Congo-Brazzaville : Coup d’état constitutionnel et restauration autoritaire

Deux tendances minent les pouvoirs d’Afrique centrale depuis une dizaine d’années, toutes les deux liées à la reproduction du pouvoir : la propension à la modification des Constitutions et la tentation dynastique. Dans le premier cas, il s’agit de reconduire sans discontinuer les chefs d’État en exercice, dans le second, d’assurer à leur progéniture le droit de succession. Si le Congo-Brazzaville semble avoir été épargné pour l’heure par cette deuxième tendance (mais pour combien de temps ?), il est bien placé pour la première depuis que Sassou-Nguesso a opéré un coup d’état constitutionnel pour sa propre succession.

Après la période d’espoir ouverte par la Conférence nationale souveraine (CNS) de 1991 qui a permis l’instauration du multipartisme et la tenue des premières élections libres, voici venu le temps du reflux politique. Le Congo est entré dans une lente agonie du processus de démocratisation que la guerre civile qui a ravagé ce pays jusqu’en 2002 annonçait déjà. Après une légère accalmie, il s’apprête à revivre une période d’effroi. Mais la terreur et la violence d’État auxquelles recourt Sassou-Nguesso depuis sa « réélection » pour stabiliser son pouvoir, loin de calmer les tensions, les exacerbe bien au contraire. Elles témoignent d’une absence totale de légitimité qui souligne la fin d’une époque dont le coup d’état constitutionnel est devenu le nouvel indicateur.

Restructuration du Bloc de pouvoir et nouvelles alliances

Le retour de Sassou-Nguesso au pouvoir, à la faveur de la guerre civile, a été une occasion unique de renouer avec les alliances constitutives du Bloc du pouvoir postcolonial, mises à mal par la CNS et la mandature de Pascal Lissouba, qui lui ont permis de rebâtir un pouvoir fort autour d’un certain nombre d’axes prioritaires :

• Consolidation hégémonique des réseaux franco-congolais

L’atout majeur de Sassou-Nguesso, qui aura pesé pour son retour et son maintien, est la place qu’il a toujours occupée dans ces réseaux - dominés par les géants français du pétrole, Elf-Total et Perenco auxquels s’est joint le groupe Bolloré, dont le soutien a toujours garanti l’adhésion des dirigeants français en sa faveur. En premier lieu, celle de la droite gaulliste artisane de ces réseaux, ensuite des socialistes français, François Mitterrand en tête qui en avait hérité et les avait mis à son service. Le changement espéré dans le remaniement de ces réseaux n’est donc jamais intervenu. Même François Hollande, après un court moment d’hésitation, a fini par avaliser leur action en accordant son blanc-seing au changement référendaire de la Constitution et aux tripatouillages électoraux qui s’en sont suivis. Alors que dans le même temps, les manœuvres de Pierre Nkurunziza (Burundi) et de Joseph Kabila (RDC) étaient montrées du doigt et condamnées, Denis Sassou-Nguesso médiateur désigné dans la crise centrafricaine, est apparu comme un allié incontournable de la France dans la région.


• Réactualisation des alliances avec les chefferies traditionnelles.

Bien que les pouvoirs traditionnels aient toujours été associés au consensus national, il faut remonter à Fulbert Youlou pour trouver les traces d’alliance directe avec les chefferies traditionnelles. Le parti unique s’est toujours préservé de leur influence en cherchant à les tenir à distance. Sitôt revenu au pouvoir, Sassou-Nguesso, dont on dit avoir bénéficié du soutien « mystique » des hiérarchies traditionnelles de sa région pour gagner la guerre civile, a concrétisé son alliance avec elles. Celles-ci l’ont adoubé en l’intronisant Kani (chef couronné), lui permettant de procéder à son tour à l’investiture de quelques-uns de ses proches afin d’élargir cette alliance. Ces chefferies traditionnelles sont donc désormais intégrées dans l’organisation politico-administrative et remerciées pour leur docilité. Mais comme le pouvoir des chefferies traditionnelles est aussi de nature religieuse ou mystique, c’est cette dimension qui importe à Sassou-Nguesso pour dominer le vote rural.

• « Élargissement de la base du pouvoir, « Union « nationale ».

