Chine : priorité à la croissance nationale ou à la souveraineté alimentaire ?

Autosuffisante en matière céréalière, la Chine a relativement été épargnée par la hausse des cours, grâce à une politique de contrôle des prix et à l’existence d’un réseau public d’achat et de stockage. Cela risque de disparaître avec l’entrée du pays dans l’OMC, la libéralisation progressive du secteur agricole, la pénétration des géants de l’agroindustrie privée et le développement de la production d’agrocarburants.

Dans les premiers mois de 2008, la crise alimentaire mondiale et l’inflation ont frappé plus ou moins sévèrement presque tous les pays du globe. Bien qu’autosuffisante en matière de production céréalière, la Chine se trouve également confrontée à la problématique de la sécurité alimentaire et à la question des moyens de subsistance de la population. Près de 60% des aliments sont produits par quelque 200 millions de petits ménages paysans pour leur autoconsommation, ce qui représente une production moyenne annuelle de 450 kg par habitant pour la population rurale ou encore de 350 kg par habitant pour l’ensemble du pays. Aussi, la pression sur les prix concerne-t-elle les 40% restants, la production commercialisée, et pourrait toucher environ 40% de la population chinoise qui est urbaine (Tiejun, Huaiyu, Chenjie, 2008).

Si les prix mondiaux du riz ont presque triplé de janvier à avril 2008 (Mitchell, 2008), en Chine, l’inflation a pu être stabilisée grâce aux politiques publiques et à l’existence d’un réseau de bureaux d’achat et de stockage de céréales [1]. Cependant, la capacité et les efforts de l’État chinois en matière de régulation sont de plus en plus compromis.
En effet, depuis la signature de l’accord avec l’OMC en décembre 2004, qui oblige la Chine à ouvrir son marché aux produits agricoles, un nouveau cycle de libéralisation des services et du secteur de la distribution a commencé. En décembre 2006, la plupart des restrictions ont été levées et les investissements étrangers se sont introduits en masse dans le secteur de la distribution alimentaire. La régulation étatique porte toujours sur le stockage d’aliments, mais nettement moins sur leur contrôle, leur transformation et leur distribution. Il est dès lors à craindre que la catastrophe qu’a connue la Chine ces dernières années avec la perte du contrôle sur les graines de soja et l’huile végétale ne se répète avec le riz et le blé.

De grand exportateur de soja à premier importateur

Juste après l’adhésion de la Chine à l’OMC, le secteur de la production de graines de soja fut le premier à s’ouvrir totalement au commerce extérieur. Résultat, alors qu’avant 1995, la Chine comptait parmi les principaux exportateurs de soja, elle est devenue en 2006 le plus grand importateur au monde, important près de 30 millions de tonnes de soja par an. En 2004, du fait de la spéculation à la bourse de Chicago, le cours du soja a connu – après une forte hausse – une baisse vertigineuse, perdant près de la moitié de sa valeur, juste après que la Chine ait fait de gros achats sur les marchés internationaux. Dans la foulée, l’industrie chinoise du soja a subi de lourdes pertes. Et près de 70% des sociétés ont dû mettre fin à leurs activités. Ce qui a permis finalement, via fusions et acquisitions, aux quatre grandes multinationales agroalimentaires – ADM, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus – de contrôler 66% de l’industrie d’extraction d’huile et 85% de la capacité de production (Daily Economic News, 5 septembre 2008).

L’autre exemple d’une perte de contrôle de la Chine au profit des multinationales est à trouver dans le secteur des huiles alimentaires. Si la consommation céréalière par habitant est passée de 195,5 kg en 1978 à 163,6 kg en 2006, celle des huiles alimentaires est passée de 1,6 kg à 6,7 kg durant la même période (China Economic Weekly, 12 septembre 2008). Et actuellement, le niveau de dépendance aux importations de matières premières et d’huile alimentaire est de 60% (100% pour l’huile de palme). Désormais, les multinationales détiennent 66% des parts de 64 sociétés chinoises sur un total de 97 sociétés, et elles contrôlent environ 60-70% du marché intérieur des huiles alimentaires. A elle seule, la société ADM domine près de 50% du marché. Fortes de leurs capitaux et de leur expérience, les multinationales ont ainsi pu renforcer leur contrôle sur les matières premières, les marchés à terme, les processus de transformation, les grandes marques, les canaux de distribution, l’offre et les prix.
Dans la seconde moitié de l’année 2007, la Chine a connu une grave pénurie associée à une forte hausse du prix des huiles alimentaires au point qu’en septembre de la même année, le gouvernement a dû puiser dans ses réserves pour mettre sur le marché environ 200 000 tonnes d’huile végétale. Mais l’initiative n’a eu que peu d’effet dès lors que ADM en a profité pour gonfler ses provisions en rachetant 70% de ce volume (Lookout News Weekly, 17 juin 2008).

