Mexique

Chiapas partout

Si l’insurrection au Chiapas présente un intérêt autre que son exotisme révolutionnaire, la raison ne réside pas dans les indéniables continuités, mais dans les ruptures avec l’histoire des luttes armées. La primauté accordée à l’éthique, à la démocratie comme acceptation du doute, de l’incertitude dans l’action collective, la volonté d’élaborer les normes en commun, de concilier libertés individuelles et collectives, identités et solidarités en font un mouvement inscrit dans une modernité novatrice.

Continuité et rupture. La caractérisation de la rébellion du Chiapas oscille entre les deux termes. Continuité, parce que, en politique comme en chimie, « rien ne se perd et rien ne se crée ». Le zapatisme militaire, civil, régional, national, intergalactique [1], quel qu’il soit, ne tombe pas du ciel. Mouvement de rébellion offensif, légitime et affirmatif, il a des ascendants et il aura des descendants, dans d’autres contextes, dans d’autres circonstances. Elle ne le nie pas, l’Armée zapatiste de libération nationale puise ses références idéologiques dans l’histoire révolutionnaire du continent : sa radicalité chez Zapata, son sens du spectacle chez Pancho Villa, son unanimisme dans le sandinisme de la révolution nicaraguayenne, son héroïsme dans le castrisme, sa foi dans la théologie de la libération, sa geste militaire dans les guérillas urbaines, mais aussi colombiennes et guatémaltèques, son « travail des masses » dans la maoïsme, et jusqu’à son originalité « avant-gardiste » qu’elle fonde dans la mise en abyme de l’avant-gardisme guévariste… Mais l’insurrection des indigènes du Chiapas s’inscrit aussi dans la longue histoire de résistance des premiers habitants du continent, les Amérindiens. La « néolibéralisation » des sociétés latino-américaines a ouvert des espaces, monopolisés jusqu’il y a peu par des États forts. L’acteur indigène entend bien s’y manifester, défiant ainsi le climat de décomposition sociale qui tend à prévaloir. Objectif : la mise à l’ordre du jour de l’existence politique, culturelle et sociale de multiples résistances indiennes, aux quatre coins du continent.

Mais s’il y a continuité, il y a aussi rupture. Le néozapatisme apporte quelque chose de neuf aux expériences révolutionnaires des dernières décennies, ou plutôt se défait de leurs caractéristiques les moins tenables. Rejet de l’autoritarisme, du dogmatisme, du militarisme, c’est ainsi que l’Armée zapatiste de libération nationale (E.Z.L.N.) tire les conséquences de l’échec de ses prédécesseurs. Si la justice sociale reste l’étoile à atteindre, sa quête repose désormais sur la responsabilisation du pouvoir, la reconnaissance des diversités et la revalorisation de la démocratie. Plus de schémas préétablis à appliquer, juste une haute idée de la dignité à faire valoir. Pacifiquement, par la séduction médiatique et la contagion politique. Pas de contre-violence symbolique envisageable sans affrontement sur le terrain des signes et des images. La conquête de l’opinion publique prévaut sur celle du territoire, et le discours non normatif du porte-parole des insurgés répond manifestement à une demande de sens non normé, à l’œuvre au sein de son audience. Si l’on s’éloigne du guévarisme pure souche, on est loin aussi des guerres messianiques, à la violence définitive, sans réserve et sans retour des Mayas d’hier. Identitaires, les zapatistes sont aussi démocrates et soumettent leurs utopies, multiples et divisibles, à discussion. Comme si la nature de la rébellion se polissait au contact de l’extérieur et allait en s’ajustant aux images renvoyées et aux diagnostics portés. Suprême originalité ? Humilité du chat échaudé ? Aveu d’impuissance ? Le débat n’est pas clos. Et pas nouveau. Continuité ? Rupture ? La révolution sandiniste nicaraguayenne avait, elle aussi, suscité le même questionnement. « Non-alignement, pluralisme politique, économie mixte… » pour la nouveauté ; « socialisme, anti-impérialisme… » pour la tradition. Là également, les leaders étaient poètes, écrivains, dignes et pétris d’influences multiples…

