Brésil : mouvements sociaux entre luttes, institutions et désenchantement

Malgré les forces centrifuges qui agitent le « camp populaire » et les dilemmes auxquels font face les mouvements les plus combatifs – tiraillés entre la logique de l’institutionnalisation et la volonté de radicaliser les conflits –, 2007 a été une année de luttes sociales intenses. Celles-ci sont cependant fragmentées et font face à la montée d’un sentiment antipolitique et à l’organisation croissante des forces conservatrices.

Les perspectives et les dilemmes des mouvements sociaux brésiliens suite à la seconde élection à la présidence de Luis Inácio Lula da Silva ne peuvent être compris qu’en étant replacés dans la trajectoire politico-économique récente de la société et de l’État. Nous vivons depuis la fin des années 1980 une période de forte hégémonie du capital financier et international sur l’économie et la politique de l’État brésilien. Ce contexte a profondément transformé l’action de ce dernier, fragilisé son rôle de promoteur d’investissements et de fournisseur de services publics essentiels. La nature des politiques économiques et l’essence de la logique de l’accumulation du capital sont responsables de l’aggravation des problèmes sociaux ces dernières années.

Bien que depuis 2003, des groupes et des perspectives plus proches du centre-gauche ont conquis des espaces institutionnels importants (en ce compris la présidence de la république) et diminué le rythme de progression du capital et des politiques néolibérales, ces vingt dernières années ont vu les projets politiques des gauches classiques s’épuiser. Les partis progressistes ont en effet eu tendance à circonscrire leur action à l’univers de la politique institutionnelle, incorporant une bonne part des pratiques des partis politiques traditionnels.

On a parallèlement assisté à un déclin des mouvements de masse. Les luttes sociales sont devenues davantage ponctuelles, localisées, et n’arrivent plus à influer sur le rapport de force national. Et même les acteurs collectifs qui ont connu une croissance importante durant les années 1980 et 1990, comme le Mouvement des sans terre (le MST), subissent les effets négatifs de cette phase de déclin des luttes de masse.

C’est donc dans ce contexte historique particulier qu’il faut interpréter la conjoncture post-électorale actuelle. Les mouvements les plus combatifs du pays ont choisi de défendre Lula publiquement durant l’élection, affirmant qu’il s’agissait d’une tactique nécessaire pour combattre Geraldo Alkmin, candidat du PSDB (centre-droit), vu comme le représentant d’une politique plus crûment néolibérale, marquée du signe des privatisations et du démantèlement de l’État.

L’imagerie de « victoire populaire » construite à l’occasion de la réélection de Lula n’a cependant pas fait long feu. Du fait de la reprise des hostilités par une presse de droite. Mais aussi de la mise en place d’un gouvernement de composition, en alliance avec douze partis, la plupart conservateurs et « physiologiques » (avec la présence de cinq ministres ayant participé au gouvernement de Fernando Enrique Cardoso), qui rend le deuxième mandat de Lula encore plus flou, sans projet clair pour la population.

Diversité des stratégies des acteurs sociaux

L’analyse des stratégies suivies dans ce nouveau scénario par les acteurs collectifs les plus critiques du néolibéralisme fait apparaître trois tendances importantes. Il y a tout d’abord les organisations qui visent l’insertion sociale des « exclus », sans pour autant mettre en cause de manière structurelle le projet de société dans lequel nous vivons. Il s’agit essentiellement des partis de centre-gauche et des organisations de la société civile qui ne se présentent pas comme anticapitalistes. Il y a ensuite ces organisations qui défendent la construction d’un projet sociopolitique différencié, mais qui restent centrées sur les processus électoraux et institutionnels. Il y a enfin les groupes et les mouvements qui partagent des projets politiques opposés au modèle sociétal capitaliste, mais privilégient l’action directe et les mobilisations populaires de masse.

Les premiers voient dans les initiatives actuelles – politiques de responsabilité sociale, partenariats public-privé, croissance exponentielle des ONG – un contexte favorable à certaines avancées sociales. Les deuxièmes, surtout représentés par les partis d’extrême gauche PSOL (Parti socialisme et liberté) et PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié) et leurs centrales syndicales respectives (Intersindical et Conlutas), multiplient les dénonciations de corruption contre leurs adversaires directs dans les luttes électorales et institutionnelles (le parti des travailleurs de Lula et les syndicats qui lui sont organiquement liés). Les potentialités de croissance qu’offre cette stratégie sont réelles, mais ces organisations sont elles aussi victimes de la crise de confiance qui touche les partis et leurs représentants.

Cette crise ouvre par contre un nouvel espace aux mouvements populaires du camp socialiste, qui ont une relation plus organique avec la population et se maintiennent à distance des forces politiques partisanes. Mais, simultanément, leur capacité d’action est altérée du fait des changements d’orientation et des difficultés rencontrées par les organisations non gouvernementales qui les soutiennent financièrement et suite au refus croissant des gouvernements de satisfaire les revendications des mouvements les plus radicalisés idéologiquement.