Le fait que les multinationales cherchent maintenant à mettre progressivement en place des réseaux et des filières actives dans l’achat, le stockage, la transformation et le marketing, autant de leviers qui leur permettent de pénétrer le secteur du riz et du blé, par le truchement du contrôle qu’elles exercent sur le soja et l’huile végétale, est une tendance des plus alarmistes. Sachant tirer parti des installations et des ressources existantes, une filiale d’ADN est ainsi entrée sur le marché du riz dès 2005.

A titre d’exemple, dans la ville de Yanzhou, dans la province de Shandong, où est produit un blé de qualité, la multinationale cède des capitaux à l’office locale de la gestion des céréales en vue d’acquérir environ 20 000 tonnes chaque année, répartis comme suit : 70% de blé et 30% de maïs, ce qui représente un volume d’environ 5% de la production céréalière totale de la ville de Yanzhou. La multinationale est actuellement en joint-venture avec le bureau céréalier du gouvernement de la ville pour la construction d’un grenier de 26 400 m² avec une capacité de 25 000 tonnes, destiné à devenir un centre de distribution céréalière de premier plan (Lookout News Weekly, 1 septembre 2008).

Elle a également construit une grande usine de transformation en farine dans la même ville de Yanzhou, pouvant traiter 300 000 tonnes de blé par an. Via les bureaux et les réseaux gouvernementaux, elle a du reste accès à des producteurs individuels et à des agents privés. En bref, l’empire s’étend via l’acquisition, le stockage, la transformation et la vente (Fortnightly Discourse, 14 août 2008). En septembre 2008, craignant la perte de contrôle, le gouvernement chinois a toutefois ordonné la fermeture temporaire du marché des céréales en Chine (Economic Observation Journal, 6 septembre 2008).

Agrocarburants au détriment de la production alimentaire ?

La pénétration des capitaux étrangers qui sape les capacités de contrôle du gouvernement sur les prix et l’ensemble de la chaîne de production, du stockage à la vente, en passant par la transformation, n’est pas la seule source d’inquiétude. L’autre grande préoccupation est la question des agrocarburants.

La politique de développement du biodiesel et de l’éthanol du gouvernement chinois entend se montrer soucieuse de préserver la sécurité alimentaire du pays. Le gouvernement envisage que les énergies renouvelables (y compris l’éthanol) comptent pour 16% de toute la production énergétique d’ici 2020. La production d’un volume d’éthanol d’un million de tonnes entre 2006 et 2010 et de 15 millions de tonnes d’ici à 2020 est prévue. A cela s’ajoute les 5 millions de tonnes de biodiesel. Officiellement, seule « la production excédentaire » de céréales pourra être convertie en agrocarburant, la production alimentaire devant rester la priorité dans l’utilisation de la terre.

Entre 2001 et 2005, à peine quatre sociétés ont reçu une licence pour produire de l’éthanol. Celles-ci ont la capacité de produire 1,02 million de tonnes par an, la consommation d’éthanol représentant 20% de la consommation totale de carburant (China Bio-technology Information, 28 décembre 2006). Toutefois, dans ce domaine, les activités illégales ont été monnaie courante. Et il a été rapporté que l’une des sociétés utilisait du blé alors que les trois autres utilisaient le maïs comme matière première. En outre, dès 2005, la capacité de production d’éthanol dans les usines – nouvellement construites ou agrandies – dépassait déjà 1,6 million de tonnes par an (China Information Daily, 31 décembre 2006).

Cette situation a amené le gouvernement à adopter, en décembre 2006, une directive visant à freiner la production d’éthanol à base de céréales. La Commission nationale pour la réforme et le développement (NDRC) a ainsi ordonné la suspension des nouveaux projets d’agrocarburants à base de céréales, à l’exception d’un projet visant à produire de l’éthanol a base de manioc dans le Guangxi (Heping, 2007). Cette directive signalait qu’entre 2001 et 2005, les volumes de maïs pour la production d’éthanol étaient passés de 12,5 millions de tonnes en 2001 à 23 millions en 2005, le tout au détriment des cultures fourragères pour l’élevage (National Development and Reform Commission, 2006). Avec cette nouvelle directive, le conglomérat COFOC, qui détient des parts substantielles dans les quatre sociétés a certes subi quelques revers. Mais cela ne l’a pas empêché de poursuivre ses nouveaux projets, entre autres, la construction de vastes usines de production d’éthanol dans le sud-ouest de la Chine, dont la production d’éthanol à base de cellulose.