Injustices, influences, impertinences, impasses…

Le président de la Banque mondiale lui-même met aujourd’hui le doigt sur les injustices structurelles de l’État du Chiapas. Ils sont nombreux avec lui à s’« insurger » contre les aberrations d’une domination sans partage, couplée à un racisme outrancier particulièrement visible dans l’organisation du tourisme local. Mais l’« insurrection » verbale est aisée, et lorsqu’elle s’accompagne d’encouragements (sonnants et trébuchants) aux autorités mexicaines à poursuivre une politique qui, dans les faits, accentue les fractures, elle confine à l’hypocrisie. L’histoire du Chiapas est pleine de ces contradictions. Tardivement et inégalement touchée par les réformes sociales de la révolution du début du siècle, la région en assume ces derniers temps le détricotage. L’ouverture, dans les années cinquante, d’une nouvelle zone de colonisation dans la selva lacandona (forêt « lacandone ») n’a pas non plus apporté de solutions viables aux frustrations indigènes. Au contraire, en y mélangeant une population déracinée, jeune et dynamique, mais brimée, elle les a exacerbées. Et plutôt que d’attribuer la responsabilité du soulèvement zapatiste de 1994 à « un groupe d’irresponsables démagogues, ni indiens, ni paysans » (Paz, 1994), on peut déjà percevoir dans ce peuplement convulsif de la selva, une des origines de la rébellion. À laquelle viendront s’en ajouter d’autres… D’autres causes et d’autres détonateurs économiques, sociaux et culturels qui pousseront une partie de la population indienne à faire le choix des armes pour être entendue. Bien sûr, les indigènes seront aussi l’objet de multiples influences, politiques et religieuses. Mais y réduire le mouvement zapatiste équivaudrait à balayer du revers de la main les capacités d’action des Mayas sur leur propre histoire : instrumentalisation des apports externes et autodétermination.

La rébellion va se faire reconnaitre pour son originalité. Celle de ses méthodes, de ses effectifs et de ses objectifs. C’est une première ! Une guérilla antimilitariste, à majorité indienne et qui n’entend pas prendre le pouvoir… Construite au fil des circonstances, cette originalité, jamais acquise, s’affirmera dans le dialogue des cagoulés avec l’extérieur. Son principal promoteur ? Le sous-commandant Marcos. Un philosophe mexicain enfoui dans le Chiapas au milieu des années quatre-vingt ; un intellectuel de gauche plongé dans le maquis indien pour allumer la révolution… « Sans lui, l’E.Z.L.N. n’existerait pas. » Revenu des avatars du guévarisme et aidé par la tournure des évènements, il va jouer de sa plume et de son ironie pour assurer un écho aux revendications indigènes. Un écho régional, national et… intergalactique qui consacre le mouvement zapatiste. Un écho ambigu aussi, qui en révèle les limites.

D’autres groupes armés surgissent au Mexique, dont le plus visible et le plus diabolisé — l’Armée populaire révolutionnaire (E.P.R.) — pourrait faire de l’ombre aux zapatistes, mais surtout justifie de nouveaux déploiements de l’ennemi commun : l’armée fédérale. Une armée envahissante dans le Chiapas et qui gagne en pouvoir dans tout le pays. D’autant plus que le parti à la tête de l’État depuis septante ans, lui, est ébranlé. Une profonde crise secoue l’ensemble d’un Mexique désormais « néolibéralisé ». Une crise culturelle, politique et sociale qui pourrait déboucher sur une véritable démocratisation, mais qui est loin encore d’en être le synonyme. Quant aux perspectives de la rébellion zapatiste, elles ne réjouissent que ses détracteurs. Au-delà de sa faiblesse militaire, son ancrage social dans le Chiapas, sapé ou rongé, s’avère pour le moins menacé. Son atterrissage sur la scène politique mexicaine, lui, s’annonce au mieux périlleux, au pire illusoire. Mais peut-être a-t-il déjà eu lieu ? Reste les effigies de Marcos et de l’insurgé cagoulé qui, en Europe et en Amérique du Nord, continuent à bien se vendre…

Hamas démocrate ou F.M.L.N. relativiste ?

