons travaillent plus que les filles (62% de garçons pour 38% de filles pour les 15-17 ans), ces statistiques n’intègrent pas le travail domestique, activité majoritairement féminine. Il est donc fort probable qu’un rééquilibrage doive être réalisé.

L’expérience d’organisations de terrain montre que le choix ou la nécessité de travailler est souvent déterminé par une combinaison de plusieurs facteurs, et non par un seul, ce qui complexifie le phénomène et l’élaboration de solutions adaptées. Aux causes déjà évoquées ci-dessus, terminons ce rapide tour d’horizon en énonçant quelques circonstances, tout aussi structurelles, qui contribuent à accroître la vulnérabilité des ménages et des enfants : la pandémie du sida, en particulier en Afrique subsaharienne ; les changements climatiques et les catastrophes écologiques, et les conflits armés avec la problématique des enfants soldats.

Réponses apportées au travail des enfants

Position abolitionniste et ses outils

Les promoteurs de l’abolitionnisme, dont l’OIT est le porte-drapeau, voient l’enfant travailleur comme une victime devant être protégée. Ce postulat de départ les amène à considérer que protéger l’enfant au travail revient à le protéger du travail. Il est, à ce titre, révélateur de constater que l’OIT – dont l’objectif initial est de promouvoir et de protéger le droit du travail – s’aligne sur la mission de l’Unicef qui est la défense des droits des enfants. Cette prise de position théorique, quand elle est appliquée à la lettre, a pour conséquence regrettable que l’enfant travailleur n’est défendu que dans son statut d’enfant et non de travailleur.

L’OIT, notamment au travers de son Programme international pour l’abolition du travail des enfants (IPEC, www.ilo.org/ipec), a dès lors été poussée à faire preuve de pragmatisme, en élaborant des programmes d’action en collaboration directe avec les gouvernements, les communautés et les familles. Le Programme, dont l’approche se veut intégrée, cible une main-d’œuvre infantile considérée comme vulnérable. Il a pour objectif l’abolition progressive du travail des enfants et cible, pour ce faire, des groupes (filles, jeunes enfants, etc.) et des interventions prioritaires (les pires formes de travail).

Passons à présent en revue les principaux instruments mobilisés pour l’élimination du travail des enfants, en insistant sur leurs portées et leurs limites.

  • Législations internationales

Le travail des enfants est régi par plusieurs conventions internationales de l’OIT, qui doivent à leur tour, être ratifiées par les pays. Les deux principales sont la convention 138, ratifiée par 150 pays (ILOLEX), sur l’âge minimum pour l’emploi datant de 1973, et la 182, ratifiée par 168 pays, sur les pires formes de travail, qui est entrée en vigueur en 2000. Dans le premier de ces deux textes, la référence à une abolition « effective » et « totale » est explicite. Cette détermination tient au climat optimiste qui prévaut au début des années 1970 et qui consiste à considérer le travail des enfants comme une pratique en voie de disparition.

Dès la décennie suivante, le travail des enfants prend néanmoins, de plus en plus, l’aspect d’un phénomène complexe et multidimensionnel de grande ampleur. L’Organisation va alors prudemment et non sans hésitation dissocier sa finalité ultime (l’abolition), de considérations plus immédiates (l’amélioration des conditions de travail). En ce sens, l’OIT se déclare, lors de la Conférence d’Oslo sur le travail des enfants de 1997, en faveur d’une « élimination progressive du travail des enfants ».
Trois ans plus tard, l’institution durcit à nouveau le ton avec la Convention 182. Elle invite ses membres à prendre des mesures « pour assurer l’interdiction et l’élimination des pires formes de travail des enfants et ce, de toute urgence ». Un durcissement abolitionniste ? Oui, lorsqu’on sait que « le travail des enfants à éradiquer » couvre pour l’année 2000, l’essentiel, soit 88% du travail accompli par les 5-14 ans (ILO, 2002)... La Convention des droits de l’enfant (CDE) adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1989 s’inscrit aussi dans cette logique. Plus encore, l’élimination qu’elle envisage balaie un spectre de situations plus large que celui des conventions de l’OIT.
La Convention des Nations unies s’attaque en effet à « l’exploitation économique », mais aussi à « tout travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de nuire à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social ». (CDE, article 32). Sur ce point, la déclaration semble utopique et abstraite et résonne comme un vœu pieux avec des effets limités sur la situation immédiate des enfants travailleurs.

