Burundi : la déflagration du 25 avril

Le Burundi était mal gouverné, il est devenu ingouvernable

Comment qualifier les événements du Burundi depuis le 25 avril 2015 ?

Gâchis est un mot faible, catastrophe est plus juste. Cette impression que tout est brisé, que les frêles conquêtes de la démocratie ont été balayées en quelques semaines, que tout est à refaire, encore. En réalité c’est plus qu’une impression, c’est une certitude. On se retrouve brutalement projeté 16 ans en arrière, dans les soubresauts de la guerre finissante, quand il fallait essayer d’imaginer un compromis historique pour en finir avec le temps des dictatures, de l’hégémonisme ethnique et des tentations exterminatrices. Ce compromis s’appellera l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, il sera signé le 28 août 2000 dans la ville tanzanienne, sous l’égide de Koffi Annan et de Nelson Mandela, il sera le fondement de la nouvelle démocratie burundaise. 15 ans plus tard, tout est par terre.

Certes, rien n’était acquis, le Burundi connaissait d’énormes difficultés économiques et sociales, il n’est donc pas passé brusquement du paradis à l’enfer. Mais on mesure mieux aujourd’hui la valeur de ce que les Burundais viennent de perdre et qu’on pourrait appeler leur consensus démocratique, leur accord sur des règles de vie politiques et sur des institutions, fussent-elles très imparfaites, et même souvent dévoyées, contournées, empreintes de cynisme, entachées de corruption au sommet de l’Etat. Ces règles institutionnelles avaient au moins le mérite d’exister, de fonctionner comme un rappel aux fondamentaux, d’obliger les dirigeants à s’en expliquer parfois, de permettre la critique et la contestation des abus et, le plus important sans doute, d’entretenir l’espoir de changement lors des échéances électorales,- sans doute une des principales vertus de la démocratie... De tout cela il ne reste rien et chacun mesure ce qu’il a perdu. Ce qui semblait si peu devient soudain immense.

Tout est parti de ce funeste 25 avril. Ce samedi-là, le congrès du Cndd-Fdd, le parti dominant la vie politique burundaise depuis 2005, choisit un candidat inéligible pour les élections présidentielles. A savoir le président sortant lui-même, terminant son second et donc dernier mandat, selon la Constitution et l’Accord d’Arusha qui en est le socle. Un choix brutalement dicté par le cercle présidentiel. Un choix qui casse tout, qui fait le vide autour de lui, comme le souffle d’une bombe à fragmentation. Première victime de ce choix destructeur : le parti lui-même, qui a commencé à se fissurer dès avant le congrès. Et puis la démocratie, sous toutes ses formes : le processus électoral, la Ceni, la Cour constitutionnelle, l’Assemblée nationale. Et encore, dans le même mouvement de destruction en série : les médias, l’armée, la vie économique et sociale, les relations extérieures du Burundi. De tout cela, en quelques semaines, il ne restera que des débris épars. Etat des lieux.

Le Cndd-Fdd

La crise s’est ouverte au sein du parti majoritaire le 14 mars, lors de la réunion du « comité des sages », censé servir de rampe de lancement à la candidature du président sortant. Mais le comité a renâclé, rien n’a été conclu et dans les jours qui ont suivi cette réunion une pétition a circulé au Cndd-Fdd, recueillant les signatures de hauts cadres, dont Onésime Nduwimana, porte-parole du parti, et Léonidas Hatungimana, porte-parole de la présidence ! Ils considéraient qu’une telle candidature serait non seulement inconstitutionnelle, mais préjudiciable à l’avenir du parti et du pays. La pétition était sans équivoque, conforme à l’avis de nombreux militants : « Nous vous supplions, Excellence Pierre Nkurunziza, président de la république du Burundi, de bien considérer la préoccupation des membres du parti Cndd-Fdd et ne pas briguer un troisième mandat présidentiel lors des prochaines élections ». Des gouverneurs, des députés, d’autres hommes-clés du système, dont le directeur général de la Radio-Télévision nationale, ont rejoint les signataires. Une fronde s’est déclarée et s’étend au sein du Cndd-Fdd, mais qu’à cela ne tienne : c’est un parti amputé de nombreux cadres, sous menace et sous pression, qui se réunit le 25 avril pour désigner son candidat, Pierre Nkurunziza en personne. En voulant à toute force imposer sa troisième candidature, le président a fragilisé, sinon cassé un des principaux instruments de son pouvoir.