Les multinationales ont joué un rôle très actif dans ce processus. British Petroleum a notamment remporté en 2006 sur Shell, sa grande rivale, un projet de raffinerie susceptible de traiter environ 15 millions de tonnes par an à Guangzhou. La société a du reste investi plus de 4,3 milliards de dollars dans divers projets commerciaux et augmenté considérablement, à partir de 2007, ses investissements dans la recherche et la commercialisation d’agrocarburants [2].

Les derniers développements de l’industrie des agrocarburants en Chine ont fortement accentué la pression sur l’offre de céréales et d’huiles alimentaires. Ce qui explique en grande partie la flambée de 2007 : l’indice des prix à la consommation a augmenté de 6,5% en août et de 6,2% en septembre et le prix du grain a cru de 27% durant le seul mois de novembre. Nul doute que cette hausse, en Chine comme dans le monde, ait un lien étroit avec le processus qui voit dévier la production des céréales et de l’huile végétale pour la consommation alimentaire vers les agrocarburants. Cette transition aggrave la pression sur les terres agricoles, pression qui a déjà atteint le stade d’alerte.

Les terres arables en Chine ne représentent que 9% du total des terres arables dans le monde, alors que la population chinoise représente 20% de la population mondiale. Soit, par tête, à peine la moitié de la moyenne mondiale. En 2007, la Chine a perdu près d’un quart de million d’hectares de terres arables en raison de l’urbanisation, du reboisement pour la conservation, des catastrophes naturelles et de la restructuration du paysage agricole. Malgré divers projets de réhabilitation et de nouveaux projets de développement qui ont libéré près de 200 000 hectares, la perte nette a été de 40 673 hectares de terres arables.

Ces dernières poursuivent donc leur diminution, passant de 130,08 millions d’hectares en 1996 à 127,6 millions en 2001 et 121,73 millions en 2007 [3]. Avec moins de terre pour de nouveaux développements, avec les nombreux changements dans l’usage des sols (urbanisation…), sans aucun signe de renversement de tendance, et avec une population sans cesse croissante, les perspectives sont sombres. Aussi, les projets du gouvernement visant à préserver 120,6 millions d’hectares de terres arables d’ici l’an 2020 tiennent d’ores et déjà de la mission impossible [4].

Certes, le gouvernement chinois se préoccupe de la question de la sécurité alimentaire, mais d’abord en ce qu’elle constitue une stratégie pour affirmer la souveraineté du pays. Or, du point de vue de la population, elle concerne surtout la durabilité de ses moyens de subsistance. Plus centrales que la question de la souveraineté nationale, la manière dont la production de denrées alimentaires peut échapper aux diktats du marché et la façon dont elle peut être gérée sur le terrain afin de répondre aux priorités des besoins locaux constituent des problématiques cruciales qui renvoient directement à celles de la biodiversité, de l’écologie et de la justice sociale.

Traduction de l’anglais : Marc Neel

Bibliographie

Heping J. (2007), « Biofuel Investment on the Rise », Chemistry World, avril.

Mitchell D. (2008), « A note on rising food prices », The World Bank Development Prospects Group, Policy Research Working, Paper 4682, juillet.

National Development and Reform Commission (2006), Directive on Industries, # 2781.

Rongfei S. (2007), First Financial and Economic Daily, 14 mai (en chinois).

Tiejun W., Huaiyu L. et Chenjie L. (2008), Grain issues and inflation in modern China, manuscrit.


Notes

[1Selon Associated Press, les stocks de céréales pour mars 2008 étaient de 150 à 200 millions de tonnes (28 mars 2008).

[2Un des plus importants investisseurs étrangers en Chine, la British Petroleum, emploie environ 4000 employés et a plus de 30 joint-ventures et entreprises totalement détenues. En 2007, elle a commencé à investir massivement dans la recherche dans le domaine des agrocarburants. Sa part dans le marché mondial de ces derniers s’élève à environ 10%, mélangeant et distribuant 800 millions de gallons d’éthanol en 2006. Cf. www.bp.com.cn et www.bp.com.

[3Statistiques publiées par le ministère chinois des terres et des ressources le 16 avril 2008.

[4En 2006, les bureaux de contrôle du gouvernement ont découvert 131 077 cas d’usages illégaux de terres, impliquant près de 100 000 hectares, parmi lesquels 43 000 hectares de terres arables (Rongfei, 2007).

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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