Certes, les normes internationales en matière de travail des enfants jouent un solide rôle de garde-fous. Comme le dit Michel Bonnet : « On peut se demander jusqu’où serait allé le torrent des forces capitalistes durant ce vingtième siècle si les digues construites par l’OIT n’avaient pas existé pour protéger les travailleurs » (Bonnet, 1998). Néanmoins, la pertinence des législations mérite d’être interrogée, essentiellement pour deux raisons : nombre d’enfants travailleurs sont hors de portée du champ d’action des législations internationales et nationales. Leur invisibilité en fait des proies faciles, potentiellement exploitables.

Ensuite, les normes, bien que juridiquement contraignantes, sont souvent inappliquées. Cela s’explique d’une part par le manque de volonté politique des gouvernements qui peut constituer un frein sérieux, mais aussi par l’étroitesse des marges de manœuvre budgétaires des Etats qui résulte, pour une bonne part, des contraintes de l’orthodoxie néolibérale. Un certain pragmatisme impose dès lors aux gouvernements d’autres priorités que la création et le fonctionnement d’une inspection du travail qui veillerait au contrôle et à l’application des prescriptions légales.

  • Clauses, labels, normes…

De nouvelles formes de lutte apparaissent dans le courant des années 1990, qui s’inscrivent dans une perspective plus vaste que la seule lutte contre le travail des enfants. Les clauses sociales, codes de conduite, labels de garantie, boycotts, campagnes de pétitions, etc. tablent sur un élément nouveau : le pouvoir d’influence du consommateur. Ces stratégies agissent donc davantage « au niveau de la distribution et non plus directement sur la production elle-même » (Bonnet, 1998). Un label garantira qu’un produit est « propre » de toute exploitation infantile, un boycott sera appliqué à l’encontre d’un autre, car fabriqué par des enfants . Ces nouvelles stratégies d’action s’appuient sur - plus qu’elles ne contestent - la dynamique du marché et le principe de l’offre et de la demande. L’enjeu de ces mesures consiste davantage à « réguler la mondialisation libérale », à l’« humaniser » qu’à la refuser. Leur objectif est de subordonner le commerce international aux normes fondamentales du travail .

La proposition d’insérer des clauses sociales dans les accords de l’Organisation mondiale du commerce va dans ce sens. Formulée par les pays occidentaux, cette initiative sera rejetée en bloc par la plupart des pays en développement qui y voient une forme déguisée de protectionnisme (contre la concurrence du travail bon marché) plus qu’une forme d’humanisme désintéressé. La position dominante des pays riches au sein de l’OMC et le manque de légitimité de cette organisation comme garante des droits sociaux fondamentaux seront contestés. Si globalement, le renforcement des normes du travail est aujourd’hui soutenu par un grand nombre d’acteurs du Nord et du Sud, le rôle de l’OMC comme vecteur d’introduction des normes sociales au sein du monde capitaliste polarise, quant à lui, les débats. Le bien-fondé tout comme l’efficacité d’une telle stratégie d’intervention sont ainsi mis en question.

Le projet d’insertion des clauses sociales au sein des accords commerciaux internationaux, bien qu’il n’ait pas abouti, témoigne d’un intérêt accru pour ces outils que sont les normes fondamentales du travail. Depuis 1999, celles-ci sont devenues l’un des piliers de l’« agenda du travail décent » de l’OIT. Cette politique « essentielle » est destinée à promouvoir « la justice sociale pour une mondialisation équitable » et s’attache à « placer le plein emploi productif et le travail décent au cœur des politiques économiques et sociales » (OIT, 2008).

Ces dernières années, cet agenda a reçu un accueil favorable de la part de la communauté internationale. Le « travail décent pour tous » a été intégré aux Objectifs du millénaire pour le développement, car considéré comme essentiel dans la lutte globale contre la pauvreté. La Banque mondiale, soucieuse de se « refaire une légitimité », s’est déclarée elle aussi, en faveur d’« une mondialisation durable et sans exclusion » et s’est engagée à intégrer certaines dimensions qualitatives du travail dans les stratégies de réduction de la pauvreté. De nombreux autres acteurs, publics et privés, institutionnels et associatifs, ont adhéré à ce concept opérationnel forgé par l’OIT. La diffusion et l’expansion des normes fondamentales ont ainsi progressé et gagné du terrain, ce qui a du même coup renforcé le consensus politique autour de la fin du travail des enfants.