La Constitution

Autre victime du 25 avril : la Constitution. Le congrès du Cndd-Fdd n’en tient aucun compte en désignant ce candidat, sans se préoccuper de savoir s’il est seulement éligible… La preuve : c’est après cette désignation que 14 sénateurs du parti saisissent en catastrophe la Cour constitutionnelle pour savoir si ce choix était vraiment valable ! Et la Cour se réunit à son tour en urgence pour en délibérer. Tout le monde croit cette cour acquise d’avance au président, qui l’a tant choyée, mais quatre juges sur sept, soit une majorité, rendent à huis clos un premier avis négatif : pour eux, la Constitution est bien conforme à l’Accord d’Arusha et fixe clairement le nombre de mandats présidentiels à deux, quel que soit le mode de scrutin au suffrage universel, direct ou indirect. Alors affaire entendue, candidature rejetée, coup de théâtre ? Non, la cour est aussitôt mise sous pression, les juges menacés, sommés de se dédire, au point que son vice-président, Sylvère Nimpagaritse, décide de fuir au Rwanda plutôt que se renier. Et la cour, amputée, rend un arrêt qui restera comme un modèle de contre-sens juridique dans la mesure où sa conclusion contredit sa démonstration.

En effet, il démontre implacablement que l’Accord d’Arusha, qualifié de « véritable, obligatoire et incontournable source d’inspiration du constituant burundais », n’autorise que deux mandats présidentiels, quel qu’en soit le mode d’élection, avant de conclure que le président sortant, ayant bénéficié d’un premier mandat « spécial », peut en briguer un troisième ! Illogique, erroné, incohérent, dira le juriste belge Stef Vandeginste dans une remarquable analyse de cet arrêt. Illogique, mais signé par les six juges restés au pays, dont trois ont donc retourné leur veste rouge à col d’hermine. Ainsi, la Cour constitutionnelle peut être rangée parmi les victimes collatérales du 25 avril.

Les élections, la Ceni

Il ne fait aucun doute, dès le 26 avril, que le calendrier électoral ne sera pas respecté. Des manifestations commencent, violemment réprimées. En quelques jours toute la vie du pays, déjà si précaire, est désorganisée. Aucune campagne électorale n’est possible dans une telle tension. Plus aucune condition à la tenue d’élections normales n’est assurée. En juin 2014 un code de bonne conduite électorale avait été signé solennellement par tous les acteurs politiques, en présence de représentants de la société civile et des partenaires internationaux du Burundi, pour des « élections libres, justes, transparentes, inclusives et paisibles en 2015 ». Plus aucun de ces adjectifs n’est de mise. En juillet 2014, la Ceni avait fixé le calendrier de ces élections de 2015 : 26 mai, scrutin législatif et communal ; 26 juin, scrutin présidentiel, etc. Calendrier devenu intenable, mais la Ceni semble frappée de mutisme, elle « oublie » de le modifier, les dates fixées en juillet 2014 sont maintenues comme si tout était parfaitement normal.

La Ceni est la Commission électorale nationale indépendante : chacun de ces mots compte, surtout le dernier. La Ceni est une institution-clé de la démocratie burundaise, elle a été créée par la Constitution de 2005, articles 89 à 91 selon lesquels elle « garantit la liberté, l’impartialité et l’indépendance du processus électoral » et est chargée d’ « organiser les élections » et de « veiller à ce que ces élections soient libres, régulières et transparentes ». Autrement dit, depuis le 25 avril, la Ceni a cessé d’accomplir ses missions constitutionnelles. Et c’est le président-candidat qui se les attribue ! Il annonce le 20 mai, à une semaine du premier scrutin, que celui-ci est reporté au 5 juin. La Ceni, tétanisée, va pourtant maintenir sa date du 26 mai sur son site jusqu’à la fin de ce mois… Et elle répétera cette erreur de report en report, car le calendrier ne cessera d’être bousculé. En quelques semaines, le président change trois fois la date du premier scrutin : 5 juin au lieu du 26 mai, puis « une date non précisée » au lieu du 5 juin, puis 29 juin au lieu de cette date non précisée. Il en ira de même pour la date du scrutin présidentiel et des autres scrutins. Le calendrier de la Ceni est en lambeaux, les dates de campagnes et de proclamations des résultats sont également bouleversées, plus personne ne s’y retrouve.

