Burkina Faso : pauvreté, façade démocratique et… plébiscite paradoxal

Le large mouvement de contestation qui suivit l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998 semblait sonner la fin de l’ère Compaoré. Neuf ans plus tard, celui-ci a reconquis le terrain perdu et domine la scène politique burkinabè de la tête et des épaules, malgré la pauvreté et l’absence d’une véritable démocratisation du Burkina Faso.

La réélection triomphale de Blaise Compaoré lors des élections présidentielles de novembre 2005 peut paraître paradoxale au regard des conditions de vie difficiles des Burkinabè et de la vive contestation qui avait ébranlé le régime à la suite de l’assassinat, le 13 décembre 1998, du journaliste Norbert Zongo. Un Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques, composé du Mouvement des droits de l’homme et des peuples (MBDHP), de la Confédération générale du travail-Burkina (CGT-B), d’un groupe d’avocats, d’associations de journalistes, de partis politiques d’opposition et de diverses autres organisations, avait été créé à cette occasion en vue d’exiger que la lumière soit faite sur les circonstances de ce crime. Pendant plusieurs mois, une partie de bras de fer, ponctuée de journées de manifestations ou de grèves massivement suivies, avait opposé ce collectif au pouvoir.

Sous la pression, le président Compaoré avait concédé des réformes et même demandé pardon pour les crimes politiques commis [1]. Mais il a depuis regagné le terrain perdu. Face à une opposition déliquescente, la question qui se posait n’était donc pas de savoir lequel des treize candidats allait remporter le scrutin présidentiel, mais plutôt de mesurer l’ampleur de la victoire du président sortant. C’est sur ce point qu’est venue la surprise, les électeurs burkinabè ayant choisi de le plébisciter. Comment expliquer ce plébiscite paradoxal ?

Entre performances macroéconomiques et pauvreté

La gestion macroéconomique du président Compaoré lui vaut périodiquement les éloges des institutions financières internationales, comme en témoigne le choix du président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, de faire une escale au « pays des hommes intègres » pour sa première tournée en Afrique, en juin 2005. Les réformes d’ajustement structurel ont en effet permis au Burkina Faso d’enregistrer de bonnes performances macroéconomiques ces dix dernières années. Le pays a ainsi affiché des taux de croissance réels de l’ordre de 5% en moyenne entre 1994 et 1999, et de 6,7% au cours de ces trois dernières années (2003-2005).

Mais il est fort douteux que les électeurs burkinabè, les ménagères en particulier, partagent le jugement de P. Wolfowitz : les syndicats n’ont cessé de se plaindre des hausses de prix et de la détérioration des conditions de vie. Les bons résultats macroéconomiques n’ont pas enrayé la hausse continue de la pauvreté : entre 1994 et 2003, d’après le « Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté » du Burkina, la proportion de la population burkinabè vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 44,5% à 46,4%.

Deux enquêtes par sondage effectuées par le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) en août et septembre 2005, à Ouagadougou et dans l’ensemble du pays, ont mis en lumière le décalage entre la bonne image du président Compaoré et l’insatisfaction des personnes à propos de l’action gouvernementale en matière de santé, d’éducation, d’infrastructures, de lutte contre la pauvreté, etc.
Quelques hypothèses explicatives ont été avancées à ce propos par le CGD. La première hypothèse est que les enquêtés ne font pas de lien entre, d’une part, les indicateurs socioéconomiques du pays et leur situation personnelle, et d’autre part, l’action du président du Faso. Alors que la Constitution en fait le détenteur du pouvoir exécutif, il semble bénéficier dans les représentations populaires d’une sorte d’« irresponsabilité » politique, en ce sens que le « chef » n’est pas perçu comme le responsable direct des malheurs de ses « sujets ». L’une des illustrations de cette « irresponsabilité » est sans conteste l’idée fort répandue selon laquelle « le chef est bon, c’est son entourage qui est mauvais ».

La seconde hypothèse est que, même si les indicateurs socioéconomiques du pays et la situation individuelle des Burkinabè se sont détériorés, le président sortant apparaît pour beaucoup comme la solution la « moins mauvaise » face à des opposants n’ayant guère d’expérience de la fonction présidentielle.

Entre stabilité politique et façade démocratique

Depuis sa prise du pouvoir en 1987, Blaise Compaoré a réussi à faire de son pays un îlot de stabilité politique, non sans avoir épuré l’armée et maté plusieurs tentatives de coups d’Etat plus ou moins sérieuses. Dans l’histoire postcoloniale du pays, le régime actuel, en place depuis 1991, bat le record de longévité politique. Il n’en reste pas moins que, pour de nombreux leaders de l’opposition, ce régime tant vanté pour sa stabilité n’est en fait qu’un autoritarisme recouvert d’un vernis démocratique.