  • Mesure incitative : l’école

Ces différentes mesures « coercitives » sont parmi les principaux outils au service du discours abolitionniste. Néanmoins, en raison de leurs limites (efficacité relative, application variable, effets pervers reconnus, etc.), des mesures dites plus incitatives sont venues les renforcer. Les efforts très tôt consentis en matière d’éducation sont de cet ordre.
Dès les années 1960, la scolarisation primaire universelle est prônée, y compris par les pays du Sud. Un pas supplémentaire est posé lorsque les pays industrialisés se prononcent pour une harmonisation de l’âge de la fin de la scolarité obligatoire avec l’âge minimum d’admission à l’emploi. Derrière ce projet politique, une idée s’impose : la place de l’enfant est à l’école et pas ailleurs. Ecole et travail sont à dissocier.
La Convention 138 s’inscrit dans cette perspective. C’est notamment pour cette raison que nombre de pays d’Afrique et d’Asie s’abstiendront de la ratifier dans un premier temps. De nouvelles initiatives sont prises dans les années 1990 : le droit à l’éducation est affirmé dans la Déclaration des droits de l’enfant. Un consensus se crée, pays du Sud compris, autour de la priorité à l’éducation – ou plutôt à la scolarisation . L’école est de plus en plus présentée au sein de l’OIT (mais plus largement par le G8, la Banque mondiale, les agences onusiennes, etc.) comme une solution, un moyen de sortir les enfants du marché du travail.

L’Organisation trouve également un appui parmi les économistes qui considèrent l’école comme une alternative efficace, un substitut parfait au travail des enfants. Pour une raison plus prosaïque il est vrai : « l’éducation permet d’améliorer la productivité du travail en âge adulte et elle permet une amélioration de la performance économique » (Bhukuth, 2004). En 2004, une recherche de l’IPEC abonde dans ce sens. Eliminer le travail des enfants d’ici 2020 et le remplacer par « une éducation universelle » est un objectif à poursuivre pour des raisons éthiques mais aussi, selon les conclusions de cette étude, pour des motifs économiques. Les bénéfices dépasseraient de 6 à 7 fois les coûts et rendraient dès lors cette opération « rentable » à long terme.

Toutefois, la perte de ressources que le retrait de l’enfant du travail représente pour les familles hypothèque les chances de réussite. Consciente du problème, l’IPEC prévoit alors de soutenir financièrement les ménages qui enverraient leurs enfants à l’école, se fondant sur l’exemple du programme Bolsa Escola au Brésil. Malgré l’intérêt d’une telle initiative, l’impact de ces mesures est resté limité. Les retombées sont positives en termes de fréquentation scolaire, mais quasi nulles en ce qui concerne l’élimination du travail des enfants, et encore moins pour ses pires formes (Cardoso et Portela Souza, 2004).

Des actions en matière d’éducation envers les jeunes travailleurs existent donc, mais davantage dans le but de les extraire du travail que de leur permettre de concilier école et travail (notamment par la formation professionnelle ou au travers des écoles informelles). Peu d’efforts sont réalisés pour s’adapter à leurs conditions de vie. La question épineuse de l’éducation des enfants travailleurs est ainsi évitée car l’aborder, c’est reconnaître « d’une certaine façon, sinon le droit au travail des enfants, du moins l’acceptation de ce travail ». (Lange et Paillet, 2006).

Le discours sur l’interdiction complète du travail des enfants est porté par les partenaires sociaux de l’OIT et soutenu par les agences onusiennes et les institutions internationales. Des gouvernements conservateurs et progressistes, du Nord comme du Sud, des organisations patronales mais aussi de travailleurs, comme la Confédération syndicale internationale (principale organisation syndicale mondiale), ainsi qu’une large frange de l’opinion publique et de la société civile se reconnaissent, avec plus ou moins de conviction, dans l’approche abolitionniste.

Ensemble, ils forment un mouvement mondial, complexe et fragmenté, du fait de la diversité des acteurs et des intérêts en présence ; mais qui est néanmoins parvenu à imposer un quasi consensus. Rares sont les voix qui s’écartent de cette ligne de conduite et encore plus celles qui parviennent à se faire entendre sur la scène internationale. Les mouvements d’enfants travailleurs, mais aussi des ONG de terrain, des syndicats locaux, des chercheurs et des leaders sociaux attentifs aux réalités concrètes ne partagent pourtant pas les présupposés du discours abolitionniste. On les qualifie, faute d’un élément fédérateur plus explicite, de « non abolitionnistes » ou de « régulationnistes ».