Et ce qui devait arriver arrive : la Ceni à son tour implose. Elle compte normalement cinq membres : président, vice-président, chargés des finances, de la communication et des opérations. Le 1er juin, ils ne sont plus que trois. La vice-présidente, Spès-Caritas Ndironkeye, et la chargée de l’administration et des finances, Illuminata Ndabahagamye, viennent de quitter le pays clandestinement et envoient une lettre de démission au président de la république. La seconde écrit : « Je constate que l’état sécuritaire qui prévaut et le contexte politique du moment ne créent pas des conditions favorables à l’accomplissement satisfaisant de la mission qui m’avait été confiée et au respect de mon serment ».

A son tour, la Ceni se retrouve amputée, entre les deux scrutins qu’elle était censée organiser. Le désordre est à son comble. Cette défection de deux personnes que l’on croyait également acquises au président sortant, est un signal supplémentaire de la décomposition générale.

Les institutions : le parlement, le pouvoir exécutif

Terrible coïncidence : ce même 1er juin, comme si de rien n’était, le président de l’Assemblée nationale, Pie Ntavyohanyuma, procède à « l’ouverture solennelle de la session ordinaire de juin 2015 » ! Événement inouï, ahurissant mais pourtant bien réel, voilà donc les députés convoqués en session ordinaire, c’est-à-dire logiquement pour légiférer pendant trois mois, cinq jours après un scrutin législatif annulé in extremis et cinq jours avant un autre scrutin législatif pas encore annulé, alors même qu’ils avaient pris congé le 30 avril et présenté très normalement le bilan de leurs cinq années de législature.

Comment expliquer une telle énormité ? Sans doute par l’affolement du cercle présidentiel, qui se précipite en tous sens pour colmater les brèches successives. Il croit avoir besoin de l’Assemblée nationale pour remplacer les membres manquants de la Ceni, ce qui est exact, mais une session extraordinaire y suffirait, qui serait tout-à-fait constitutionnelle, justifiée par les événements. Cette session ordinaire est absurde et inconstitutionnelle. Un coup de plus porté aux textes fondamentaux, un coup pour rien qui n’a d’autre effet que de discréditer le pouvoir législatif…

Pourquoi Pie Ntavyohanyuma a-t-il pris cette initiative ? A-t-il agi sur ordre ? A-t-il tenté une diversion ? Des questions troublantes et toujours sans réponses, malgré son exil. Car le président de l’Assemblée nationale, lui aussi, va faire défection et partir à l’étranger, à la fin du mois de juin. Il se réfugiera en Belgique et fuira les journalistes. Il rejoindra ainsi d’autres députés du Cndd-Fdd en rupture de ban, des frondeurs désespérés par l’évolution des choses. Parmi eux le député Aimé Nkurunziza, président pendant cinq ans de l’importante commission des affaires politiques et administratives, des relations extérieures et de la communauté est-africaine.

Le pouvoir législatif est atteint. Le pouvoir exécutif n’est pas épargné. Le deuxième vice-président de la république Gervais Rufyikiri va aussi s’exiler en Belgique. Sa lettre de démission au président situe nettement les causes de la crise : « L’élément déclencheur est votre candidature à un troisième mandat présidentiel interdit par la Constitution et par l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi ». Il est utile de préciser que Gervais Rufyikiri est aussi membre du Cndd-Fdd, considéré comme un des intellectuels importants du parti où il figurait au comité des sages. Le camp présidentiel et les institutions se dépeuplent dans un même mouvement.