Au nom de l’unité nationale retrouvée, des anciens dirigeants de partis d’opposition ont été intégrés dans l’appareil politique et administratif. Dans le même temps, Sassou-Nguesso s’est entouré de nombreux universitaires qui ont acquis une place importante dans son système ainsi que des enfants des dirigeants historiques du pays décédés dont il apparaît désormais, sinon comme le substitut du père, du moins comme le « grand tonton ». C’est ainsi qu’après la mort de Bernard Kolelas, les fils de l’ancien opposant ont fait tour à tour leur entrée au gouvernement. De même, Jean-Marc Thystère Tchicaya, fils de l’ancien leader de la région de Pointe-Noire, est devenu ministre des Hydrocarbures. Cette redistribution des postes ministériels en guise d’union nationale est élargie aux épouses ou veuves des anciens dirigeants qui ont fait leur apparition dans les rouages du comme Mmes Raoul, Mundele-Ngolo ou Milongo

Préemption familiale de la sécurité et patrimonialisation du pouvoir.

Ce fonctionnement propre aux régimes postcoloniaux, s’est raffermi autour d’une gestion de plus en plus personnalisée du pouvoir qui s’est manifestée d’abord par l’abrogation de la Constitution de 1992 au nom de laquelle il avait combattu Pascal Lissouba et l’adoption de la constitution de 2002, taillée sur mesure. Ensuite, par la mise sous tutelle parentale des services de sécurité. Dans le cadre de la refonte du système de sécurité intérieure et extérieure du pays, Sassou-Nguesso a créé un Conseil national de Sécurité chargé de l’exécution de toutes les décisions relatives à la défense du territoire national. Ce Conseil national de sécurité a été placé sous la direction de Jean-Dominique Okemba (JDO), un neveu de Sassou-Nguesso qui est aussi conseiller spécial à la présidence de la République. C’est dans cet esprit que la garde présidentielle, prenant le pas sur tous les corps de défense, est devenue prépondérante dans le dispositif sécuritaire du pays, et qu’à sa tête a été nommé le colonel Serge Oboa, proche parent de JDO, la direction du domaine présidentiel revenant au colonel Edgar Nguesso.

Ces nominations ont été le prélude à la montée en puissance du réseau parental désormais présent à tous les niveaux de l’administration et de la machine économique et politique. C’est ainsi que les ressources pétrolières du Congo sont gérées par une compagnie pétrolière d’État (la Société nationale des pétroles du Congo ou SNPC), dans laquelle le fils du Président, Denis Christel Sassou-Nguesso a été nommé directeur général adjoint. Celui-ci, déjà investi comme député de la ville d’Oyo, d’où est originaire son père, est aussi membre du bureau politique du PCT et administrateur général de la la Coraf, l’unique raffinerie du pays. Wilfried Nguesso, président du Club 2000, association de soutien politique à son oncle, dirige la Socotram, société congolaise des transports maritimes dont le capital est détenu à 45% par l’État congolais et 55 % par des intérêts privés.

Fort de cette mainmise sur les ressources pétrolières, la redistribution des prébendes s’est étendue aux autres segments familiaux qui ont ainsi bénéficié des marchés de l’État, et des parts dans tous les secteurs d’activité où prospèrent les affaires (sécurité privée, transport aérien, grands travaux, bâtiment, hôtellerie, transactions immobilières, téléphonie mobile, eau, etc…).

A titre d’exemples, Edgard Nguesso, un des neveux a investi dans la compagnie Equajet tandis qu’Air Congo Express est la propriété de Maurice Nguesso, frère aîné du Président qui est aussi le PDG de la société de communication MNCom (Maurice Nguesso Communication). Propriétaire d’une radio et d’une chaîne de télévision privées à Brazzaville [1] , il est également le directeur d’une société de sécurité, créée au lendemain de la guerre civile pour embaucher les miliciens Cobras non intégrés dans l’armée nationale. Cette société de sécurité a obtenu le monopole de la sécurité privée dans les secteurs névralgiques dont celui du pétrole, puisqu’elle est chargée de sécuriser les barges pétrolières au large de Pointe-Noire. La communication de la Présidence a été confiée à sa fille, Claudia, tout comme l’Évènementiel de la République est revenu à Ninelle Sassou-Nguesso, épouse du maire de Brazzaville [2] .