D’autres évolutions pèsent sur leurs actions : l’augmentation de la répression policière, la progression des alternatives criminelles de génération de revenus au sein de la population pauvre, la diffusion de la violence armée urbaine et l’institutionnalisation toujours plus marquée de la société civile. Dans ce contexte, les acteurs les plus contestataires sont tiraillés entre la nécessité de l’insertion institutionnelle (pour leur plaidoyer, mais aussi leurs besoins en ressources et en protection) et l’approfondissement des conflits.

Ces contraintes diverses n’ont cependant pas empêché l’intensification des luttes sociales durant l’année 2007. Comme si le discrédit frappant les institutions suscitait un supplément d’investissement dans les actions directes et les mobilisations. Ces innombrables actions sur les fronts de la réforme agraire, du logement, de l’université, des pensions, des droits sociaux, etc. n’ont cependant eu que peu d’écho au sein de l’ « opinion publique », tant le traitement des luttes par les grands groupes médiatiques est biaisé : elles sont soit ignorées, soit minimisées, soit présentées sous un jour défavorable.

Fragmentation, répression et contre-offensive réactionnaire

On constate en même temps une certaine dispersion des forces au sein des organisations populaires et un désenchantement croissant des secteurs les plus organisés à l’égard de la voie électorale. Cette dispersion se manifeste dans les disputes idéologiques (avec la mise sur pied de quatre pôles de coordination concurrents à l’échelle nationale : Conlutas, Intersindical, Assembléia Popular et Coordinação dos movimentos sociais) et dans la fragmentation constante des courants politiques de gauche. Pour autant, rares sont les mouvements (syndicaux ou populaires) qui conservent un projet alternatif de société idéologiquement clair, qui sont capables de construire un discours autour d’« un autre monde possible » ayant une véritable efficacité mobilisatrice.

Bien sûr, il faut garder à l’esprit que, par nature pourrait-on dire, les mouvements sociaux ont tendance à privilégier les luttes localisées et revendicatives. La construction d’un discours global revient dans une grande mesure aux partis politiques. Mais ceux-ci sont fragilisés par les fractionnements, par la force d’attraction que le parti des travailleurs (PT) exerce sur la gauche depuis 25 ans (qui fait que la plupart des réactions face à la conjoncture sont avant tout des positionnements vis-à-vis du PT) et par l’institutionnalisation des partis qui rompt le contact – matériel et symbolique – avec cette majorité de la population en proie aux affres de la lutte quotidienne pour la survie.

Le contexte politique récent est également marqué par la recrudescence des forces de répression et par l’émergence de mouvements de masse ouvertement à droite. Dans le premier cas, on notera surtout la croissante organisation des grands propriétaires terriens et l’intensification de leurs offensives tant légales (pour criminaliser les organisations populaires) [1] que paramilitaires contre les mouvements paysans. Parallèlement, les appareils de diffusion idéologique de la droite n’ont cessé de bombarder le gouvernement Lula. Le « chaos aérien » [2] a été ressassé ad nauseam par l’ensemble des médias, au point que le gouvernement se soit senti obligé de nommer un ministre de la Défense de droite pour calmer la meute, de même que le thème de la corruption, comme si celle-ci avait augmenté avec l’arrivée du Parti des travailleurs à l’exécutif fédéral.

Ce martèlement quotidien a contribué à l’essor de deux phénomènes inquiétants : la méfiance généralisée, déjà évoquée, des couches populaires à l’endroit des partis et des politiciens et l’organisation de « mouvements » des classes moyennes et supérieures hostiles au gouvernement. Ces derniers ont réalisé des marches dans huit capitales d’État qui ont réuni jusqu’à deux mille personnes, portant des pancartes où l’on pouvait lire : « nous sommes l’élite décente » et « nous voulons que l’on nous rende notre Brésil ». Certaines manifestations allèrent jusqu’à exiger l’impeachment de Lula, critiquant « les programmes qui donnent de l’argent à ceux qui ne travaillent pas » et le gouvernement « d’un homme qui ne sait même pas parler correctement ».

Malgré la faiblesse de leur expression numérique, la force de frappe de ces mouvements est potentiellement ravageuse, du fait de leur influence financière sur les partis de droite et de centre-droit et de la désillusion démocratique qui prédomine actuellement au Brésil. Ce mélange de méfiance envers les institutions, de sentiment d’insécurité et d’appel à la méthode forte dans la lutte contre la violence pourrait générer un contexte explosif. Ou, ce qui est pire, répressif. Avec l’appui d’une partie influente de la « société civile ».


Notes

[1Les alliés politiques des grands propriétaires terriens ont mis sur pied une Commission d’enquête parlementaire qui a tenté de définir les occupations de terre au Brésil comme « crime crapuleux et terrorisme ».

[2Situation de confusion de plusieurs semaines dans les transports aériens suite au crash d’un avion sur l’aéroport de Congonhas (São Paulo) le 17 juillet 2007.


P.-S.

Traduction du portugais : François Polet.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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