Les médias

Dans ce bilan des effets désastreux du 25 avril, le sort des médias burundais est peut-être le plus funeste. Quoi que l’on pense de leurs qualités et défauts, ces médias ont joué un rôle très important dans la démocratisation du pays, pendant la guerre à la fin des années 90, pendant la transition jusqu’en 2005 et en couvrant depuis lors l’actualité politique et sociale, très mouvementée. La presse burundaise dans son ensemble, médias publics et privés, a été un des marqueurs de la démocratie, indissociable des libertés d’opinion et d’expression. Très normalement, le 25 avril, cette presse couvre le congrès du CNDD-FDD qui désigne son candidat présidentiel. Tout aussi normalement, le 26 avril, elle couvre les premières manifestations « contre le troisième mandat ».

Dès le 27 avril, la Maison de la presse est brutalement évacuée par des policiers en tenue anti-émeute et des hommes en civil non identifiés. Ce lieu est un emblème des libertés, un endroit où se côtoient divers services, doté de salles de réunions et de conférences, d’un studio et d’installations techniques. Tout le monde doit partir. Pour une seule raison : plusieurs radios, en synergie, émettent en direct depuis le studio de l’Association burundaise des radiodiffuseurs. La Maison de la presse sera interdite d’accès pendant des semaines et le studio jamais rouvert. En quelques heures, l’information est empêchée, les radios bâillonnées.

Ce même 27 avril, soit deux jours après la décision du Cndd-Fdd, la radio RPA, la plus populaire du Burundi, est fermée et mise sous scellés. Quant aux radios Bonesha et Isanganiro, indépendantes elles aussi, elles voient leur diffusion coupée vers l’intérieur du pays, autrement dit confinée à Bujumbura. Une censure radicale qui préfigure le pire, qui se produira moins de trois semaines plus tard. En attendant, sur le terrain, où les manifestations se multiplient, les journalistes subissent de nombreuses intimidations. Leur présence, leurs enregistrements, leurs images dérangent. Même limitée, même empêchée, la simple information est de plus en plus mal tolérée. Pour ceux qui veulent museler les radios indépendantes, le silence médiatique apparaît comme une garantie de la soumission populaire.

Dix-huit jours plus tard, les 13 et 14 mai, à la faveur des événements les plus tragiques de cette période, c’est chose faite : cinq médias sont réduits au silence pour longtemps. Ces faits seront évoqués plus loin. Le 13, un putsch militaire mort-né fait croire pendant quelques heures à l’échec du coup de force du 25 avril. Le soir du 13 des manifestants et des hommes en uniforme militaire mettent le feu aux bâtiments de Rema, la radio-télévision privée du Cndd-Fdd. Premier recul de la liberté d’expression. La même nuit et le lendemain 14, retour de manivelle, la radio-télévision indépendante Renaissance puis les radios RPA, Bonesha et Isanganiro sont attaquées et dévastées par des hommes en uniformes de police.

Saura-t-on jamais qui a permis ou ordonné et qui a exécuté ces destructions ? Le fait est que le paysage audiovisuel burundais est en cendres. Seule la RTNB, radio-télévision nationale, n’a pas cessé d’émettre sur son mode habituel : propagande à la télévision, information plus diversifiée à la radio. Le public est frustré, angoissé, partagé entre la rumeur à nouveau débridée et l’information donnée par la RTNB et quelques radios internationales. Le pays a reculé de 20 ans. Des dizaines de journalistes fuient à l’étranger, la plupart au Rwanda, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette crise de voir ces défenseurs de la démocratie réfugiés dans un pays encore plus mal placé que le Burundi au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters s sans frontières…