Ces exemples, parmi tant d’autres, montrent que la famille Sassou-Nguesso a fait main basse sur les secteurs clés de l’économie congolaise et comment elle est impliquée dans un système inédit de corruption structuré selon des réseaux organisés et même mutualisés autour d’elle modifiant les termes mêmes de la redistribution et marginalisant les autres sources de corruption devenues presque informelles. Aussi faut-il savoir « donner », à Denis-Christel ou à Claudia Sassou-Nguesso si l’on veut pouvoir entrer en contact avec le père.

Cette patrimonialisation du pouvoir et des richesses nationales ne pouvait trouver à se justifier qu’à travers des travaux d’envergure censés donner du travail aux jeunes. C’est ainsi que Denis Sassou-Nguesso s’est lancé dans des projets de grande envergure, baptisés « Grands Travaux » et confiés à un civil mais non moins cousin du Président, Jean-Jacques Bouya. Ministre à la présidence de la République chargé de l’aménagement du territoire et de la Délégation générale des grands travaux (DGGT), il ne rend compte qu’au chef de l’État, « dont il est également le faire-valoir dès que le chantier d’une nouvelle infrastructure (ouvrage d’art, barrage, aéroport…) est achevé » [3] . Pourtant loin d’endiguer le chômage des jeunes ou de diversifier la production et la sous-traitance locale, ces grands travaux n’ont bénéficié qu’aux réseaux de corruption déjà existants et notamment ceux de la famille.

Crise économique et biens mal acquis

La chute du prix du pétrole va être le premier révélateur de la crise que va traverser le régime. En effet, si le Congo Brazzaville, 4ème plus grand producteur de pétrole d’Afrique sub-saharienne a pu investir dans les grands projets d’infrastructure, c’est en partie grâce à dix années de prix élevés du pétrole – atteignant 120 dollars le baril en 2014 – et à l’effacement d’une partie de sa dette extérieure dans le cadre de l’initiative pour les pays pauvres très endettés, PPTE, en 2010. Toute l’économie congolaise est ainsi concentrée sur le secteur pétrolier qui apporte 80 % des recettes de l’État. L’effondrement du prix du pétrole lors de la seconde moitié de 2014 a non seulement révélé les limites de la croissance congolaise et la permanence de la mauvaise gouvernance, mais aussi le véritable manque de stratégie pour le développement économique et social tout comme l’incapacité d’une diversification de l’économie. Ainsi, la forte soumission de l’économie au marché pétrolier dans un contexte de volatilité des prix du baril, a fragilisé la sécurité budgétaire d’autant plus que ni le Fonds de stabilisation ni les surplus accumulés au cours des années précédentes n’ont pu amortir le choc provoqué par la chute du baril tant la gestion patrimoniale de la richesse nationale a gangréné l’État. Cela s’est traduit par une perte de la capacité de redistribution qui avait été nécessaire à l’obtention de la paix sociale et par une visibilité plus grande du chômage des jeunes qui a atteint 60 % pour la tranche des 20-35 ans. L’hypertrophie du secteur informel qui constitue potentiellement une trappe à la pauvreté et le poids du secteur public dans le marché du travail urbain sont les pieds d’argile de ce système. En dehors du pétrole, le bois, qui constituait le second poste des recettes d’exportation, a été abandonné petit à petit par l’État au profit de nouveaux exploitants venus d’Asie : Olam international (Singapour), Foma et Sicofor (Chine), Taman et Asia Congo Industrie (Malaisie), Wang Sam Ressources and trading company Congo (Chine). Le mode d’exploitation des concessions qui leur ont été attribuées ne respecte ni le code du travail ni les quotas des volumes exploitables des essences et encore moins les normes écologiques. Au point que les petites exploitations traditionnelles ne peuvent plus soutenir la concurrence.

