Chili : signification et perspectives du mouvement étudiant

Le mouvement lycéen dit des « pingouins » a bouleversé la routine de la démocratie libérale chilienne. De par sa masse et l’amplitude de ses revendications, il est le premier véritable mouvement social du Chili post-dictature. Il est également le creuset de nouvelles pratiques, participatives et horizontales, de militantisme.

De l’avis de plusieurs spécialistes, l’Amérique latine est la région dans le monde où les politiques néolibérales ont été menées avec le plus de détermination et de constance. Et au sein de la région, le Chili est considéré comme un cas « paradigmatique », tant ces programmes y ont été appliqués avec zèle (Sader, 2006).

Recettes néolibérales et « apartheid éducatif »

Au Chili, ces trente dernières années, la presque totalité des services de base (eau, électricité, transport, etc.), le système des pensions, de même que des pans entiers de l’éducation et de la santé ont été privatisés. Aussi le pays est-il aujourd’hui caractérisé par une très forte dualisation, avec d’un côté une amélioration nette des services pour une minorité de privilégiés et de l’autre, l’exclusion croissante d’une majorité de la population. Les grandes entreprises affichent des taux de profit insolents, les plus élevés de leur histoire, tandis que le Chili se situe en queue de peloton – soit parmi les douze derniers pays – en termes de distribution du revenu (PNUD, 2003).

Cette situation s’inscrit dans l’histoire politique du pays : au sortir de la dictature (1990), motivés par la crainte généralisée qu’inspirait le retour éventuel des militaires et de la violence d’Etat, les principaux dirigeants de la « Concertation pour la démocratie » conclurent un pacte avec les représentants du « pinochétisme » qui exclut de facto la dimension citoyenne du processus de reconstruction démocratique. En effet, ce pacte interdisait de toucher à certains aspects constitutionnels ainsi qu’économiques du pays et invitait à demeurer inflexible face aux revendications sociales (en les négligeant ou en les réprimant).

Dans le domaine de l’enseignement, le Chili est resté un véritable laboratoire des recettes néolibérales : conception d’un système de financement basé sur l’octroi de subsides aux élèves indépendamment du type d’établissement fréquenté (public ou privé) ; démantèlement de l’enseignement public ; privatisation d’un nombre croissant d’établissements scolaires [1] ; promotion de mécanismes de concurrence entre les écoles ; accroissement du pouvoir des propriétaires de collèges qui se servent des subsides publics à des fins d’enrichissement personnel en faisant payer les familles et en sélectionnant les étudiants.

Ce système bétonné par une loi ayant valeur constitutionnelle, promulguée par la dictature quelques jours avant de céder le pouvoir, a des conséquences désastreuses : une piètre qualité de l’enseignement, de grandes inégalités scolaires et un phénomène de segmentation socioculturelle entre écoles qui s’assimile à un « apartheid éducatif ».

Mouvement des lycéens de 2006

Le mouvement des lycéens est la manifestation la plus récente du mal-être généralisé engendré par de longues années d’insécurité sociale et de précarisation des différentes sphères de la vie sociale, culturelle et politique. Son ampleur – des milliers d’étudiants s’y sont investis – et le soutien qu’il a reçu du reste de la société en font le premier grand mouvement social du Chili post-dictature. Durant les grèves nationales des 30 mai et 5 juin 2006, plus d’un million de lycéens étaient mobilisés. Chiffre auquel il faut ajouter les étudiants des cours supérieurs en éducation, les professeurs, diverses associations de parents et la Confédération nationale des étudiants universitaires. Plusieurs enquêtes d’opinion réalisées à ce moment ont montré que plus de 80% des Chiliens appuyaient les principales revendications du mouvement. La mobilisation a réussi à redéfinir l’agenda politique de la présidente Bachelet, en imposant la nécessité d’une réforme du système d’enseignement refusée jusqu’alors par cette dernière.

Le mouvement a su dépasser les formes traditionnelles d’exercice de la citoyenneté qui caractérisent les organisations sociales chiliennes en redéfinissant les bases organisationnelles subjectives des secteurs qui résistent au modèle dominant. Sur ce qui fait la nouveauté du mouvement, citons entre autres :

 Une redéfinition du politique dans un contexte néolibéral : la citoyenneté active

Le mouvement est parvenu à briser la logique politique libérale qui contourne les conflits et les substitue par des formes institutionnalisées de dialogue, de médiation des experts et de consensus. Il a su inventer de nouveaux lieux de dialogue et de concertation, comme les assemblées, en dehors des espaces prévus par le gouvernement. L’exercice d’une citoyenneté active, méfiante vis-à-vis de la médiation des professionnels de la politique, lui a permis de dépasser les limites inhérentes au modèle de la démocratie représentative. En témoigne notamment la tentative du mouvement de prendre part à la rédaction de la nouvelle loi sur l’enseignement et son intention de participer directement aux négociations législatives entre le gouvernement et la droite. En se constituant en sujet collectif et populaire capable d’intervenir dans l’espace politique, il est aussi parvenu à contourner les formes de participation néolibérales qui font du sujet un simple individu dans le cadre d’une démocratie formelle2.