L’armée

Pour bien mesurer ici l’étendue des dégâts, il faut un peu raviver les mémoires. La guerre civile, pendant une dizaine d’années a opposé les Forces armées burundaises, à deux principaux mouvements de rébellion, les Fdd, Forces de défense de la démocratie, bras armé du Cndd, et les Fnl, Forces de libération nationale. Les forces rebelles étaient hutues, l’armée était très majoritairement tutsie. Depuis longtemps au Burundi, le clivage ethnique avait servi de raison ou de prétexte aux affrontements politiques, avec des tutsis minoritaires dominant politiquement des hutus majoritaires démographiquement. La guerre a changé tout ça et l’Accord d’Arusha a permis d’y mettre fin : le compromis historique signé à Arusha par le G7 (hutu) et le G10 (tutsi) a organisé toutes les institutions de telle sorte qu’aucune ethnie ne puisse désormais monopoliser les pouvoirs. Parmi les mécanismes convenus, l’équilibrage de l’armée : 50/50 pour empêcher que quiconque, hutu ou tutsi, puisse se sentir supérieur ou se croire menacé. Bref, il fallait inventer une armée nouvelle et c’est le grand mérite du régime démocratique dominé par le Cndd-Fdd d’avoir réussi ce tour de force.

En quelques mois, avec d’anciens militaires réguliers et d’anciens rebelles, au prix de nombreuses démobilisations, en veillant à l’équilibre hutu-tutsi à tous les niveaux, une armée unie s’est constituée, sans se mêler de politique, pour la première fois depuis 1966… Et puis vient le 25 avril 2015. Les manifestations font sortir les militaires des casernes, mais ceux-ci se distinguent immédiatement des policiers, beaucoup plus nombreux sur le terrain : la police tire à vue, à balles réelles, l’armée ne tire pas et ne fait pas la moindre victime, elle semble même contenir et modérer la police.

Les manifestants, hutus et tutsis, perçoivent les militaires comme des protecteurs, voire des alliés, il n’est pas rare qu’ils les ovationnent. On voit là une des clefs de la crise. Le 2 mai, le ministre de la défense, Pontien Gaciyubwenge, fait même une déclaration solennelle sur toutes les antennes, qui ressemble fort à une condamnation du 25 avril. Il « déplore avec regret toutes les pertes en vies humaines », il « met en garde tout individu ou groupe qui porte atteinte aux droits que la constitution garantit aux paisibles citoyens », il « rappelle que les institutions actuelles du Burundi dont la Force de défense nationale, qui est le rempart de la nation, émanent des accords d’Arusha et de la Constitution ». Il fait référence plusieurs fois à Arusha et à la Constitution et cette insistance est saluée comme une victoire par les opposants à la troisème candidature, même si de son côté le ministre de la sécurité publique, chargé de la police, vient de qualifier les manifestants de « terroristes »…

L’état-major s’en mêle dans un communiqué, il « met en garde tous ceux qui voudraient utiliser la FDN à des fins politiciennes qui la conduiraient à agir en dehors de la loi ». Un reproche à peine voilé au président Nkurunziza ? Le Conseil de sécurité nationale semble répliquer en parlant d’ « insurrection » à mater. Ainsi des failles apparaissent au sein des forces de sécurité, elles vont atteindre l’armée elle-même.

Le 13 mai est une journée cruciale, terrible. Ce jour-là, un sommet des pays d’Afrique de l’est est convoqué à Dar-es-Salam, le président Nkurunziza y va avec des pieds de plomb. Quand il quitte Bujumbura, la contestation monte encore d’un cran et devient de plus en plus incontrôlable. Depuis des jours, malgré les morts, les blessés et les nombreuses arrestations, les manifestations se multiplient et se rapprochent du centre, la police semble débordée, désemparée. A Dar-es-Salam, Pierre Nkurunziza reste cloîtré dans son hôtel. A Bujumbura, en début d’après-midi, c’est le coup de théâtre : le général Godefroid Niyombare, entouré d’autres généraux, proclame la destitution du président et la dissolution du gouvernement.

Un coup d’Etat militaire, on connaît ça au Burundi, mais ça fait longtemps et ce putsch ne ressemble pas aux précédents, il ne vise pas le pouvoir politique. Le général Niyombare, ancien compagnon d’armes de Nkurunziza, annonce la création d’« un comité pour le rétablissement de la concorde nationale, temporaire, ayant pour mission d’initier (…) la reprise du processus électoral dans un climat apaisé et sain ».