En témoignent les crimes politiques impunis, la multiplication des cas de corruption éclaboussant une justice burkinabè « acquise » au pouvoir, selon l’expression même du ministre de la Justice, et la remise en cause graduelle des réformes démocratiques concédées aux opposants lors du règlement de la crise sociopolitique née de l’affaire Zongo.

Ainsi, en 2004, une année après son demi-échec aux législatives de mai 2002, le parti au pouvoir a réformé à son avantage le code électoral adopté en 2001 à la suite de larges concertations au sein de la classe politique et avec la société civile. Cette réforme a été menée unilatéralement, en contradiction avec les recommandations du Collège des sages institué en 2001 par le président Compaoré. Assurément, le pouvoir semble avoir renoué avec la stratégie du « tuk-guili ! » (« prendre tout ! » en langue mooré).

« Opportunité ivoirienne »

Alors même qu’elle l’affaiblissait sur le plan international, la crise ivoirienne a fourni au président Compaoré une extraordinaire opportunité sur le plan interne, qui lui a permis de retourner l’opinion publique à son profit et d’occulter les griefs accumulés contre son régime.
Elle lui a permis, par la même occasion, de discréditer ses principaux adversaires politiques à la course présidentielle. En relayant les accusations des autorités ivoiriennes, ces derniers ont en effet sous-estimé la force du sentiment national, et ont ainsi laissé Compaoré apparaître comme le seul garant des intérêts de la communauté burkinabè expatriée.

Tout en stigmatisant la politique xénophobe de son homologue ivoirien, le président Compaoré a, pendant longtemps, fait profil bas et calmé les ardeurs de certains de ses partisans qui le poussaient à adopter une ligne plus dure. Jusqu’à ce que des manifestations de protestation plus ou moins spontanées essaiment sur l’ensemble du territoire, traduisant l’exaspération réelle des populations burkinabè. Ayant compris le parti qu’il pouvait tirer de cette crise, Blaise Compaoré a alors progressivement haussé le ton envers les responsables ivoiriens, en déclarant par exemple en France que le président Gbagbo pourrait répondre, à l’instar de l’ancien président serbe Milosevic, de crimes contre l’humanité devant un tribunal pénal international. Sa cote de popularité s’en est trouvée grandie, et à son retour à Ouagadougou, il a été accueilli en héros par des milliers de Burkinabè.

Au-delà de « l’opportunité ivoirienne », il faut souligner l’incomparable capacité redistributive de Compaoré. Pour laminer les candidats de l’opposition, le président et les siens ont bénéficié de ressources humaines, financières, matérielles et logistiques incomparables, d’un savoir-faire organisationnel et d’un sens développé du marketing dans un « marché électoral » traversé par des logiques clientélistes.

Rôle de l’argent et faiblesses de l’opposition

Le rôle de l’argent dans la domination politique exercée par le président sortant a donné lieu à de vives controverses pendant la campagne électorale et après la proclamation des résultats, portant sur son utilisation des moyens de l’Etat, sur les sources occultes de financement et sur l’absence de plafonnement des dépenses électorales. Tout au long de la campagne, l’opposition n’a eu de cesse de dénoncer l’absence d’impartialité de l’administration publique, l’utilisation des biens de l’Etat et les pressions vis-à-vis des fonctionnaires.

La question du rôle de l’argent dans les élections pose aussi le problème de l’éducation des électeurs : pour beaucoup, le candidat le plus crédible – ou le plus immédiatement utile – est celui qui démontre qu’il a le plus de moyens financiers. Par ailleurs, les dispositions du code électoral qui consacrent la libre expression du suffrage semblent inefficaces. En effet, bien que le vote soit un acte individuel, il est en réalité effectué, pour la majorité des électeurs, dans un environnement communautaire, ouvert aux interventions d’autorités traditionnelles et religieuses, auprès desquelles les candidats et les partis les plus fortunés procèdent à des « achats de conscience ».

Pour leur part, les partis de l’opposition, inorganisés, peu présents en province et manquant de ressources, n’ont pas su s’accorder sur une stratégie pour faire face au président sortant et à sa machine électorale. Ils ont donc présenté des candidats nombreux, parfois sans envergure, souvent inconnus du public, et dont on peut se demander quelles étaient leurs motivations réelles. Face à la candidature du président sortant, l’opposition burkinabé a montré son incapacité à transcender ses divisions. Au gré de leurs intérêts, ses leaders n’ont pas hésité à nouer des alliances conjoncturelles entre eux, voire avec le pouvoir, sans considération pour les lignes idéologiques qu’ils étaient censés représenter.


Notes

[1Sur recommandation du Collège des sages mis en place par le président du Burkina Faso en 2000 dans le cadre du règlement de la crise sociopolitique née de l’affaire Nobert Zongo, une Journée nationale du pardon (JNP), instituée pour la première fois en 2001, est ainsi commémorée tous les 30 mars comme une journée de souvenir, de promotion des droits humains et de la démocratie.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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