 Une articulation entre pratiques micro- et macro-politiques

Le mouvement des lycéens est parvenu à relier dans une même action ses revendications politico-économiques et des pratiques concrètes visant à influer sur le mouvement lui-même et sur son environnement. Notamment en insistant sur la nécessité d’une cohérence entre les valeurs, les attitudes et le discours critique sur le système social. C’est dans cette optique qu’il a incorporé à ses revendications économiques une remise en question de la Loi constitutionnelle et du système de gestion de l’éducation et, plus largement, une critique du système culturel néolibéral et des formes de vivre ensemble qu’il impose. C’est aussi dans cet esprit qu’il a avancé des revendications relatives à la vie quotidienne dans les écoles, en dénonçant l’application de la Jornada Escolar Completa (la journée scolaire complète). Les lycéens ont refusé de recevoir « plus du même » et se sont battus pour introduire « le monde de la rue » et leurs expériences quotidiennes à l’intérieur des murs de l’institution scolaire.

De larges secteurs étudiants sont parvenus à organiser leurs revendications dans une critique radicale du mode de vie hégémonique dans la société néolibérale chilienne, qu’ils associent à l’individualisme, au consumérisme, à la concurrence, à l’absence de conscience sociale et de disposition à la mobilisation. D’après un porte-parole national : « notre critique n’est pas simplement une critique contre l’exclusion, mais une critique contre les rapports humains existants, car ceux-ci ne permettent pas l’épanouissement de l’être humain. Il y a un hiatus entre ce que l’on nous propose et ce à quoi nous aspirons. Nos parents travaillent pour vivre et vivent pour travailler. C’est aussi ce qu’on attend de nous.... ». Notons que cette critique culturelle se double d’une méfiance envers les organisations d’adultes qui a passablement compliqué la communication avec ces dernières et gêné la convergence avec les secteurs sociaux plus conventionnels.

 L’union entre secteurs sociaux fragmentés

Autre caractéristique novatrice de ce mouvement : l’irruption de larges secteurs de la jeunesse urbaine marginale. Cette catégorie, traditionnellement exclue de toute participation politique, est non seulement parvenue à s’organiser, mais elle s’est jointe aux actions menées par les jeunes d’établissements prisés, dont elle a d’ailleurs parfois pris la tête. L’alliance politique, par delà le fossé social historique, entre jeunes des classes moyennes et des classes populaires est inédite dans le Chili post-dictature. Bien sûr, les tensions traditionnelles entre secteurs imprégnés d’une culture de la réussite ou de l’exclusion n’ont pas disparu, générant tiraillements et méfiance réciproque au sein même de la mobilisation. Cependant, la configuration d’un « nous » autour des revendications d’égalité et de qualité de l’enseignement a contribué à mettre la figure de l’exclu au cœur de l’identité du mouvement.

 Les formes organisationnelles : collectifs, assemblées et rejet des directions oligarchiques

Le collectif - groupe relativement réduit de lycéens partageant une identité et/ou une idéologie commune (généralement de gauche) et se définissant sur base de pratiques politiques concrètes - est un phénomène récent au Chili. Présent dans tous les lycées mobilisés, en particulier dans les plus actifs, il se caractérise par des interactions quotidiennes et fluides entre militants. Soulignons le fait que la majorité de ces collectifs, qui ont exercé le pouvoir de fait au sein des lycées durant les événements, ne correspondent pas aux organisations étudiantes « officielles » et se départissent des logiques institutionnelles de hiérarchisation et de représentation.

Cette forme d’organisation est à la base de l’articulation en réseau du mouvement. Elle lui a permis de se massifier et de se coordonner en suivant une logique de fonctionnement en rhizomes
 [2] : le mouvement ne possède pas de colonne vertébrale unique et se compose d’une multitude d’entités organiques vouées à se multiplier dans le temps et l’espace. Plus concrètement, la constitution de cet acteur collectif national coordonné mais non centralisé est indissociable des réseaux d’information que sont les blogs, les courriers électroniques, les téléphones mobiles, les groupes d’amis, etc.