En d’autres termes il propose le rétablissement de la démocratie… La foule déferle dans les rues de Bujumbura, des milliers, bientôt des dizaines de milliers de personnes crient victoire et acclament les militaires, croyant que l’armée a couronné leur mouvement de protestation. Leur joie est celle des jours de libération, mais elle sera de courte durée. Elle fait bientôt place au doute quand il s’avère que l’armée ne forme pas un bloc sans failles, que d’autres généraux, dont le chef d’état-major Prime Niyongabo, sont opposés à ce coup et contrôlent des lieux stratégiques comme l’aéroport et la radio-télévision nationale. Il est probable que le putsch ait été éventé et finalement utilisé par le pouvoir pour esquiver le sommet est-africain et briser la contestation politique. La confusion va durer deux jours, et l’illusion se dissiper plus vite encore. Les combats seront intenses mais brefs, presqu’inutiles, tant il apparaît très vite que les généraux rebelles ne veulent pas d’une guerre fratricide entre militaires. Certains se rendent, d’autres quittent le pays. Au lieu de rétablir la démocratie, ils lui ont porté un coup terrible.

Encore un effet désastreux du 25 avril : l’armée est plus fragile qu’on ne le croyait. Elle devait incarner l’avenir, la fin des clivages stériles, elle était la meilleure image du compromis burundais, elle donnait de l’espoir, et la voilà qui se fait la guerre à elle-même. Certes, les affrontements ont été brefs, mais effrayants.

On ne sait plus quoi penser de cette armée à l’honneur soudain terni, les généraux partis ne reviennent pas, d’autres militaires font défaut, certains proclament leur intention d’attaquer le régime burundais et le mystère plane sur l’assassinat, le 2 août, du général Adolphe Nshimirimana, qui n’était plus dans l’armée mais jouait un rôle capital depuis longtemps dans l’entourage présidentiel. Un assassinat à la roquette très « professionnel », mené comme un acte de guerre, mais par qui et pourquoi ?

Les relations extérieures, la coopération

Inutile de dire que le 25 avril va aussi déstabiliser les relations du Burundi avec la plupart de ses partenaires. Aucun pays n’approuve officiellement la troisième candidature, certains se retranchent derrière le principe de souveraineté des Etats pour ne pas se prononcer, la plupart condamnent, d’une façon ou d’une autre, ce coup de force aux conséquences incalculables. Les sommets de la Communauté est-africaine à Dar-es-Salam et de l’Union africaine à Johannesburg vont présenter les mêmes conclusions : respect des accords de réconciliation, ouverture d’un dialogue national et report des élections.

La grande peur est évidemment que toute la région des Grands-lacs ne replonge dans des guerres inextricables. Le pouvoir burundais va faire fi de ces recommandations, il veut « ses » élections, il les aura, coûte que coûte. Même attitude vis-à-vis des partenaires occidentaux qui sont aussi les principaux bailleurs du Burundi : Belgique, Etats-Unis, Pays-Bas, France, Suisse, Union européenne, qui contribuent largement au budget national. La coopération avec ces pays est en suspens, supprimée d’abord logiquement dans le domaine électoral, puis dans le domaine policier et militaire.
Ces différents bailleurs envisagent de changer leurs méthodes de coopération dont les 3/4 du financement passaient jusqu’ici par les pouvoirs publics. Une des grandes inconnues de la situation post 25 avril est la capacité financière à court et moyen terme de l’Etat burundais. Pour le reste, la diplomatie étant ce qu’elle est, il est improbable que le pays se retrouve totalement isolé de l’Afrique et du monde. Disons sobrement que cette année 2015 est la pire qu’il ait connue depuis très longtemps dans ses relations internationales.

La vie économique et sociale

Que dire enfin des dégâts causés dans toute la société par l’erreur fatale du 25 avril ? Aucun secteur de la vie quotidienne n’est épargné, à Bujumbura d’abord, surtout, mais de proche en proche dans tout le pays. Le Burundi est un territoire dense, l’interaction y est très forte, même si les activités et les sensibilités sont différentes entre les villes et la campagne. Tout s’y répercute très vite, aucun événement ne reste sans conséquence. Alors, forcément, le coup du 25 avril est immédiatement ressenti partout comme une mauvaise nouvelle, d’autant plus que les manifestations commencent dès le 26 et que la répression s’abat aussitôt avec une extrême violence. Dans le pays l’exode commence, en quelques semaines plus de 150 mille Burundais vont se réfugier en Tanzanie, au Rwanda et au Congo.