Le mécontentement qui affecte les populations congolaises s’est amplifié avec le scandale qui entoure la famille du Président dont certains membres sont mis en examen en France dans le cadre de l’affaire dite des biens mal acquis. Dans cette affaire, où sont impliquées également les présidences du Gabon et de la Guinée équatoriale, l’enquête met en cause la famille du chef de l’État congolais soupçonnée de détournement de fonds publics, blanchiment et abus de biens sociaux et de confiance. Selon Mediapart, un media en ligne, plusieurs perquisitions ont déjà eu lieu. Ont été identifiés quatre appartements, 112 comptes bancaires et des voitures de luxe qui appartiendraient à la famille en France seulement. Le tout à l’abri des sociétés-écrans mis à jour par les Panama papers qui ont révélé comment le pétrole congolais s’évaporait dans des circuits financiers off-shore complexes que seuls maîtrisent certains membres de la famille présidentielle et quelques traders proches. Sont visés notamment Willy Nguesso, Denis-Christel, Bruno Jean Richard Itoua, conseiller du président de la République sur les dossiers pétrole, ancien directeur général de la SNPC, devenu entretemps ministre de l’Énergie. Les documents consultés par Le Monde dans le cadre du scandale des Panama Papers révèlent aussi qu’il est aussi attorney depuis 2004 de deux sociétés Denvest Capital Strategies et Grafin associated SA, enregistrées au Panama et aux Iles vierges britanniques. Pendant ce temps, la Banque mondiale estime que près de la moitié de la population congolaise vit sous le seuil de pauvreté. Le pays est au 142ème rang sur 187 états dans le classement mondial de l’indice de développement humain. Et jusqu’en 2012, le quart de la population n’avait pas accès à l’eau potable, selon le PNUD.

 

« Sassouffit » : Coup de force anticonstitutionnel et hold-up électoral

C’est dans ce contexte que s’est posée la question de la fin du mandat présidentiel et qu’a germé dans les cercles du pouvoir l’idée d’un coup d’État constitutionnel. Pour le fomenter, Denis Sassou-Nguesso s’est mis en tête, dans un premier temps, de reprendre le contrôle exclusif de l’ancien parti unique, le Parti congolais du travail, qui lui avait échappé au profit d’un courant contestataire dit des « réformateurs ». Dans un second temps, il lui est paru nécessaire d’investir dans des balises juridiques susceptibles de lui permettre de se représenter à sa propre succession. Car la Constitution de 2002 taillée sur mesure qui lui avait permis, à la suite de la guerre civile de 1997-2002, de légaliser son coup d’État contre le Président Pascal Lissouba, était encadrée par deux limites infranchissables, l’âge maximum des candidats à la Présidence, fixé à 70 ans, et le nombre de mandats qui ne devrait pas excéder deux législatures. Deux impératifs qui avaient pour visée immédiate d’exclure au moins deux de ses concurrents à la légitimité encombrante, Bernard Kolelas et Pascal Lissouba qui se trouvaient ainsi frappés par la limite d’âge.

Après deux mandats de sept ans, le problème s’est posé de nouveau. Cette fois-ci à lui-même puisque, non seulement il avait accompli la durée légale et constitutionnelle des mandats alloués mais encore, il avait été rattrapé par la limite d’âge, ce qui ne l’autorisait plus à se représenter pour un troisième mandat. D’où le recours à une opération de survie qui a abouti, le 25 octobre 2015 à un référendum pour la modification de la Constitution. Ces manœuvres ont soulevé une forte réprobation populaire et entraîné une opposition ouverte du côté de la classe politique dont la plus déterminée est apparue dans son propre camp. Le philosophe et ancien secrétaire d’État à la Défense Charles Zacharie Bowao et l’ancien chef de sa milice Cobra et ministre, Okombi Salissa, auxquels se sont associés deux ministres, Guy Parfait Kolelas et Claudine Munari, ont pris la tête d’un vaste mouvement d’opposition qui s’est coalisé dans un Front républicain pour le respect de l’ordre constitutionnel et l’alternance démocratique (Frocad) et de l’Initiative pour la démocratie au Congo (IDC). Le meeting de protestation contre le projet de référendum, organisé par cette coalition à Brazzaville, le dimanche 27 septembre 2015, avec pour mot d’ordre « Sassouffit » a soulevé un tel engouement que pouvoir est passé immédiatement à l’offensive en opérant une première vague d’arrestations des opposants.