Un autre aspect à souligner est le rôle joué par les assemblées en tant qu’instances permanentes de discussion et de prise de décision fondées sur des rapports horizontaux. Elles ont permis de garder un contrôle sur les accords et les décisions. Les porte-parole se voyaient confier un mandat collectif révocable à tout moment par l’assemblée afin d’éviter la formation d’une classe politique au sein du mouvement. Ce qui a permis d’éviter que le personnalisme et les intérêts partisans prennent le pas sur les intérêts sociaux des organisations et que ne se forme un leadership permanent susceptible de reproduire les structures oligarchiques qui caractérisent la gauche chilienne.

2007 : effritement du mouvement et poursuite de la mobilisation

La réaction face l’irruption soudaine du mouvement ne s’est pas fait attendre. Dès 2006 déjà de nombreux coups de force de l’appareil policier afin d’expulser les piquets d’étudiants ont été enregistrés. Cette logique répressive s’est poursuivie en 2007 et a contribué à freiner la nouvelle vague de protestation [3] née de la stagnation des réformes engagées en 2006. Le complexe médiatique dominant a fait sa part du travail de déstabilisation en s’ingéniant à infantiliser et à criminaliser le mouvement en vue de délégitimer ses objectifs. Parallèlement, la stratégie de négociation du gouvernement, masquée derrière un discours « participationniste [4] », est parvenue à soustraire l’initiative politique aux jeunes et à enfermer le débat éducatif dans des espaces techniques et élitistes imperméables aux revendications sociales des étudiants.
Pouvons-nous nous pour autant affirmer que la mobilisation des jeunes est terminée dans le Chili néolibéral ? Rien n’est moins sûr. En effet, cette mobilisation a permis la convergence d’une multitude de jeunes mécontents des perspectives offertes par le marché du travail. Ces dernières années, ces jeunes ont découvert de multiples et nouvelles formes de résistance et d’autogestion (préuniversités populaires, centres culturels, réseaux hip-hop, etc.). Le réseau que ces expériences constituent dans les écoles et les quartiers populaires forme un espace public dynamique, à contre-courant de l’individualisme ambiant, et susceptible de générer de nouvelles actions collectives contre le mode de vie imposé par le néolibéralisme.

Bibliographie

Anderson G. (2002), « Hacia una participación auténtica : reconstrucción de los discursos de las reformas participativas en educación », in Narodowski M. (dir.), Nuevas tendencias en políticas educativas : estado, mercado y escuela, Buenos Aires, Granica.

Deleuze G. et Guattari F. (1978), Mil mesetas : capitalismo y esquizofrenia, Madrid, Critica.

La Nación (2006), « La batalla de los don nadie », 14 août 2006.

González J., Cornejo R. et Sánchez R. (2006), « ‘Estamos dando clases’. Significados y perspectivas del movimiento nacional de estudiantes en Chile », Boletín Referencias, N° 19, año 3, juillet, Foro Latinoamericano de Políticas Educativas - FLAPE.

Herrera J.C. (2006), « Movimiento secundario, ciudadanía y participación ». Entrevista a
Juan Carlos Herrera, ex vocero de la Asamblea Nacional de Estudiantes Secundarios y miembro del « Cordón Norte », realizada por OPECH, octobre.

Observatorio Chileno de Políticas Educativas (2006), « ¿Por qué hay que cambiar la LOCE y revisar la Municipalización ? », OPECH, Universidad de Chile. www.opech.cl.

Organización para la Cooperación y el Desarrollo Económicos (2004), « Revisión de Políticas Nacionales de Educación – Chile », Paris, OCDE.

PNUD (2003), Informe de Desarrollo Humano, Santiago de Chile, Programa de Naciones Unidas para el Desarrollo.

Sader E. (2006), « Conferencia inaugural encrucijadas de la educación Latinoamericana », Foro Latinoamericano de Políticas Educativas, Santiago de Chile.

Salazar G. et Pinto M. (2002), Historia Contemporánea de Chile, Santiago de Chile, Editorial LOM. 


Notes

[1Actuellement près de 42% des étudiants du système d’enseignement obligatoire fréquentent des écoles privées recevant des subventions de l’Etat, tandis que 9% des étudiants suivent des cours dans des écoles privés ne recevant aucune subvention.

[2Terme emprunté à la biologie par Gilles Deleuze afin de décrire une forme de réseau ne disposant d’aucun centre localisable et s’articulant sans aucune logique hiérarchique, par opposition aux organisations formées sur le modèle de l’arborescence.

[3En juin 2007, près de 40 lycées ont été occupés par les étudiants à Santiago.

[4Selon Gary Anderson, mieux vaut parler de « participationnisme » plutôt que de « participation », car cette dernière ne peut être authentique dans un cadre néolibéral, dans la mesure où elle vise à légitimer le statu quo et opère comme un mécanisme disciplinaire de contrôle.


P.-S.

Traduction de l’espagnol : Laurent Delcourt

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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