A Bujumbura, la vie s’arrête : plus de bus pendant des jours, commerces paralysés, bureaux déserts, écoles fermées. L’activité s’effondre, les convois en provenance de Mombasa et de Dar-es-Salam se font rares. La capitale, poumon économique du pays, cesse de respirer. L’université ferme aussi, des centaines d’étudiants campent devant l’ambassade des Etats-Unis.

Certes, le Burundi est un des pays les plus pauvres du monde et les problèmes n’y datent pas d’hier. A cet égard le bilan des gouvernements sortants n’est pas brillant. Les problèmes du pays sont toujours aussi graves : chômage profond, surpopulation, conflits fonciers, malnutrition, insécurité, dépendance économique. Mais cette crise qui frappe le système au cœur, dans son fonctionnement démocratique, tout en fin de législature, les aggrave encore plus. Un indice ne trompe pas : l’OBR, Office burundais des recettes de création récente, a enregistré des pertes historiques depuis le mois d’avril, une chute des rentrées fiscales s’alourdissant de mois en mois : -19%, -33%, -37%... Dégringolade dont personne ne voit la fin sans le retour à la démocratie. Autrement dit à la paix.

Postface

Deux mois se sont écoulés depuis les élections du 29 juin. Les événements qui se sont succédé depuis n’ont rien changé à cette analyse des terribles dégâts de la décision du 25 avril. Le paysage burundais, politique, juridique, social et économique est toujours un champ de ruines. Mais le pire est maintenant que dans ce paysage sinistré campent des espèces d’institutions sans légitimité. Et, plus grave encore, que ces « institutions » consacrent l’essentiel de leur temps à essayer de se fabriquer de la légitimité. En vain bien sûr.

Le Burundi était mal gouverné, il est devenu ingouvernable. Jusqu’ici on pouvait entretenir l’espoir, ou l’illusion, que des solutions étaient possibles, moyennant des dialogues, des compromis, des arrangements, des échanges d’avantages, et l’exercice des libertés d’opinion et d’expression, celle de la presse en particulier, qui fonctionnaient comme de précieuses soupapes. Ces espoirs ont été pulvérisés, on en trouve l’image la plus saisissante dans l’exil de dizaines de journalistes, installés au Rwanda, d’où ils diffusent leur rancœur sur les ondes d’une radio en ligne, Inzamba. Pour eux, comme pour beaucoup d’autres Burundais hélas, la tentation est forte de croire qu’il n’y a plus de solution que dans une action violente, comme si le Burundi était voué à s’en remettre de façon cyclique au jugement des armes.

Récapitulons les principaux événements de ces dernières semaines.

Les élections d’abord, organisées de force, dans des conditions intenables, hors de toute règle démocratique. Parlons des principales, législatives et présidentielles. Législatives le 29 juin, avec cette particularité : figuraient sur les bulletins de vote des partis ou coalitions qui avaient retiré leur candidature ! Et comme il fallait essayer de donner à ces élections les apparences de la démocratie, la Ceni a fait comme si tout cela était parfaitement normal, elle a même fait du zèle, elle a attribué un bon nombre de voix et de sièges à la coalition Amizero, qui en d’autres circonstances aurait eu le plus grand mal à obtenir le simple droit de se présenter !

Il est impossible ici de s’attarder sur l’histoire extraordinaire de cette coalition où se sont retrouvés associés les anciens ennemis-jurés de l’histoire burundaise, Uprona et Palipehutu, exclus du champ politique par le Cndd-Fdd… Le fait est qu’ils ont été candidats malgré eux et que la Ceni leur a donné 30 sièges de députés à l’Assemblée nationale ! Abracadabrant mais vrai, et le stratagème a partiellement fonctionné, puisqu’Agathon Rwasa, co-leader de cette coalition, principal opposant hutu, a accepté son siège et le poste de vice-président de l’Assemblée. Un retournement piteux dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.

