Chine : réflexes répressifs face à la contestation ouvrière

Les dirigeants chinois sont chaque année davantage préoccupés par les « menaces à la stabilité sociale » qu’ils voient dans la multiplication des contestations ouvrières. Hantés par l’idée d’un scénario à la Solidarnosc, ils optent invariablement pour l’approche répressive dans la résolution des conflits sociaux. Or la protestation des travailleurs est essentiellement dirigée contre les employeurs et n’a a priori pas de visée politique.

Dans son discours du 25 avril 1989 adressé aux leaders du Parti communiste chinois, Deng Xiaoping défendait la nécessité d’une réaction gouvernementale immédiate au moindre signe de remous dans les rangs du mouvement démocratique. Les dirigeants du parti « devaient tirer la leçon de l’expérience du syndicat polonais Solidarnosc » et ne pouvaient « faire preuve de laxisme » dans le traitement du mouvement démocratique chinois. Quelques semaines plus tard, le 4 juin 1989, le gouvernement lançait la répression du mouvement des étudiants et des travailleurs. Ces derniers étaient représentés sur la place Tienanmen par la Beijing Workers’ Autonomous Federation (BWAF – Fédération autonome des travailleurs de Pékin), dont j’étais le porte-parole. La répression a rigoureusement obéi à l’esprit du discours de Deng.

Un quart de siècle a passé depuis que Lech Walesa et ses camarades ouvriers des chantiers navals de Gdánsk ont pour la première fois levé le drapeau de Solidarnosc. Mais les dirigeants chinois restent hantés par son spectre et sont terrorisés à l’idée qu’un mouvement similaire puisse voir le jour en Chine et se donner pour finalité de remettre en question le règne du parti. Cette crainte explique pourquoi Pékin continue à interdire l’établissement de syndicats indépendants en Chine continentale.

Dans nos commémorations de l’anniversaire du mouvement démocratique et syndical de 1989, nous devons avoir à l’esprit que la condition des travailleurs chinois est moins bonne aujourd’hui qu’il y a 17 ans sous de nombreux aspects. Mais il est cependant crucial de faire une comparaison pragmatique entre le contexte dans lequel évoluait le mouvement syndical polonais en 1980 et celui que le mouvement des travailleurs chinois connaît aujourd’hui. Cette analyse comparative montre que les profondes craintes des autorités chinoises quant à une possible escalade de la contestation ouvrière sont infondées. Une approche plus ouverte et libérale – en lieu et place des réflexes répressifs habituels – aurait l’avantage de prévenir et de désamorcer les « menaces à la stabilité sociale » que les dirigeants voient dans les relations industrielles aux quatre coins du pays.

Pour commencer, la situation sociale actuelle de la Chine est bien différente de celle de la Pologne des années 1980. A cette époque, la Pologne était dotée d’une économie planifiée et centralisée. Il n’y avait pas de conflits entre employeurs capitalistes et travailleurs, vu qu’il n’y avait pas de capitalisme. Lorsqu’un conflit éclatait entre une entreprise d’État et les travailleurs, les responsables de l’entreprise n’avaient ni le pouvoir, ni l’autorité pour répondre aux revendications en matière de salaire ou de conditions de travail. Le militantisme ouvrier avait donc tendance à chercher la confrontation avec les vrais propriétaires des entreprises concernées, le gouvernement local généralement. Il en résulte que la protestation ouvrière, quelle que soit sa forme, ne pouvait évoluer que dans une seule direction : celle de la contestation de l’autorité gouvernementale.

La situation en Chine aujourd’hui est complètement différente. Il n’y a pas de raisons objectives pour que les luttes des travailleurs se transforment en luttes politiques. En vingt ans de réforme économique, un nombre incalculable d’entreprises privées, de firmes étrangères et de joint ventures se sont implantées en Chine. Les gestionnaires des entreprises d’État eux-mêmes ont un contrôle sur les profits de la compagnie, la fixation des salaires des travailleurs, ou la politique du personnel. Les entrepreneurs privés ont toujours plus d’autorité dans chacun de ces domaines. Or, sans représentation syndicale effective, les travailleurs n’ont aucun pouvoir de négociation pour empêcher les employeurs de s’approprier la totalité des profits de l’entreprise. C’est pour cette raison précise que l’échelle et l’intensité des conflits entre entrepreneurs et employés ne cessent d’augmenter en Chine.

A la différence du gouvernement polonais de l’époque, le gouvernement chinois a aujourd’hui le choix de s’interposer ou non entre des patrons toujours plus gourmands et une force de travail de plus en plus mécontente et remuante. Il peut donc choisir de défendre les conditions de travail des pauvres et de sévir contre les infractions aux droits des travailleurs qui émaillent généralement ce genre de conflits. L’existence de ce choix explique pourquoi la nature du mouvement ouvrier en gestation en Chine continentale est différente de celle du mouvement Solidarnosc. Les vrais adversaires de ce mouvement se trouvent dans les rangs des managers et des patrons et non pas au sein du gouvernement. Les revendications avancées par les travailleurs sont limitées au domaine de leurs propres droits économiques et sociaux. En d‘autres mots, le mouvement ouvrier chinois n’a pas d’objectifs politiques. Il a sa raison d’être dans les conflits de travail et ne cherche pas à susciter de mouvement politique.

D’autant que la conscience collective des travailleurs chinois engagés dans les luttes est différente de celle des travailleurs polonais des années 1980. Beaucoup d’entre eux gardent un haut niveau de confiance envers leur gouvernement. Ils continuent à croire que si le gouvernement central était correctement informé des injustices et des souffrances qu’ils endurent, il leur viendrait certainement en aide. Dans ces conditions sociales, il est évident que tout syndicat indépendant serait nécessairement différent du très politisé Solidarnosc.

En fait, la nature fondamentalement différente des systèmes économiques de la Pologne d’alors et de la Chine d’aujourd’hui offre à Pékin une opportunité en or pour se constituer en arbitre « neutre » des conflits entre travailleurs et patrons. Le gouvernement devrait être capable de changer la manière dont les conflits sont réglés dans notre société, en modifiant le rôle que lui-même joue dans ces conflits (où il prend généralement parti pour les investisseurs). Il pourrait prendre le rôle de l’agent qui établit les règles de négociation. Cela permettrait au mouvement ouvrier chinois – et aux syndicats indépendants qui en font partie – de s’organiser légalement et cela contribuerait à l’institutionnalisation et à l’harmonisation des conflits entre employeurs et employés. Cette réforme entraînerait une véritable modernisation de la gouvernance publique en Chine continentale.

Si par contre les autorités optent pour la poursuite de la répression des mouvements ouvriers et syndicaux et s’entêtent à servir uniquement les intérêts des employeurs, elles prêtent le flanc à une amplification du mécontentement social lourde de conséquences. Car si les travailleurs continuent à se voir refuser le droit et les moyens institutionnels de négocier avec leurs employeurs, ils finiront par retourner leur colère contre le gouvernement. Et la crainte de Pékin quant à une situation « type Solidarnosc » sera alors une prophétie autoréalisatrice.


P.-S.

Traduction de l’anglais : François Polet.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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