Boycotté par la population avec un taux de participation de moins de 20%, le référendum constitutionnel n’a pas empêché Denis Sassou-Nguesso de le valider et d’adopter une nouvelle Loi fondamentale dans laquelle trois mandats de cinq ans ont été circonscrits, sans limite d’âge désormais aux prétendants à la présidentielle. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à assurer la mainmise exclusive sur le calendrier électoral par le biais d’une Commission électorale nationale indépendante (CENI) entièrement soumise à ses prérogatives qui a supervisé le recensement du corps électoral et opéré un nouveau découpage électoral. C’est dans ce cadre que, pour prendre ses adversaires de vitesse, la présidentielle, prévue initialement au mois de juillet, a été anticipée et organisée le 20 mars.

L’opposition prise au piège de devoir prendre part à la présidentielle anticipée de 2016 ou de la boycotter s’est résolue à y participer. Ce qui équivalait non seulement à reconnaître la nouvelle Constitution du 6 novembre 2015 qu’elle continuait à dénoncer mais aussi à légitimer la fraude électorale qui se profilait, sachant que la victoire de Sassou-Nguesso était acquise d’avance, pour l’avoir lui-même annoncé sans ambages au cours d’une réunion : « Je gagnerai au premier tour », avait-il déclaré. En effet, à l’exception de la période qui a suivi les Conférences nationales dans les années 1990, on imagine mal une élection perdue, en Afrique centrale, par celui qui l’organise. D’autant que l’opposition, tout en se revendiquant d’une plate-forme unique, s’est présentée en ordre dispersé. En optant pour des candidatures plurielles, elle a prêté le flanc à des manipulations sans vergogne de la part du gouvernement : gonflement du corps électoral de certaines régions acquises à Sassou-Nguesso, coupure des lignes téléphoniques, des réseaux sociaux et d’Internet trois jours avant le scrutin, menaces ou éviction des observateurs étrangers. Ce sont ces différentes tripatouillages qui ont permis à Sassou-Nguesso, bien qu’il ne soit crédité que de 8% des suffrages exprimés, de s’autoproclamer vainqueur au premier tour avec un score de plus de 60%.

Pour autant, ceci n’a pas diminué l’influence de l’opposition considérée gagnante de ces élections. Notamment par sa figure la plus marquante, le général Jean-Marie Michel Mokoko, non affilié directement à la coalition IDC-Frocad, mais dont l’impact a été décisif pour donner à l’élection présidentielle une tonalité nouvelle. Cet officier général de l’armée congolaise, ancien élève de Saint-Cyr est connu pour son intégrité et pour avoir favorisé la Conférence nationale en 1992, en appelant l’armée à ne pas intervenir contre les manifestations de soutien au multipartisme. Par ailleurs, il est le dernier officier à avoir dirigé les forces africaines de maintien de la paix en Centrafrique. C’est fort de ce charisme qu’il s’est présenté aux élections, et qu’il a obtenu officiellement la troisième place. Mais, à l’espoir soulevé lors de ses meetings, à l’impact provoqué par ses apparitions dans média audiovisuels et au vu des sondages que la presse locale a réalisés, il ne fait aucun doute que, non seulement le score obtenu par Sassou-Nguesso ne reflètait pas la réalité mais que le général Mokoko était le véritable vainqueur de ces élections. La sociologie électorale du pays et la chute de notoriété du clan Sassou-Nguesso, marquée par de nombreux incidents même au sein de sa région et de l’électorat qui lui est généralement acquis, laisse croire que l’heure du changement avait vraiment sonné.