Régulationnistes et mouvements d’enfants travailleurs

La lutte contre le travail des enfants est déjà vieille de plusieurs décennies, mais les espoirs d’une éradication immédiate ou prochaine s’amenuisent au fil des ans et relèvent de plus en plus de l’utopie. Les conventions internationales, les engagements pris et les campagnes menées notamment par l’OIT et l’Unicef semblent insuffisants « pour modifier la situation de millions d’enfants de par le monde, dont les conditions de travail sont un défi aux idéaux que prônent les Nations unies » (Bonnet, 2006).

Face à ce constat, des acteurs affichent leur désaccord - plus ou moins profond - avec l’approche dominante qu’ils estiment « dépassée » et proposent des perspectives nouvelles. Ce « camp » idéologique se caractérise par un certain nombre de convergences et d’idées communes, mais ne s’exprime pas pour autant d’une seule voix, ce qui explique en partie le peu de visibilité et de lisibilité de ce type de discours.

Le discours non abolitionniste s’est articulé, historiquement parlant, autour des organisations d’enfants et de jeunes travailleurs. La plupart d’entre elles sont apparues dans les années 1980 en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Elles se sont constituées en un mouvement international en 1996 à Kundapur et représentent aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers d’enfants à travers le monde. Dans leur charte fondatrice, elles en appellent à une réelle prise en compte et à un respect de leurs points de vue. Elles déclarent : « Nous sommes contre l’exploitation de notre travail, mais nous sommes pour le travail digne, avec des horaires adaptés pour notre éducation et nos loisirs ».

La « radicalité » de leurs propos et la crainte d’une banalisation et d’une légitimation de la pratique du travail des enfants ont effrayé les organisations internationales, mais aussi certaines ONG, qui iront jusqu’à qualifier ces organisations de « dangereuses », dans les années 1990. « Nous ne sommes pas le problème, nous faisons partie de la solution », disent et répètent pourtant les enfants et jeunes travailleurs. En 2004, las de ne pas être entendus, ils haussent le ton et s’adressent directement à l’OIT, au travers de la déclaration de Berlin. Ils dénoncent sa politique abolitionniste qu’ils considèrent comme « une atteinte à leur dignité et une menace pour leurs droits » et exigent que « leurs voix soient entendues (…) et leurs intérêts pris en considération ». En 2006, les mouvements d’enfants et d’adolescents travailleurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine posent un geste d’une grande portée symbolique, en s’opposant à la journée mondiale de l’OIT contre le travail des enfants (12 juin) et proclament par ailleurs le 9 décembre, journée mondiale pour la dignité des enfants et jeunes travailleurs.

Le mouvement des enfants travailleurs est à la pointe de l’opposition. « Marginalisé » à ses débuts, il a acquis, au fil de son évolution, le soutien d’acteurs qui, s’ils restent minoritaires, disposent d’un certain pouvoir d’influence. Des « experts », des chercheurs en sciences sociales, des ONG, des syndicats locaux, des réseaux associatifs tels l’International Working Group on Child Labour sont de cette démarche. Ils révisent, comme nous le verrons, les conceptions sur l’enfance et les modèles de participation, adoptent une lecture sociopolitique de leurs situations et une approche par les droits. Cet axe commun ne peut cependant faire oublier les divergences d’opinions au sein de ce courant, notamment sur certains objectifs poursuivis.

Au sein des « régulationnistes », la tendance générale est à reconnaître que les enfants choisissent de travailler ou sont obligés de travailler pour assurer leur survie et/ou leur apprentissage, et que, dans certains cas, le travail peut correspondre à l’intérêt de l’enfant. Comme le souligne Save the Children (SVC), une des plus importantes ONG de défense des droits de l’enfant à travers le monde, « retirer les enfants du travail sans penser à l’impact que cela aura sur leur survie et leur développement n’est pas dans leur intérêt supérieur » (SVC, 2003).

Les mouvements d’enfants et de jeunes travailleurs partagent cette analyse, mais poussent plus loin la revendication. Ils rejettent l’interdiction totale et indiscriminée du travail, considérant que certaines de ses formes peuvent être bénéfiques aux droits de l’enfant. Mais – et c’est là que le désaccord se crée – certains d’entre eux défendent également le droit de l’enfant au travail.

