Climat et société

Le problème du climat dépasse le simple univers de la pollution, de la contamination de l’atmosphère, de l’appauvrissement des sols. Il s’agit d’un autre niveau qualitatif : le moment ou l’accumulation des prédations humaines sur l’environnement naturel aboutit à un changement dans l’équilibre même du système planétaire. Sans doute, la terre a-t-elle connu dans son histoire climatique longue, des transformations profondes, au point que l’on distingue des cycles spécifiques calculés en dizaines de milliers d’années. La question aujourd’hui est de savoir si l’agir humain en est arrivé à ce point de l’irrationalité, qu’il débouche sur des changements climatiques, dont la maîtrise lui échappe. Certains le pensent et déjà plusieurs philosophes émettent des considérations pessimistes et annoncent la fin de l’humanité.

L’activité humaine destinée à produire les moyens d’existence a créé un certain rapport à la nature. Ce dernier se construit de manière très différente selon les exigences de survie des êtres humains ou le degré de développement des forces productives, notamment les technologies. Tant que l’être humain se considérait comme faisant partie intégrante de l’univers naturel, la vision prédominante était celle d’une symbiose. La terre-mère devait être respectée comme source de la vie et les équilibres écologiques étaient assurés.

Lorsque l’humanité en arriva à se définir comme maîtresse de la nature, cette dernière devait être dominée. La symbiose se transforma en lutte et le rapport tendit à devenir hostile. Dès le début de l’histoire de l’humanité, la nature posséda pour les êtres humains un caractère ambivalent, à la fois source de vie et de mort. D’ou la représentation duale du rapport à l’environnement naturel, que la pensée symbolique identifia à des forces actives douées de volonté, les divinités ou les esprits, dont il fallait se gagner les faveurs ou apaiser les colères.

C’est le développement d’une pensée analytique, rendue possible par une accumulation d’expériences destinées à répondre aux besoins de la vie et de sa reproduction, qui a jeté les bases d’une autre vision du rapport entre l’homme et la nature. Remettre les explications du fonctionnement de cette dernière dans son champ spécifique, sans recours à une représentation mythique, était un pas en avant considérable, non seulement de la pensée humaine, mais également de la capacité d’utiliser la nature, pour qu’elle réponde mieux aux besoins de la vie humaine sur terre. Cela n’impliquait pas nécessairement une destruction de l’environnement, car la préoccupation du caractère renouvelable des ressources naturelles prévalait dans l’agriculture et même dans les activités artisanales. Il faut ajouter que le « non-renouvelable » était à cette époque tellement abondant que son utilisation ne posait guère de problèmes.

Un tournant se produisit avec le développement d’une économie capitaliste, qui au départ d’une logique marchande, s’appliqua progressivement à la production artisanale et puis industrielle. Le rapport à la nature se transforma en un rapport d’exploitation, ou seuls entraient en considération les facteurs de rentabilité économique. La logique du capital étant celle de l’accumulation, les autres facteurs, tels le respect de la nature et des êtres humains, apparaissent comme des freins. Ils entrent uniquement en ligne de compte lorsqu’un rapport de force s’établit entre le capital et le travail et de plus en plus aujourd’hui, entre le capital et l’ensemble des populations affectées par la mondialisation de la loi de la valeur (tout doit devenir marchandise pour dégager un surplus capable de se transformer en accumulation) et la destruction de l’écologie. Dans la pensée capitaliste, la nature et la réalité socioculturelle de l’humanité sont des « externalités », n’entrant pas dans le calcul économique. Marx déjà l’avait analysé : le capitalisme détruit les deux bases de sa richesse, la nature et les êtres humains.

Pendant longtemps, le caractère destructeur du capitalisme fut couvert par son aspect constructeur (Schumpeter). En effet, l’ensemble des biens et des services produits au sein des nouveaux rapports sociaux, semblaient largement compenser leur coût social et par ailleurs, les crises régulières de surproduction étaient assez rapidement absorbées grâce à l’utilisation de nouvelles technologies ou par l’ouverture de nouveaux marchés. Quant aux destructions de la nature, elles n’affectaient pas l’humanité dans son ensemble, tout au plus certaines régions périphériques ou des populations marginales…
Aujourd’hui, il en est autrement. L’énorme développement industriel est à l’origine d’une exploitation sans précédent des ressources naturelles pour les transformer en biens de consommation de plus en plus sophistiqués. Par ailleurs l’orientation néolibérale de l’économie réduit les protections existantes, pour s’investir de plus en plus dans de nouvelles exploitations ou pour accroître l’immense réservoir du capital financier. Il en résulte, au cours du dernier demi-siècle, un accroissement important du rejet de CO2 dans l’atmosphère et l’on note un réchauffement du climat, qui pourrait être en relation avec les faits précédents. Sommes-nous à l’aube de changements climatiques provoqués par l’activité humaine ? Voila posée la question. De toute façon, cette interrogation amène à aborder deux thèmes fondamentaux : le modèle de développement d’une part et la logique du capitalisme de l’autre, les deux étant étroitement associés.

Depuis les travaux de la Commission Brundtland, au cours des années 1980, sur les problèmes de l’environnement, le concept de développement durable a été introduit dans la liste des notions « politiquement correctes ». Elle a été rapidement récupérée par les grands acteurs de l’économie mondiale. Et cependant, prise au sérieux, elle pose un véritable défi au modèle de développement accepté communément. Ce dernier, élaboré au cours des âges dans une constante dialectique entre un développement des moyens d’agir sur la nature et des représentations de plus en plus détachées d’une pensée identifiant symbole et réel (réification des forces naturelles ou des rapports sociaux), finit par obéir de manière presque exclusive à une rationalité instrumentale, que le capitalisme avait soumis à la loi du profit.

C’est ainsi que la « modernité », caractéristique ambivalente de la civilisation de l’Occident, imposée de l’extérieur au reste du monde en vertu d’une supériorité technologique et économique, absorbée et magistralement réinterprétée par les peuples de l’Orient (surtout de l’Asie de l’Est), adoptée sans critique comme type de rapport à la nature par les expériences socialistes, est aujourd’hui devenue un modèle universel. Certes, elle a toujours été contestée par des minorités, soit au nom de l’humanisme pour ses aspects destructeurs, soit en fonction de références fondamentalistes, en raison du changement culturel de la vision du monde, mais aujourd’hui elle est plus fondamentalement remise en question.

Garder de la modernité sa contribution à une pensée analytique, source de l’apport scientifique et de l’autonomie des champs politique et religieux, développer sa critique en tant que nouveau messianisme du progrès, peu soucieux des complexités et dénoncer son instrumentalisation par la logique du marché, destructrice de la nature et des êtres humains, voila l’orientation qui évitera les pièges d’un postmodernisme réducteur et stérile. Aborder la question du climat dans une telle perspective permettra d’en analyser sans concessions tous les aspects, de proposer les mesures économiques, culturelles et politiques capables de réguler les comportements collectifs et individuels, de sortir de l’irrationalité globale, construite par d’innombrables rationalités tronquées et à court terme et de recréer la symbiose entre l’homme et la nature.

Changements climatiques. Impasses et perspectives

Changements climatiques. Impasses et perspectives

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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