On le sait, la fin de la guerre froide a donné lieu à l’émergence de nouveaux conflits, ou plutôt a rendu caduque une grille de lecture qui snobait différences et singularités. Désormais dispersées, les luttes armées tendent à se cantonner à des enjeux essentiellement locaux (Balancie et de la Grange, 1997). Plus vraiment d’Internationales structurées, mais des syncrétismes idéologiques particuliers où des références universalistes étiolées parsèment encore des revendications ethniques ou religieuses renaissantes. Moins « progressistes », moins urbaines, les rébellions sont aujourd’hui le fait de bases sociales déracinées, victimes économiques mais surtout culturelles de l’accès à la modernité. Acteurs à part entière de ce nouveau panorama, les zapatistes en constituent aussi le « bon exemple », le moins atypique. Celui, non dissuasif, que l’on sent voisin ; celui qui a vaincu l’indifférence et évité la répression par sa proximité géographique et culturelle ; celui dont l’apparentement idéologique à des cadres connus et reconnus reste concevable. Certes déroutant quand on le compare aux mouvements révolutionnaires latino-américains, le zapatisme n’en devient pas moins familier quand il est mis face aux rébellions de sa génération. Évoquez le Hamas palestinien, et dans nos esprits, soudain, l’E.Z.L.N. se rapproche de l’ancien Front Marti de libération nationale (F.M.L.N.) salvadorien… Et pourtant, peu ou prou, la rébellion zapatiste participe bien des deux univers. Ni plus ni moins légitime que le Hamas, ni plus ni moins « de son époque » que le F.M.L.N.

C’est évident, l’inscription de l’insurrection du Chiapas dans l’histoire révolutionnaire latino-américaine d’une part, et dans l’actuel panorama mondial des luttes armées d’autre part, éclaire le profil du mouvement, la nature de ses revendications et les contours de sa base sociale. Un trait toutefois, majeur, ne peut s’y réduire et continue à distinguer le cocktail zapatiste des expériences citées. Un trait souvent évoqué que ni le Hamas ni le F.M.L.N. — ni l’African National Congres (A.N.C.) sud-africain, ni le Sentier lumineux péruvien, ni les Tamils sri-lankais… — ne partagent. Un trait, on le sait, probablement plus imputable à la figure déterminante du sous-commandant Marcos qu’au mouvement indien chiapanèque en tant que tel : l’introduction du doute dans l’action collective conflictuelle. Le refus du dogme, la fin des certitudes et des absolus. La reconnaissance du sujet et de ses hésitations. Doute sur les méthodes et sur les objectifs, doute sur les stratégies et sur les décisions à prendre. Doute presque systématique et absence de doctrine. « Je ne sais pas. Nous savons tous que nous ne savons pas. Vous n’avez pas une idée, vous ? », se plait à renvoyer Marcos aux journalistes qui l’interviewent… Feinte tactique du leader cagoulé ? Franchise désarmante d’une rébellion désarmée ? Ou attitude annonciatrice d’une nouvelle ère révolutionnaire, d’un nouveau modèle culturel relativiste pour insurgés postmodernes ? « Voici venu le temps du doute… », écrivait Pierre Vayssière en 1991, au terme de son analyse des révolutions latino-américaines. « Face aux échecs de la plupart des révolutions à travers le monde, on peut légitimement s’interroger : assistons-nous au déclin de l’utopie optimiste qui, de la philosophie des Lumières au marxisme, en passant par le romantisme et le rationalisme, prétendait donner un sens à l’Histoire — vieille tentation religieuse de la téléologie des fins dernières, si souvent justifiée par les thuriféraires du progrès indéfini des sociétés humaines ? “Requiem pour les révolutions”, suggère Paul-Marie de La Gorce. Prométhée serait-il mort ? »

Au-delà du zapatisme ?

« Avons-nous raison de nous sentir seuls maintenant ? », interroge le sous-commandant Marcos dès aout 1996, en s’adressant à la société civile. « Toutes ces forces politiques et sociales, les personnalités et les dirigeants, qui acceptèrent notre invitation à construire, ensemble et dans la paix, un pays nouveau, marchent aujourd’hui sans nous et dans d’autres directions. Nous ne sommes plus utiles ? Nous ne servons plus à rien ? Soit. Nous avons la satisfaction d’avoir ouvert de nouveaux espaces de discussion et de pensée au Mexique et dans le monde. Ce n’est pas rien, ce qui a été réalisé jusqu’ici sur le plan national et international. Et cela a été possible grâce à vous, madame la société civile. Si maintenant, notre temps est déjà passé, eh bien… ainsi soit-il [2]. »

Conscient des impasses et du destin problématique de son mouvement, mais sans se démobiliser pour autant, Marcos multiplie les bilans. Un rien de fatalisme, une touche de mauvaise foi et un curieux mélange d’autosatisfaction et d’amertume. Dans la foulée du sous-commandant, chez nombre d’observateurs la tendance semble désormais à la célébration de l’apport du zapatisme à la notion de démocratie et à l’aventure des rébellions. Dans la pratique et dans les idées. Comme si l’exaltation des enseignements (transcendants !) du mouvement devait inexorablement prendre le pas sur l’analyse de ses réalités (immanentes)…