Cette prise de position ne fait pas l’unanimité, du moins parmi les rares acteurs qui se sont prononcés sur la question. SVC s’est positionné tardivement, en 2003, dans un document de référence intitulé Les enfants et le travail. Cette organisation refuse d’« encourager un droit au travail inconditionnel », mais défend par ailleurs le droit à la survie et à l’éducation, que le travail des enfants peut favoriser. Une autre ONG, Defence for Children International, dans certaines de ses sections nationales, se déclare pour sa part en faveur du « droit de l’enfant au travail dans la mesure où l’activité réalisée par l’enfant ne bafoue pas ses droits » (DCI, 2002). Acceptation du travail des enfants ou défense d’un droit des enfants au travail, il y a un pas, lourd de significations, que certaines organisations refusent de franchir.

Les points de vue divergent également sur la Convention 182 de l’OIT sur « les pires formes ». Certains la « rejettent ». Manque de méthode, d’efficacité, de bien-fondé disent les uns (lire l’article de M. Liebel dans ce numéro). Négation de leur identité, de leur dignité disent les autres (Niños y Adolescentes Trabajadores – « Nats » ). Certains avis sont plus partagés. SVC considère ainsi que la Convention peut avoir des effets bénéfiques contre des formes de travail où « les violations de droits sont extrêmes et impossibles à empêcher ». D’autres enfin, comme le Mouvement africain des enfants et des jeunes travailleurs, soutiennent la démarche de l’OIT sur cette question et reçoivent son appui pour la réalisation de certains programmes.

Au sein d’un même courant, des acteurs peuvent ainsi avoir des interprétations différentes non seulement des principes qui les rassemblent, mais aussi de la manière de les appliquer. Des organisations proches idéologiquement peuvent dès lors mettre sur pied des projets aux objectifs distincts. A l’inverse, il arrive aussi que des organisations opposées finissent – au regard de la réalité de terrain – par transiger en réalisant des projets communs ou similaires . Sans généraliser, notons que la virulence des confrontations rhétoriques ne colle pas toujours avec les compromis et arbitrages observés sur le terrain.

Au-delà des différences de vision et des positionnements politiques, qui nécessiteront d’être débattus dans le futur, un socle commun de représentations, de références et de modes d’actions réunit les acteurs dits « régulationnistes ». Les représentants de ce courant partagent une même référence au texte clé de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant et militent pour une approche qui se fonde sur les droits. Ce texte, malgré les limites évoquées précédemment (cf. son article 32 qui peut être interprété comme prônant l’élimination du travail des enfants au sens large), opère un bouleversement radical sur les convictions et modes de pensée existants jusqu’alors au sujet de l’enfance.

L’essence du texte se trouve dans l’article 3 : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, (…) l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ». Si certains n’attribueront à cet article qu’une portée déclarative, d’autres dont les enfants travailleurs chercheront à en tirer toutes les potentialités. Prendre comme priorité l’intérêt supérieur de l’enfant est un renversement conceptuel complet, dont les implications concrètes peuvent être tangibles si ce critère est pris au sérieux. En effet, déterminer ce dernier ne peut se faire sans consulter les enfants. Le droit de participer aux décisions qui les concernent leur est ainsi implicitement accordé. Les libertés d’expression (article 12) et d’association (article 15) leur en donnent les moyens.

L’enfant accède ainsi, par cette convention, à un statut nouveau. Il devient « sujet de droits ». Sujet, car il n’est pas seulement le dépositaire ou le bénéficiaire de mesures prises par l’adulte à son égard, il participe aussi activement et indépendamment à la réalisation de ses droits. Des droits qui sont, au regard de la Convention universelle des droits humains, indissociables et inaliénables. On ne parle dès lors pas seulement de droits à la protection ou à la survie - évidemment cruciaux -, mais aussi des droits sociaux, politiques, économiques et culturels. L’approche par les droits, défendue au sein de ce courant, se distingue donc du « discours ‘dominant’ sur les droits qui véhicule une conception libérale ‘minimaliste’ des droits humains limités aux droits civils et politiques » (Polet, 2008).

Sujets de droits mais aussi acteurs sociaux et « protagonistes », les enfants travailleurs donnent globalement une double finalité à leurs actions. Ils luttent pour de meilleures conditions de vie et de travail, mais aussi pour obtenir un pouvoir d’influence au sein de la société. Ils affirment ainsi le rôle premier de l’enfant dans la construction de sa vie sociale et de son rapport au monde. Les « Niños y Adolescentes Trabajadores » (Nats) explicitent cette idée dans leurs déclarations. « Nos organisations luttent jour après jour pour l’amélioration de nos conditions de vie et de travail, pour un droit à une éducation de qualité et adaptée, pour des soins de santé gratuits, pour avoir la liberté de nous organiser et nous associer, pour être des protagonistes de nos vies dans nos sociétés en tant qu’acteurs sociaux ».