Retour de la violence et exactions

C’est pourquoi, immédiatement après les élections le général Mokoko a été assigné à résidence puis incarcéré pour tentative de coup d’état. Par cette arrestation qui a été suivie de certaines autres, Sassou-Nguesso a renoué avec un système qui lui est familier. Celui du complexe répressif qui allie le surarmement de sa garde présidentielle, la permanence des milices susceptibles d’être réactivées à chaque instant, et une politique continue de tension régionale croissante au centre de laquelle se tient le Pasteur Ntumi, ancien « opposant » devenu allié, puis de nouveau, opposant. Car sitôt promulgués les résultats validant son troisième mandat, des violences ont éclaté dans les quartiers sud de Brazzaville signant ainsi la reprise des violences et des exactions dans la région du Pool, proche de Brazzaville. Attribuées aux ex-combattants Ninjas-Nsilulu, une milice acquise à la cause de Frédéric Bintsangou alias Pasteur Ntumi, ces violences et la justification qu’en donne le pouvoir sont mises en doute par les populations qui les considèrent comme un nouveau prétexte pour semer la terreur afin de ne pas répondre de ses déboires économiques et de sa fraude électorale. D’ailleurs, les versions gouvernementales qui se contredisent, les unes après les autres, ont poussé la France et l’UE à demander aux autorités congolaises de faire toute la lumière sur la situation dans cette région. Elles révèlent, selon l’opposition, un acharnement contre des populations qui, sous couvert de la traque de Ntumi, payent le tribut de leur insoumission au pouvoir : des atrocités à huis clos de la part des miliciens proches du pouvoir et d’une armée qui n’hésite pas à pilonner des villages, poussant une partie de la population à l’exode. Plusieurs villages de l’axe Brazzaville-Kinkala, la préfecture du district, se sont vidés de leurs habitants qui se sont réfugiés pour nombre d’entre eux dans les locaux de la cathédrale de Kinkala, chef-lieu de la région. Un rapport sur les violations des Droits de l’Homme au Congo publié en septembre 2016 par un avocat congolais Me Massengo Tiassé est venu corroborer les versions populaires. Il décrit scrupuleusement toutes les exactions commises dans cette région et l’acharnement du pouvoir congolais sur les opposants qui n’ont pas reconnu sa victoire dont le général Jean-Marie Michel Mokoko.

Cette répression, est-elle capable de sauver le pouvoir de Sassou-Nguesso ? On en doute car les bases du consensus s’amenuisent de plus en plus. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, les salaires accusent des retards et les pensions sont impayées. Les journées de grève s’accumulent dans l’enseignement supérieur. Avec les embastillements des opposants, les enlèvements de civils, la crise économique qui frappe le Congo de plein fouet, il est à craindre que la terreur ne soit plus suffisante pour contenir l’explosion sociale. Cependant, tant qu’il bénéficiera toujours du soutien des compagnies pétrolières et de l’impunité internationale, il n’est pas prêt de s’arrêter en si bon chemin.

Dans un pays où même la presse a totalement perdu son autonomie et est passée sous contrôle financier direct de certaines officines du pouvoir, l’espoir n’est plus seulement local. Il repose désormais sur une riposte d’envergure qui rassemble aussi bien les forces nationales que les solidarités internationales. L’échelle nationale ne suffit plus, tant le pouvoir de Brazzaville a réussi à désorganiser et affaiblir les forces sociales et politiques intérieures les plus déterminantes parmi lesquelles les syndicats dont les directions ont été laminées. Pour avoir tenu tête à Sassou-Nguesso, elles ont été les premières à subir les chocs de la répression. Depuis l’indépendance, en effet, tous les grands changements politiques intervenus au Congo pouvaient compter sur les syndicats. La chute du premier Président, l’abbé Fulbert Youlou, et les différents changements de régime, sont à mettre à l’actif des syndicats dont la dernière victoire majeure a été la tenue de la Conférence nationale et l’avènement du multipartisme au Congo. Cependant, au retour de Sassou-Nguesso, les attaques contre les syndicalistes se sont multipliées poussant certains, sinon à s’exiler, du moins à taire leurs revendications pour éviter d’être les cibles directes d’un pouvoir qui n’hésite pas à s’en prendre aux membres des familles des dirigeants.

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Notes

[1Lettre du continent N° 603 du 13 janvier 2011

[2Même l’eau potable est passée sous le contrôle de la famille qui, par le truchement d’Eugène Nguesso, fils aîné de Maurice Nguesso, peut acheminer l’eau potable dans des camions citernes auprès des particuliers qui n’ont pas accès à l’eau potable. Sans oublier la commercialisation de l’eau minérale Okiessi, dont la production est totalement assurée par des membres du clan Nguesso.

[3Africa Intelligence, du 06 Janvier 2014.


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