Elections présidentielles le 21 juillet. Cas de figure assez semblable, le but était de conférer à ce scrutin un minimum d’apparence démocratique. Là encore des candidats qui s’étaient désistés figuraient sur le bulletin et là encore la Ceni a évité que le vainqueur Pierre Nkurunziza ne fasse un score de dictateur. A cela s’est ajoutée une forte abstention, tant et si bien qu’en scrutant les résultats, on s’est aperçu que le président sortant avait été mal élu : 69% des votants, 50% des électeurs inscrits et 40% des Burundais en âge de voter !

Deux vice-présidents de la République ont été nommés, un Tutsi et un Hutu, comme le veut la constitution. Mais normalement ils doivent être des élus, or ils ne sont ni députés ni sénateurs. Quant au premier vice-président tutsi, Gaston Sindimwo, il a été choisi dans le parti Uprona résiduel, mais seul légal, qui a été laminé aux élections. Au gouvernement, cas de figure différent : pas de ministre Uprona, 15 ministres Cndd-Fdd et cinq ministres du FNL d’Agathon Rwasa, parti toujours illégal, mais jusqu’à quand ? On nage en pleine bizarrerie institutionnelle.

Un assassinat politique majeur a frappé le sommet de l’Etat. Le général Adolphe Nshimirimana, très proche conseiller du président, accusé de multiples crimes et trafics, qui a régné huit ans sur les services de renseignement, a été abattu le 2 août en pleine rue, en plein jour, non loin de chez lui. Un attentat à la roquette et à l’arme automatique, du travail de professionnel avec du matériel militaire. Mais qui a fait le coup et pourquoi ? Une seule certitude pour l’instant : la violence a repris le pas sur la politique, tous les moyens sont bons et personne n’est à l’abri, de la base au sommet.

Les élections n’ont pas apaisé les tensions. Au contraire, l’insécurité est partout. Des journalistes sont agressés, parfois torturés comme le correspondant de RFI et de l’AFP à Bujumbura, Esdras Ndikumana. Des manifestations ont recommencé dans divers quartiers, il y a des fusillades aux circonstances indéterminées. Le président lui-même n’échappe pas à ce climat délétère, il a pris tout le monde de court en avançant son investiture d’une semaine, préférant une cérémonie improvisée au risque d’une intronisation gâchée ou empêchée…

Et l’opposition dans tout ça ? Impossible d’entrer dans les détails. On a déjà évoqué le cas très bizarre d’Agathon Rwasa, de son siège de député et de « ses » ministres, alors même que des militants FNL continuent d’être assassinés. Pour le reste il faut parler d’une nébuleuse oppositionnelle, en exil pour la plupart de ses composantes, qu’il s’agisse des médias, de la société civile, des militaires ou des partis politiques. On ne sait trop quelles sont leurs stratégies, si elles en ont.

En tout état de cause, cette opposition « se cherche ». Le cas de sa composante politique est traité par ailleurs, dans un article très critique. Un Conseil national pour le respect de l’accord d’Arusha et de l’état de droit au Burundi (Cnared) a été créé à Addis-Abeba le 31 juillet.

Le Cnared s’est réuni à Bruxelles le 18 août pour créer son Bureau. Celui-ci est un assemblage d’opposants très divers : des politiques appartenant à huit partis différents, y compris des frondeurs du Cndd-Fdd, des anciens dignitaires (chefs de l’Etat, vice-présidents, présidents d’assemblées) dont certains étaient encore tout récemment aux affaires, liés au régime, des exilés de fraîche ou longue date et enfin deux représentants de la société civile qui semblent avoir décidé de franchir le pas de la politique.

Quoi que l’on pense de cet assemblage, du programme et des moyens d’action du Cnared, dont on ne peut encore préjuger, force est de constater qu’il a le même grand défaut que l’opposition civile et politique depuis dix ans : un manque d’insertion dans la société et d’implication dans les problèmes d’une population largement vouée à la misère.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.


©Boulon. Antipodes (ITECO)

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