Les Nats se rapprochent, vu la manière dont ils se définissent, d’un mouvement à portée sociale et politique qui lutte contre un ordre inégalitaire établi, en proposant des alternatives. Des auteurs proches de ces mouvements (A. Cussiánovich et M. Liebel, dans cet ouvrage) qualifient ces organisations d’enfants travailleurs de mouvements sociaux, car ils les comprennent « comme des expériences collectives pour vaincre l’exclusion et le mépris, et tendre à une reconnaissance sociale des enfants et adolescents travailleurs comme sujets actifs et productifs ; et en même temps, comme des initiatives pour établir des formes de relations sociales qui se dégagent de l’individualisme dominant et de la logique compétitive » (Liebel, 2003).

Pour tendre vers les objectifs fixés par les tenants de ce courant, il ne suffit pas de « repenser l’enfance », mais de repenser les modes de participation des enfants ; de transformer cette formule rhétorique en projet politique. Le droit à la participation est souvent interprété par les grandes organisations internationales comme un droit à la parole ou au témoignage, qui aura d’autant plus de poids qu’il s’alignera sur les positions officielles qu’elles défendent. Les enfants veulent être parties prenantes - codécideurs - et que leur soit reconnue leur capacité d’autodétermination et d’auto-organisation.

Les enfants travailleurs remettent en question la suprématie du monde adulte. Ils exigent d’être consultés sur toute question les concernant, et à tous les niveaux de gouvernance. Au niveau international, de l’OIT en particulier, ils demandent d’avoir le même nombre de voix et de sièges que les autres partenaires sociaux. Au niveau national, ils revendiquent une prise en considération – y compris budgétaire – pour les décisions qui les concernent dans l’établissement des programmes de gouvernement, des plans d’action locaux ou nationaux pour l’enfance, dans les modifications des textes législatifs sur l’enfance, etc.

Cette forme soutenue de participation, appelée « protagonisme », est revendiquée par les enfants travailleurs depuis de nombreuses années et défendue, plus récemment, par des chercheurs qui reconnaissent la pertinence de cette démarche intégrative. On ne peut que regretter le désintérêt, à ce jour, des décideurs pour ce type d’expériences. Le pouvoir d’influence de ces mouvements est minime à l’échelle internationale, malgré le plaidoyer de quelques relais adultes au sein des institutions. Leur impact politique dans les pays est, quant à lui, plus variable. Leur rôle est surtout de nature symbolique et leur prise en considération dépend globalement de l’environnement politique et du climat social dans lequel ces mouvements évoluent.

Quelques succès ont été obtenus, notamment en Amérique latine. En Bolivie, les « Nats » ont ainsi rencontré des parlementaires et ont réussi à faire changer l’article 61 de la nouvelle Constitution (2009), substituant à l’élimination de tout travail des enfants, l’élimination du travail forcé et de l’exploitation. Au Paraguay, le nouveau président Fernando Lugo a signé un engagement, après consultation, à inclure les préoccupations des enfants dans les plans et programmes du gouvernement. Dans le Pérou des années 1990 enfin, le Movimiento de adolescentes y ninos trabajadores hijos de obreros catolicos – Manthoc a participé à la préparation du nouveau Code de l’enfance et de l’adolescence et a contribué à faire reconnaître le droit au travail (article 22) , moyennant un cadre défini.

Les mouvements des enfants travailleurs, malgré les limites internes et les résistances rencontrées, offrent une avancée essentielle, celle de bousculer le paradigme dominant de l’enfance en reliant les luttes pour (et avec) les enfants « aux luttes plus générales en faveur d’un monde plus juste et solidaire » (Bonnet, 2006). Ils s’affirment comme des acteurs incontournables. Face à la doxa dominante et aux déclarations de l’OIT qui considèrent qu’un avenir sans travail des enfants est une condition indispensable au « travail décent », ces mouvements s’interrogent : ne serait-ce pas plutôt le travail décent pour tous, hommes et femmes, la condition indispensable à la fin de l’exploitation des enfants ?

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Télécharger Contre le travail des enfants ? Présupposé à débattre
Aurélie Leroy
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Contre le travail des enfants ?

Contre le travail des enfants ?

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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