Ce qui est alors relevé dans l’expérience des cagoulés du Chiapas, c’est d’abord la résurgence d’un certain humanisme ou plutôt l’avènement, au cœur du conflit, d’un discours qui renonce à dire ce qu’est l’homme, mais s’efforce de le respecter. Un humanisme qui sait impossible toute définition mais ne consent jamais à l’écrasement ni à l’indignité. C’est aussi une attitude modeste, éthique, pour laquelle la fin ne justifie pas les moyens et qui n’entend plier le réel ni à une raison historique supérieure ni aux desseins d’un quelconque absolu. Une construction d’utopie au départ de la réalité qui ne prétend pas au monopole et qui envisage la démocratie comme une acceptation de l’incertitude. La rébellion et l’autodérision comme des voies d’accès tragiques à la dignité. « La politique, théorise Marcos, ce n’est pas seulement l’art du possible, c’est aussi l’art d’exiger ce qui est nécessaire à celui qui veut te tuer [3] »…

Le zapatisme, c’est également la réintroduction du temps dans les théories de la révolution. Un processus itératif qui donne sa place à l’aléa. Se hace camino al andar (« Le chemin se fait en marchant »), pas avant de partir. Se dessine ainsi, dans l’expérience zapatiste, la possibilité d’une production procédurale des normes, au cours de l’action et avec la participation de tous, à la fois acteurs et destinataires. Le zapatisme ne cesse de s’inventer, indéfiniment. Il entend participer à l’approfondissement d’un projet de société plurielle et à la refondation de la démocratie, en l’investissant d’un contenu social et culturel. Le cosmopolitisme des zapatistes est tempéré d’enracinement, leur attachement au territoire et à la culture, tempéré d’ironie. Être dedans et dehors, différents et égaux, soi et nous tous…

En une période où le malaise que traversent la plupart des démocraties occidentales en appelle à un regain de « responsabilité civique », à la définition d’une « nouvelle culture politique » et à la création de « lien social », le mouvement zapatiste est ainsi posé en alternative à la réduction du répertoire politique. « Liberté, démocratie, justice ». Est célébrée dans la rébellion notre aspiration à concilier, dans de nouvelles formes de citoyenneté, liberté individuelle et collective, identités et solidarités… Aspiration diffuse à un autre modèle de fonctionnement politique, à un autre modèle de démocratie. Notre objectif, répètent les zapatistes, c’est d’« aider à libérer toute l’énergie sociale en vue de construire de nouvelles relations humaines qui permettent à la société de maitriser ce qui, réellement, lui correspond : le contrôle de son destin [4]… ».

L’insurrection du Chiapas survivra-t-elle à ses ambitieux projets et à nos insatiables projections ? Ou la toute-puissance du marché et la raison d’État finiront-elles par la réduire à l’insignifiance, avant même qu’elle ne termine de formuler son délire ? Perché dans son arbre au cœur des montagnes du Sud-Est mexicain, « le Sub se refuse de reconnaître qu’il ne sait pas comment redescendre [5] ». Vertige et expectative.

Bibliographie

— Paz, Octavio, « El nudo de Chiapas », dans La Jornada du 5 janvier 1994.

— Balancie, J.-M. et de La Grange, A., Mondes rebelles. Amériques, Afrique, éd. Michalon, Paris, 1997.

— Vayssière, Pierre, Les révolutions d’Amérique latine, éd. du Seuil, « Points », Paris, 1991.


Notes

[1Du nom des « rencontres intercontinentales pour l’humanité et contre le néolibéralisme » — l’Intergalactique, organisées par les zapatistes dans le Chiapas en juillet-aout 1996.

[2Dans un communiqué de l’E.Z.L.N. du 29 aout 1996.

[3Cité par Pablo Gonzalez Casanova, « La teoria de la selva contra el neoliberalismo y por la humanidad », dans Perfil de La Jornada, Mexico, 6 mars 1997.

[4Propuesta de programa de lucha del F.Z.L.N., Mexico, 1er aout 1997.

[5Dans un communiqué de l’E.Z.L.N. du 29 aout 1996.


P.-S.

Extrait légèrement remanié d’Indiens et zapatistes. Mythes et réalités d’une rébellion en sursis, éditions Luc Pire, Bruxelles, 1998.


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